ACTE II
Mégare à son tour vient déclamer en élevant la voix par un :
O magae Olympi rector et mundi arbîter I
C'est le souverain des dieux à qui elle demande la fin de ses maux et le retour d'Hercule. Ces deux mots sont noyés dans cent treize vers , dont plusieurs sont très-beaux , mais dont le total ne dit presque rien. Voici des brillans d'esprit. « La fin » d'une entreprise est pour Hercule un degré à de M nouveaux dangers. Il trouve à son retour un » ennemi tout préparé, et avant son arrivée, une » autre guerre le rappelle. Nul repos, nul loisir » pour lui , que le temps qu'on emploie à lui donn ner des ordres. Junon attachée à lui nuire depuis » sa naissance, n'a pas même laissé son enfance » oisive. Il a dompté les monstres, avant même »> que de les connaître ». Elle parle des serpens, dont un poëte de nos jours dit si bienc : #
Et les couleuTres étouflfëes *
Furent les jeux de son berceau.
M. Rousseau.
c( Hercule faisait dès lors les préludes du con»at
SjO HERCULE FURIEUX,
» de l'Hydre», Prœbisit Hjdrœ. On repasse les douze travaux dans ce style toujours soutenu, et Ton conclut par ce Vers :
Quid ista prostint? orbe défense caret.
<c Que lui ont produit tant d'exploits? Il ne jouit M plus du monde, dont il fut libérateur. » C'est que M égare le suppose arrêté aux enfers , comme Phèdre le supposait de Thésée, quand elle disait à Hippolyte :
L'on ne yoît point deax fols le rirage des morts , Séîgnenr ^ puisque Thésée a vu les sombres bords , ïl'eqiérez pas qu'^i jamais, on le revoie , Et r&vare Achéron ne Mche point sa proie.
Ptîhdre^ act. n,sc. V.
Durant cette cruelle absence de son époux , Mégare a vu tomber sous l'épée de l'usurpateur , nonseulement Gréon , son père, mais encore ses frères, héritiers du diadème. Elle devait en avertir plus tôt le spectateur, et ne pas mêler dans ses plaintes des choses tout à fait étrangères, comme la fable d'Amphion, qui bâtit les murs de Thèbes au son de sa lyre^wO race de Gadmus ! continue Mégare, ô cité » ^'Amphion ! dans quel abyme êtes-vous précipi- » tée? Vous tremblez sous les lois d'un vil étranger, » devenu votre tyran, tandis que le héros qui pour- » suit les forfaits par mer et par terre, et qui » dompte partout la tyrannie, est esclave, quoique
TRAOÉDUS DE sé«âQUE. Sjl
» absent, et porte un joug qu'il empêcha lesr na- » tiens de porter. »
Nanc servit ab^ens y fert^e quae ^erri rétat.
Mégare espère qu'il n'en irapas ainsi: «qu'Her-
» cule reverrala lumière, etqu^ils'y fer^^ unerôute,
» s'il ne la trouve pas. Sortez de la terre > cher
» époux; fendez les ténèbres infernales; et ^i le
)) passage vous est fermé, brisez le globe terrestre
»> pour en sortir. » *
Orbe didacto redi.
Quelle idée! Mcgare veut qrie son époux fàs^e plus. Elle Finvite : « à entraîner avec lui tout ce M qui est enfermé ddns la nuit éternelle,. la desti-*- M née ,^la mort , et les peuples ensevelis dans ses om- » bres depuis tant de révolutions de siècles. » Pour r^adre sa pensée plus extraordinaire, comïnesi elle ne Tétait pas déjà assez , ^le la confirmé par un exemple incroyable^ elle fait sonvenir Aleide de la belle 9CÙon qn'ilfity lorsqu'il ï*enversa de sa main des mtmtagnes entières^ et qu'il lendit lai vat lée de Taaapé pour ouvrir un n<yttveau lit à un fleuve. Toùsces^ grarids souhait^ éQ réduisent toute fois au désir de revoit Hercule. N'est-ce pas* là abuser du sens commun? et ne vi&lait-fl pas^ mieux se borner , avec Euripide / à une ^mple prière , telle qu'une douleur vivesaitlà suggérer? Cbmfbien plus sensément se plaiùtPén^peyirhez Ovide, de
372 HERCLUE PUftlBUX,
l'absence d'Ulysse ! Ses plaintes ont je ne sais quoi de mélodieux, qui flatte également le cœur et ForeiUe/ Elle dit plus dans les deux premiers vers de sa lettre, que Mëgare en quarante. Un auteur dans sa jeunesse cn^ a paraphrasé la pensée d'une manière qui passe de beaucoup tout le reste de son ouvrage, qu'il a depuis effacé par ses pleurs. Les premiers vers au moins méritent d'être conservés.
