‹ Traduction du "théâtre des Grecs", Volume 10Chapitre 75 sur 101 · ACTE HL · texte numérisé non relu

ACTE HL

Cet acte , où l'on commence à voir Hercule , est' ridicule autant que la scène d'Euripide , son modèle, est pleine de noblesse et de grandeur. Hercule paraît suivi de Thésée , mais comment ? En héros, qui vient délivrer sa famille d'une mort

378 HERCULE furieux',

prochaine ? Non ; mais en vrai décl amateur , qui vient débiter avec emphase des exploks incroyables y qui ne vont point au fait. En un mot, il s'adresse au Soleil et à Jupiter pour leur demander par don de ce qu'il leur fait voir un monstre horrible , capable de les faire pâlir. C'est le chien Cerbère : il les prie de détourner les yeux. Cest à Junon seule et à lui d'oser regarder ce monstre. Il a percé la nuit duTénare. Al'en croire, il n'a tenu qu'à lui de détrôner Pluton. Il a vaincu le destin et la mort. Il défie Junon de lui rien commander au-delà.

Passons légèrement sur de pareilles rodomontades. Uapperçoit enfin sa maison entourée de gardes , il approche ; Anophitryon le reconnaît à ses larges épaules et à sa masaue :

Tu ne 68 7 agnosco toros , Humerosque , et alto nobilem trimco manam.

Ce n'est pas là certainement Euripide , quoiqu'on ait prétendu l'inciter dans cette scène. La seule trace qu'on en reconnaisse , c'est ce court réèit d'Amphitryon. « Créon a été massacré : Ly- » eus règne , et il est sur le point d'égorger vos » enfans, votre père et votre épouse.» A quoi Hercule , pour être concis à son tour , au lieu de niarquer la surprise si naturelle qi^e peint Euripide > répond brusquement qu'il va tuer l'usurpateur.

Thésée s'offre à le fatire , pour épargner à son

TRAÙépiE DE SÉNÉQUE. Sjg

ami une action peu digne 4' un tel héros. Elle Tétait pourtant assez. « Non , Veprend Alcide , c'est à » moi d'immoler Lycus. Il faut qu'il aille appren- » dre à Pluton mon retour sur la terre. » Hercule écarte donc son père et^a femme qui veulent l'emhrasser^ et s'en va de ce pas exécuter son projet. Le beau est que Thésée , pour porter à son comble l'étôurderie romanesque d'une si brusque entreprise ^conaole sur-le-champ Mégare et Amphitryon par ce court raisonnement. « Je connais » Hercule , Lycus sera immolé à Créon ; que dis- » je ? sera immolé : il Bieurt ; c'est trop peu dire » encore : il est mort. »

Si noyi Herculem , Lycus Creonti débitas pœnas dabit; Lei^m esi: > dabit ^ da( : hoc quoque est lentum ; dedk^

Jjefe meurs ^ je suis mort ^ je suis enterré * ^ de VAs^are , est apparemment né de cette source. «Mais c'est un ridicule en fureur que Mcjière fait parler suivant son caractère : et Thésée devait s'exprimer^ sinon en roi y du moins en homme sensé. Autre impertinence, pour le dire en bon français; o^esx tout le reste decette scène, qui aurait dû éire la plus intéressante, et qui dégénère en fadeur. En effet. Hercule étant venu et parti comme nn éclair, que peuvent se dire Amphitryon, Mégare et Thé-

' ié* Attire , dunidie de Molière , aet. IV, se. VII.

sée y qui soit capable d'intéresserles spectateurs? Tout leur entretiea, quel qu'il puisse être, doit la sembler bien froid : mais il devient glaçant par matière. Amphitryon et Mégare oublient qu'ils allaient périr un moment auparavant. G)ntens du retour d'Hercule et de son entreprise contre Lycus , sans avoir la moindre inquiétude sur le succès j ils s'amusent à questionner Thésée sur le voyage des enfers , à peu près conune des enfans qui écoutent avec avidité les personnes revenues d'un voyage de long cours.

Thésée, conteur prolixe, contrefait sottement l'eflFrayé , avant que d'oser entrer dans le détail de ses* aventures infernales. Il faut <fu'on le rassure, et qui ? des gens qui un moment plus tard étaient consumés par le feu. Il se rassure donc , et demande permission : c< à tous les dieux d^en haut et » d'en has y de révéler impunément des secrets » cachés sous l'épaisseur de la terre. » Trait imit« de Virgile , ou plutôt estropié d'après ce grand maître , qui parle ainsi :

Di quibos împerîam est animamm, umbraeqiie sîlentesj Et Gahos et Pfalegeton , loca nocte silentia latè : Sit mihi Esls audita loqui , sit numlne vestro Pandere res altà terra et caligine mersas.

ViRG. Mn. 1. VI, V. a64.

Après cette demande , Thésée se donne carrière.

TRAGÉDIE DE SÉNÈQUE. 3Sl

On me dispensera de le suivre. Il suffit de dire qu'il fait une description des enfers en Virgile travesti; cpi' Amphitryon lui fait des questions puériles ; qu'il y répond en contant tcmjours de pltts belle , et qu'après un long et pompeux circuit , il décrit encore plus au long comment Hercule a terrassé et emmené Cerbère. Un seul mot sur une pareille fable , qui était reçue des anciens , avait suffi à Euripide. L'auteur latin a cru devoir en faire son bel endroit; et il n'a pasyu qu*en voulant déclamer, il gâtait par là le morceau le plus charmant de son modèle ^ et qu'il donnait justement dans l'inconvénient que reproche Horace aux poètes novices:

Incœptis gravibos plerumqae et magna professis Purpureus latè qui splendeat anus et alter Assuitar pannus : cum lucuS et ara Dianœ , . Et properantis aquae per amaenos ambitus agro6, Aut flumea Rhenam , aut pluvins describitnr arcos. Sed nanc non erat hic locus. Et fortasse cupressum Sois simulare. Qnid hoc? si fraetîs enatat exspes Navibns y aère dato qui pîngitur ? Amphora cœpit Institai ; currente rotà cor nrceos exit?

<( Vous prétendez faire un poème. Le début en M est magnifique , et ne promet rien que de grand. M Puis, vous vous amusez à décrire le Rhin , l'arc- » en-ciel , un autel de Diane , un bois sacré , ou M les détours d'un ruisseau qui s'échappe avec un )) doux murmure au travers d'une campagne dé-

)) licieu^. Ce sont deax ou trois bandes de pour- » pre , qui jettent un grand éclat, je l'avoue; mais » ce n'est pas là leur place. Peut-être excelléai-vous » à peindre un cyprès ; c'est un talent. Mais que » fait un cyprès dans un tableau, quand celui j> qui vous paie veut que vous le représentiez au n milieu d'un naufrage , se sauvant sur une plan- M cbe des débris de son vaisseau , après avoir tout » perdu? NoiK faisons comme un potier présomp- » tueux et mal-hab jile qui veujt débuter par un grand » vase. Après avoir bien fait tourner sa roue , tout » son travail aboutit à faire un petit pot. » )>

J'ai cru devoir rapprodber ici cet endroit d'Horace , parce qu'il peint parfaitement l'inconvénient où tombe presque toujours l'auteur des tragédies latines. Pour ackever d'endormir les spectateurs, le chœur revient avec sa tirade ordinaire , où il chante les louanges d'Hercule , et sur tout son retour triomphant des enfers.

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