ACTE PREMIER
Un Mycénien qui vit à la campagne peu loin d'Argos paraît d'abord, et adressant la parole à sa patrie , il repasse dans son esprit l'entreprise d'Agamemnon, sou expédition de Troie, son retour à Argos , sa mort que lui procura son épouse de concert avec Egisthe , et les suites de ce crime. Egisthe épouse Clytemnestre et s'empare du sceptre; il veut tuer Oreste fils d'Agamemnon; mais un vieillard l'enlève, et le confie à Strophius roi de XI 1
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la Phocide. Le tyran laissa d'abord vivre Electre fille de son prédécesseur ; mais la voyant nubile et recherdiée de tous les princes de la Grèce, il craignit qu'elle ne fût un jour en élat de venger son père, et il résolut de s'en défaire. Toutefois Clytemnestre la sauva par politique plutôt que par pitié. La mort de sa fille aurait rendu le gouvernement de la mère trop odieux , et n'aurait fait qu'aigrir Oreste , qui avait déjà mis à prix la tête de l'usurpateur ï : « C'est ce quia déterminé le roi, dit » cet homme , à me donner Electre en mariage. » Noble, à la vérité , mais pauvre, je vois ma no- » blesse éclipsée par l'indigence. J'étais tel qu'E- » gisthe souhiatait. Il a cru que ma faiblesse le » mettait hors d'état de rien craindre de moi ; au » lieu qu'un époux plus puissant aurait pu ré- » veiller le meurtre d'Agamem^on , et n'en pas » laisser impunis les auteurs. »
Euripide donne ici à ce Mycénien le vrai caractère d'un homme de bien , qui a conservé dans l'adversité des sentimens dignes de sa naissance. Le poëte en fait un Philémon^, un homme sem-, blable à ce vertueux époux de Baucis, prince par le cœur, laboureur par la nécessité de sa fortune,
' C'est au contraire Égisihe qui avait mis à prix la tête d*0reste} yoy. la traduction.
» Voy. les Mdtam. d'Oyide. 1. VIII, y. 633.
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craignant les dieux ^ digne de les avoir pour hâtes , aimant la justice et haïssant la tyrannie. Contraint d'épouser Electre, devenue la victime d'une politique injuste et cruelle, il est son protecteur plutôt que son mari , et il proteste publiquement que le respect pour le sang de ses légitimes rois l'emportant en son cœur sur l'ambition d'épouser une princesse, il ne l'a jamais regardée que comme un dépôt sacré que les dieux lui ont confié. Euripide prend bien des précautions pour justifier ce dernier article. Mais outre que cette exposition ne vaut pas à beaucoup près celle de Sophocle , qui est un modèle achevé, l'imagination se trouve un peu blessée de ce mariage sans réalité.
A. la seconde scène , on voit une jeune femme simplement vêtue, et portant sur sa tête une urne qu'elle va remplir d'eau à la fontaine voisine. C'est Electre qui se fait connaître, en adressant ses plaintes aux astres sur la cruauté d'une mère qui l'a réduite à un si triste sort. Son naari la rencontre , et se plaint tendrement que, malgré ses prières et ses ordres, elle s'abaisse toujours à des emplois vils et indignes de sa naissance. « Je vous mets au » raimg des dieux, répond Electre, vous dont la » teadresse vertueuse a respecté ma misère. Qu'y » a-t-il de phis heureux dans l'excès de mon mal- » heur, que d'avoir trouvé un ami tel que vous?
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» C'est à cette amitié si pure que je rends hom- )) mage par mes soins. Eh! n'est-il pas juste que, » par reconnaissance du moins , je prenne part à » vos peines ? » Le mari se rend à tout ce qu'elle veut, et il se dispose lui-même à aller ensemencer son champ dès que le jour paraîtra j ce qui montre l'extrême humiliation où Egisthe avait réduit Electre, puisqu'il l'a contrainte d'être la femme d'un simple paysan , obligé de vivre du travail de ses mains.
Tandis que Tun et Fautre se retire, Oreste arrive avec Pylade (Ils sont inséparables chez nos poètes) 9 ces deux amis se font d'abord connaître au spectateur par leur amitié mutuelle. Le premier déclare qu'il vient venger la mort de son père par l'ordre d'Apollon , qu'il a profité de la faveur de la nuit pour faire les sacrifices des morts sur le tombeau d'Agamemnon, et que durant le jour qui commence à luire, il est bien aise de se tenir sur la frontière de l'Argolide, pour être à portée de se retirer en cas qu'il soit découvert, et pour tacher de trouver sa sœur, dont il croit la maison peu éloignée. Ils aperçoivent Electre auprès de la fontaine où elle puise de l'eau ^ et la prenant pour une esclave ou pour une paysanne, ils s'écartent un peu en attendant qu'elle passe, afin de tirer d'elle les édaircissemens qui leur sont
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ûécessaires. Pour cela , ils vont s'asseoir proche de la maison d'Electre, sans la connaîue; c'est un jeu de théâtre.
Electre se croyant seule, renouvelle ses plaintes en remplissant son urne. Ce qu'elle ditest exprimé par une espèce d'ode, que les anciens appelaient monodie ou monologue en chant. C*cst l'intermède du premier acte, aussi bien que la suite. En efiet, Electre apercevant le chœur , l'invite à pleurer avec elle, et pour l'y engager, elle peint la mort de son père , l'absence ou peut-être l'esclavage de son frère, et ses propres malheurs, avec ces traits vife et ces exclamations fréquentes qui fout l'âme àes chœurs d'Euripide. C'est le même caractère d'Electre , et le même goût que dans le monologue de Sophocle : Lumière pure , ciel qui environnez la tefre, etc. Mais celui d'Euripide paraîtrait moins serré et moins brillant dans notre langue.
Elle a mis bas son urne avant que de commencer cette triste cérémonie , c'est-à-dire, avant que de payer à Agamemnon le tribut de ses larmes et de ses cris lugubres. Le chœur, qui n'est autre qu'une troupe de bergères et de paysannes attachées à la fortune d'Electre par pure compassion , i?eut en vain détourner cette princesse de songer à ses maux, en lui parlant d'une fête qu'on doit célébrer : « Il n'est plus de fêtes, ni de danses, ni
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» de joie pour elle. Les larmes sont devenues » l'unique aliment et la seule douceur qu'il lui » soit permis de goûter. » Elle montre ses haLits^ si peu dignes d'une princesse de son rang ^ mais si conformes à ses malheurs. Sur quoi le chœur, avec la simplicité qui fait son caractère, lui offre des vêtemens plus riches et plus décens pour l'engager à paraître dans les fêtes publiques, et à honorer les dieux par sa présence, afin de se les rendre propices; car il n'est point de raisons qu'il n'allègue pour la persuader. «Chères amies, répond-elle, » les dieux sont devenus insensibles aux maux » d'Electre, et sourds aux cris du sang d'Agamem- >j non; tout concourt à m'accabler , le père mort que )> je pleure, et le frère qui me reste encore. Mal- » heureux prince, il erre dans des clfmats étran- >j gers, où le terme de ses «rreurs est l'esclavage, » tandis que chassée de la maison paternelle , et » condamnée à vivre dans une cabane sur ces » tristes rochers , je sèche de douleur à la vue » d'une mère qui jouit tranquillement du fruit de » son crime dans le lit de l'époux qu'elle a mas- » sacré. »