Reçois , mon cher Ulysse , on tendre «oarenir Jdes beaux nœuds dont Thymen a voulu nous unir.
Et si ta Pénélope a pour toi quelques charmes ,
Viens calmer s^6 douleurs , riens essuyer ses larmes. * Ne crois pas qu une lettre en arrête le cours j
Cest Uly^e que j'aime et non pas ses discours.
Hanc tua Pénélope lento tibi mitit , Ulysse; Nil mihi rescribas attamen : ipse veni.
Si Ovide sème souvent des aQtithèses et des pensées brillantes dans le mouvement d'une passion, il parait les rencontrer plutôt que fes chercher; et d'ailleurs , il est plus sobre et moins outré que Sénèque , qui aime mieux forger des pensées folles et extravagantes, que d'être réduit à penser simplement. Ce qu'il y a de spirituel dans Ovide, n'intéresse presque en rien le sentiment qu'il veut faire naître. Il n'en est pas aitisi de Sénèque. Sa subtilité ne produit que des sentimens aussi faux que ses pensées. D'où il est aisé de conclure, en passant^ combien devait être différent le génie du théâtre
TRAGÉDIE DE SÉNÈQUE. SjS
latin , entre les mains d'Ovide et de ses contempo* rains, d'avec celui qu'on voit régner dans le théâtre de Sénèque et de ses imitateurs.
On commence à voir quelque air de dialogue dans les scènes suivantes. Amphitryon vient consoler M^are, fondé sur l'espoir du retour d'Hercule, te Ah ! répond-elle , les malheureux sont tou- » jours dupes de leur espérance. — Au contraire, » reprend Amphitryon , ils le sont plus souvent de » leur crainte. » Ces deux sentences sont la matière de la scène. Car Mégare ne peut se persuader qu'Hercule , au centre de la terre et accahlé d'un si grand poids, puisse se frayer un chemin à la lumière. Le vieillard , de son côté, pour l'encourager , lui rappelle les efforts étonnans d'Alcide, qui vint, dit-il, à bout de passer à pied la mer de Libye, lorsque son vaisseau échoua.
Lycus qui paraît, interrompt par sa présence ce court entretien. Il laisse pourtant à Mégare le loisir de l'annoncer au spectateur par six vers qui ne signifient rien du tout, sinon que Lycus est l'usurpateur du trône thébain. Il fait lui-même un monologue, où il se peint comme tel par des sentences dignes de lui. Il convient qu'il n'a ni naissance, ni droit au sceptre. Mais il prétend que la force lui tient lieu de tout , que la sûreté est dans les armes, et que tout au^e moyen est un faible appui du trône. Il veut pourtant réparer
374 HBRCUI.B FtJRIJÈUX,
«on défaut de naissance par Thymen de M^gare* Possesseur d'un |;ra]id Et^t^ il ne s'avise pas de craindre le refti» de sa main^ ou du moins il est résolu de s'en venger , s'il le faut^ en exterminant toute la raç» d'Hercule. Voilà ce ipii appartient en propre k Sénéque, et ce tour est très-beureucernent imaginé. Gar^ outre que l'amour deLycus est dans la yraisembjbnce , il donne beau jeu au poëte^ et plus de couleur à la cruauté du tyran ^ qui paraît avoir un motif trop bas cbez Euripide. Lycus profite donc de l'occasion et aborde Mégare près de l'autel où elle s'est retirée avec son beau-*père.
Il ne lui dit point y comme dans Euripide, qu'il vient la sacrifier à sa politique. Au contraire » il lui fait une déclaration soumise et artificieuse. Racine a semblé l'imiter dans V^ndromaque , lorsqu'il fait parler Pyrrhus de cette manière :
Eh î quoi , YOtre courroux n a-t-il pas eu son cours? Peut-on haïr sans cesse , et punii-on toujours 7
Andromaquey acl. I, se. IV.
Mégare ne répond pas comme Ândromaque.
