SCÈNE IL TEUCER, HÉLÈNE
TEUCER.
A quel maître appartient ce superbe palais? Si j'en juge par sa magnificence , par ces portiques, par ces remparts, il ne peut être que celui d'un roi. — Mais que vois- je? 6 dieux! l'affreuse image de la femme la plus détestée, d'Hélène, de celle qui a causé ma perte, et tous les malheurs de
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TRAGÉDIE d'eURIPIDE. ^9
la Grèce ! Puissent les dieux punir en toi cette odieuse ressemblance! Ah! si mon respect pour une terre étrangère ne retenait mon bras, ce rocher lancé contre toi , me vengerait des crimes de celle dont tu m'offres les traits.
HÉLÈNE
Etranger malheureux, pourquoi ma vue t'inspire-t-elle de l'horreur? Pourquoi les malheurs d'Hélène enflamment - ils ton courroux contre moi?
TEUCER.
J'ai tort, je l'avoue, et la colère m'emporte au-delà des bornes. J'ai cédé aux transports de la haine commune à tous les Grecs contre la fille de Jupiter. Baignez, madame, daignez pardonner ce sentiment qui m'égare, et oublier des paroles que mon. cœur désavoue.
HÉLÈNE
0 étranger! qui es-tu? d'où viens- tu dans ces, parages?
TEUCER.
Madame, vous voyez un de ces Grecs infortunés.
HÉLÈNE
Je ne m'étonne plus de ton aversion pour Hélène ; achève de m'expliquer ta naissance et ton origine.
â^ OÉLÈKE,
TEUGER.
Teucer est mon nom ; mon père est Télamon ; Salamine est ma patrie.
HÉLÈNE
Quelle raison t'amène sur les bords du Nil ?
TEUGER.
Je viens comme un fugitif, banni des lieux qui m'ont vu naître.
Je m'intéresse à tes malheurs : appreiids-moi quel est celui qui les cause?
TEUGER.
Télamon... mon père : peuvent-ils venir d'une main plus chère?
HÉLÈNE
Quel sentiment l'anime contre toi.^ Ton sort excite ma pitié.
TEUGER.
C'est Ajax, c'est mon frère, qui m'a perdu par sa mort.
HÉLÈNE
Quoi! ton frère aurait-il péri par ta main?
TEUGER.
Il s'est percé lui-même de son épée.
TRAGEDIE D EURIPIDE. 5l
Dans un accès de furetrr ? car de sang froid on n'attente point à sa propre vie.
La réputation d'Achille, l}ls de PéJée , est-elle parvenue jusqu'à vous?
J ai ouï dire qu'il avait été du nombre de ceux qui recherchaient l'aHiance d'Hélène.
TEUCER.
Il laissa en mourant uti sujet de querelle aux guerriers rivaux de sa gloire.
HÉLÈNE
Pourquoi le vaillant Ajax en fut-dl la victime?
TflUGER.
Un autre obtint les «rn^es de ce héros. Ajax désespéré ne put survivre à cet affront.
HÉLÈNE
Comment son infortii^ a-t-elle rejailli sur loi ?
■ TEi^^« ! .i, '
On me reproche de he î'avoir ^a^ suivi tlanë la tombe.
52 HÉLÈHE ,
HÉlJsSS.
. 0 étranger ! tu as donc vu le siège de la superbe Ilion?
TCUCER*
Mes mains ont aidé à la détruire; et mainte*nant c'est moi qui succombe.
HÉLÈNE
Est-elle devenue lia proie des flammes?
TEUCER
A peine en peut-on reconnaître les vestiges.
HÉLÈNE
Infortunée Hélène , c'est pour toi que la Phrygie est affligée !
TEUCER.
Et que la Grèce est dépeuplée. C'est elle qui est l'auteur de toutes ces calamités.
HlÈLÈNE.
Combien de temps s'est écoulé , depuis que la ville est en cendres?
teuger.
Depuis ce grand événement^ l'astre qui mesure les années a ramené sept fois les fruits et les moissons dorées.
TRAGÉDIE D'sURinbB. 53
HÉLÈNE
Troie vous a-t--elle long-temps retenus devant
ses murs ?
TBUCBR.
Pendant l'espace de dix années , neus n'avons point cessé de combattre.
HÉLiSHE.
Avez-vous repris la citoyenne de Sparte ?
TEVCER.
Ménélas, de sa propre main^ l'a saisie par les cheveux.
HÉLÈNE
Tes yeux ont-ils vu cette infortunée ? ou n'en parles-tu que sur le récit qu'on t'en a fait?
TEUCER.
Je l'ai vue, aussi clairement que je vous vois en cet inatant.
HÉLiNE.
Craignez que les dieux ne vous aient séduit par une trompeuse apparence,
TEUCER.
Cessez de me parler d'une femme odieuse de vouloir douter d'un fait si certain.
5/r . iHJéLÈJN^E, ,
; Yom ête» bi^n ^^uré (jue c'est elle-ineme qui était devant vos yeux ?
TEXJCER.
Ces yeux Tont vue , vous dis-je , et j'e'tais dans mon bon sens.
Ménélas estdqnc dims^Qi]^ pfilais de retour avec son épouse ? ,
TEtJCÉB .
Il nest point d'ans Argos, il n*a point revu les bords de FEurotas.
HÉLÈNE
Ah ! que, ni'a^tu dit ! ; qxie eelAe nouvelle doit affliger ceux qui l'aiment!
TEUCEU.
La renommée publie qu'ils sont morts l'un et Tautre.
HÉLÈNE
Quoi! les Grecs ji'ont-iis pa§ trsiverse les n^rs ensemble pour revenir dans leurs foyers?
TEUCER.
Oui, mai^Jf^:t§mpeiç le^^a diqf>ersés.
TRAGÉDIE d'eUUIPIDE. 55
HÉLÈNE
Dans quelles mers les a-t-elle assaillis ?
TEUCER.
Au milieu de la mer Egée.
Et aucun d'eux n'a pu savoir des nouvelles de Ménélas?
TtVCtH,
Aucun. Le bruit de sa mort s'est répandu dans
la Grèce.
Hlêxèmé.
(Bas.) Je suis perdue. {Haut.) Qu'est devenue la fille de Thèstias ?
TEÙCER.
Léda n'est plus.
HÉLÈnk.
Est-ce le déshonneur de sa fille qui l'a précipitée dans la tombe?
TtfCrCER.
On assure qu'elle a terminé ses jours par un cordon fatal.
HÉLÈNE
Les fils de Tyndare sont-ils encore au nombre des vivans?
56 HÉLÈNE
• TEUCER
Splon les uns , ils ne sont plus; selon d'autres , ils vivent encore.
HÉLÈNE
Que dois-je croire! achève Infortunée!
TSUC^R.
On dit que changés en astres, ils sont devenus dieux.
HÉLÈNE
Digne prix de leur vertu ! — Quel est l'autre hruit qu'on publie ?
TECCER.
C'est qu'ils ont renoncé volontairement à la vie , par le chagrin que leur causaient les désordrics d'une sœur..,. Mais c'est assez m'étendre sur un sujet qui renouvelle mes douleurs; souffrez, madame, que je vous instruise du motif qui m'amène en ces lieux, et daignez me prêter votre secours. Je cherche Théonoé , qu'inspirent les dieux, afin d'apprendre de sa bouche de quel côté je dois diriger ma course pour aborder dans l'île de Chypre , où Apollon m'a fait espérer un asile, et à laquelle je dois donner» le nom de ma première ps^trie.
' Littéralement : Le nom insulaire de Salamine. 4mbiguam tellure nova Salamina futuram.