SCÈNE IL
AMPHITRYON , LE CHOEUR , HERCULE sortant du sommeil.
HERCULE
0 Jupiter! pourquoi ta haine poursuit-elle ton fils avec tant de fureur? pourquoi l'as-tu jetë dans cet océan de douleurs » ?
O ciel!... Je respire encore, je vois tous les objets qui doivent s'offrir à mes regards,... le ciel, la terre, les traits que lance l'astre du jour... Mais quel orage trouble mon sein?... Quel tumulte effrayant règne au fond de mon cœur?... Je sens mon haleine inégale, brûlante, sortir de mes poumons avec un pénible effort...
Ciel ! ... pourquoi ces liens qui chargent ma poitrine et mes bras encore pleins de vigueur? Pourquoi, tel qu'un vaisseau sur le rivage, suis-je attaché à cette colonne brisée?.... Ces lieux, je n'en
doute point, sont voisins du séjour des morts
Mes flèches ailées, mon arc et mes traits sont répandus à terre autour de moi , ces traits qui jadis suspendus à mon bras protégeaient ma vie et que je protégeais à mon toiir.... Serais-je descendu de nouveau dans les enfers? Eurysthée m'aurait -il
' M. Musgraye croit que c'est le chœur qui dit ces deux premiers yers.
forcé à parcourir deux fois le même chemin ?..••. Mais je n'aperçois ni le rocher de Sisyphe , ni Pluion , ni le sceptre de la fille de Cérès. Je suis frappé d'étonnement. J'ignore en quels lieux le sort m'a tiansporté. ( Il fait un cri pour appeler quelqu^un ) N'y a-l-il aucun de mes amis, ou près de moi , ou loin de moi , qui puisse porter remède à l'ignorance où je suis de ma destinée? Car je ne puis reconnaître clairement aucun des objets qui ont coutume de frapper mes sens.
AMPHITRYON
Vieillards, je veux approcher de celui qui cause ma douleur.
LE CHOEUR
Je te suivrai S je ne trahirai point l'infortune.
HERCULE
O mon père! pourquoi ^ces larmes? pourquoi voiler vos yeux , et vous éloigner ainsi d'un fils qui vous est cher?
AMPHITRYON
0 mon fils!*., oui, tu es mpn fils, quel que soit ton funeste sort.
, HERCULE
Quel est donc ce sort rigoureux qui fait couler vos pleurs?
' Ici donc le choeur monte de Torchestre sur la scène , pour s'ayancer ayec Amphitryon jusque vers la colonne brisée.
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TRA^GÉDIE d'eURIPIDE, 455
AMPHITRYOÏC.
Hélas ! un dieu même ne le supporterait pas sans gémir«
HERCULE
Vos paroles sont effrayantes mais elles ne
m'expliquent point mon malheur.
AMPHITRYON
Tu le vois de tes propres yeux, si tu jouis de ta raison.
HERCULE
Explique^vous , si vous avez quelque reproche à me faire.
AMPHITRYON
Je m'expliquerai , s'il ne faut plus que je redoute une Bacchante de Pluton.
HERClULE.
Dieux ! quel funeste mystère !
AMPHITRYON
Je veux m'assurer que tu es bien rendu à toimême.
HERCULE
Je n'ai du moins aucun souvenir de m'être livre à d^insensés transports.
AMPHITRYON
Vieillards, romprai -je ses lijens? que dois- je faire?
Brisez -les y et nommez -moi celui qui m'en a chargé; car je supporte impatiemment cet outrage.
ampbithyojbi.
Qu'il te suffise de connaître une partie de tes malheurs. Laisse les autres dans l'oubli.
HERCULE
C'en est trop. Je ne veux pas n'être instruit que par le silence.
AMPHITRYON
0 J upiter ! vois-tu ces fléaux lances du trône de Junon?
BERCUi^E.
Ai-je donc éprouvé de nouveau sa haine?
AMPHITRTOlf.
Ne t'occupe pas des maux dont cette déesse tW cable ; contente-toi de déplorer ceux dont lu ©toi" même l'auteur.
HERCULE
Je suis perdu. Quelle calamité allez-vous m annoncer?
AMPHITRYON
Porte les yeux sur ces corps sanglans.
HERCULE
Dieux ! quels objets s'ofiFrent à ma vue !
AMPHITRYON
C'est toi-même, ô mon fils ! qui as fait à tes enfans cette guerre cruelle , indigne de ta valeur.
HERCULE
Pourquoi me parlez-vous de guerre ? quelle est celui qui les a fait périr?
AMPHITRYON
Toi, te^ traits, .... la divinité qui a conduit
ton bras.
HERCULE
Que dites-vous? achevez, ô mon père!
puisque c'est vous qui devez m'apprendre mon malheur : comment ai-je commis cet attentat?
AMPHtfRYOH.
Dans uû transport de fureur.... Hélas! quel douloureux récit exiges-tu de moi !
HERCULE
Et suis-je donc aussi le meurtrier de mon épouse?
AMPHITRYON
Ta main seule a frappé tous ces funestes coups.
HERCULE
Hélas ! un nuage de gémissemens s'élève autour de moi.
AMPHITRYOK.
Voilà le sujet des larmes que tu m as vu répandre.
HERCULE
Est-ce moi encore qui; en proie aux fureurs des Bacchantes, ai renverse les murs de mon propre palais?
AMPHITRYON
Je ne sais qu'une chose, le malheur t'environne de toutes parts ï.
HERCULE
Où m'a saisi ce transport? en quels lieux a commencé ma ruine?
AMPHITRYON
A l'autel où tu purifiais tes mains avec le feu.
j HERCULE.
Ciel! pourquoi épargner ma vie? pourquoi tarder à m'élancer du haut d'un roc glissant, ou à frapper mon cœur d'un fer- acéré, afin que ces enfuis du moins trouvent en moi le vengeur de leur «ang ? ou pourquoi hésiter encore à livrer moi-même mon corps en proie aux flammes dévorantes pour écarter l'opprobre dont mes jours sont couverts?
Mais, hélas! tandis que je forme des projets de
' Comme une diyinité ayait excité Hercule à commettre ces attentats, il parait qu'Amphitryon, par une sorte de scrupule religieux, n'ose expliquer mieux sa pensée.
TRAGÉDIE d'eURIPIDE. ^69
mort, je vois s'avancer vers moi Thésée , un parent , un ami; ... je ne puis me dérober à ses regards, mes fureurs parricides vont être sous les yeux du plus cher des mortels qu'unissent à moi les nœuds de l'hospitalité!... Hélas! que ferai-je? où trouve. rai-je une solitude de douleui-?... dans les plaines
de l'air, ou dans les abymes souterrains? A.h,
du moins que ce voile ^ couvrç ma tête de ténèbres ; car je rougis des excès où je me suis abandonné , et je ne veux pas, rejetant sur mon ami ce sang chargé de malédiction ^ , faire partager à un innocent la peine de mes attentats.