Aussi a-t-elle a&ire à un tyran moins généreux que Pyrrhus. c( Moi, dit-elle, que )e baise une » main encore ffsinte du sang de mon père et de )) mes frères! 4b! que plutôt l'univers soitren- » versé! (Je traduis ainsi cinq ou six tours latins
TRAGÉDIE DE SÉIfÂQUE. iy5
» qui ne veulent dire que cela) père, frères, scepw tre, patrie, tu m'as tout ravi. Mais il me reste un » bien plus précieux que tout ce que j'ai perdu, » c'est ma haine pour toi; bien si cher à mes yeux, w que je souffre même d'être obligée de le partager » avec tous les Thëbains. » Après ce début , elle remet sous les yeux du tyran les crimes célèbres de Thèbes, que les dieux ont punis, et elle lui présage une destinée pareille à celle de tant de cou,pables qui l'ont précédé, et qui l'étaient moins que lui.
Lycus fait une assez mauvaise réponse. Car il convient qu'il foule aux pieds les lois ; et cependant il entreprend de justifier la mort de Gréon et des frères de Mégare. « C'est dans la guerre, dit-il, » qu'ils ont trouvé le trépas. La fureur des armes » ne connaît ppint de frein. Us défendaient leur » trône, je l'attaquais en usurpateur. Mais enfin » c'est le succès, et non le motif, qui décide. » Il . conclut que Mégare doit oublier tout, et céder au vainqueur ^ que c'est une épouse et non une captive qu'il veut s'attacher; qu'enfin, loin de blâmer la fermeté de Mégare, il l'en estime plus digne de lui.
La veuve d'Hercule confirme ses refus par des exécrations. Lycus menace : elle le brave. Il rabaisse les faits et la naissance d'Hercule. Amphitryon le justifie sur ces deux points. C'est une contestation vive et serrée ; mais dont le sujet est
376 HEBCULE FURIEUX,
petit et peu intéressant, à cause de la fable ridicule qui en est le fond. Il est vrai que Sénèque a pris cela d'Euripide : mais d'une mauvaise chose il en a fait une pire. En effet, dans Sénèque ^ Hercule est très-bien attaqué et fort mal défendu. « Peut-on » donner le nom de héros, dit Lycus, à un guer- )) rier qui , changeant sa peau de lion et sa massue » en ornemens tyriens, n'a pas rougi de parfumer » ses cheveux, de ceindre d'un voile léger un front » basané , et de mouvoir au son d'un instrument » lydien des bras célèbres par tant d'exploits? » Que répond Amphitryon? Loin de désavouer une partie si peu honorable de l'histoire d'Alcîde, il « tâche de l'excuser par l'exemple de Bacchus, et il ajoute niaisement que les grands travaux souffrent quelque relâche. Lycus passe enfin jusqu'à Finsolence la plus outrée : ce qui seul montre assez que l'auteur de cette pièce n'entendait rien au théâtre en fait de mœurs , comme en tout le reste. Ce sers de Lycus au sujet de Mégare en est une prenre ;
Yel ex coactâ nobilem partum feram.
C'est-à-dire qu'il se propose d'en venir à la violence pour satisfaire sa passion , et se donner un héritier d'un sang illustre. Sur quoi Mégare atteste les ombres de Créon , d'OEdipe et de la maison de Labdacus , déterminée qu'elle est : « à » rendre complet le nombre desDanaïdes. » Elle
TRAGÉDIE DE SÉNÊQUE. 877
veut dire , à tuer un époux tel que Lycus , et à faire ce que la seule Hypermnestre ne fit pas.
Le tyran passe de Tamour à la fureur , et commande qu'on entoure Tautel d'un bûcher pour consumer tout ce qui reste d'Hercule. Amphitryon demande en vain à mourir le premier. Il n'a plus recours qu'à Hercule , qu'il invoque à grands cris. Déjà il croit voir la terre trembler , et le ciel s'ouvrir.
Le chœur ensuite déclame à l'ordinaire , et après avoir chargé la Fortune d'imprécations , il fait à son tour une invocation pour engager Hercule à sortir des enfers. L'exemple d'Orphée qu'il étend fort au long , lui donne lieu d'espérer que la bravoure n'aura pas moins de force contre Pluton , que la douceur du chant n'en eut sur lui :
Qose yinci potait regia cantibus, Haec Vinci poterit regia yiribus.