‹ Traduction du "théâtre des Grecs", Volume 11Chapitre 3 sur 100 · ACTE IL · texte numérisé non relu

ACTE IL

Oreste et Pylade, qui ont tout entendu, se lèvent tout à coup de l'endroit où ils s'étaient cachés, et la princesse,, effrayée à la vue de deux étrangers en armes, veut prendre la fuite. Mais Oreste l'art* été malgré ses cris , en lui prostestant qu'il est bien éloigné de lui vouloir nuire. « Pour- » quoi donc ces armes, dit-elle, et' cette affectation » à vous tenir en embuscade auprès de ma mai* » son? » Electre est justement étonnée de voir des gens armés, parce que les Grecs portaient rarement des armes, ainsi que nous lavons observé. Le prince, pour rassurer sa sœur d'un seul mot , lui répond qu'il est un étranger qui vient lui apporter des avis certains de son frère. «Ah ! dieux , »s'écrie-t-elle, vit-il, ou nevit-il plus ? — Il vit, dit » Oreste, goûtez la douceur de cette heureuse » nouvelle.» Si l'on veut bien se rappeler le tour que Sophocle donne à cette entrevue du frère et de la sœur, on conviendra qu'Euripide n'a pas été, à beaucoup près , si heureux dans cette scène. EUe est toutefois attachante. Car Oreste se donnant toujours pour un étranger^ fait raconter à sa sœur ses aventures et la suite de son exil. Elle lui dit

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qu'elle est mariée à un époux dont la fortune est fort au-dessous de celle d'une princesse, mais dont la générosité l'égale ; que ce vertueux ami l'a traitée en sœur, par égard pour la race royale, et pour ne pas être le ministre de l'inhumaine politique d'Egisthe ; que le tyran , abusé par le voile spécieux d'un mariage qu'il croit réel, jouit du plaisir de la voir réduite à cet humiliant état pour la rendre méprisable, et pour n'avoir rien à craindre de sa postérité; (£u'enfin les amies qu'elle s'est faites (elle parle du chœur) sont de véritables confidentes, fidèles à Agamemnon et ennemies de l'usurpateur, aussi bien que son mari ; mais que le seul Oreste est capable de renverser la tyrannie.

(te Vous sentez-vous assez de courage, reprend w Oreste, pour l'aider à venger votre père ? — ^Assez, » répond -elle, pour immoler la coupable de ce » même fer dont elle immola son époux. — Puis-je » assurer Oreste, dit l'un, que vous êtes inébran- » labledans cette résolution?— Puisse- je mourir, dit » l'autre , après avoir donné la mort à cette barbare » mère !» Gela est atroce, comme le remarque trèsbien M. Dacier * ; etsans doute Électreest plus supportable chez Sophocle. Au surplus, Euripide se sert d'un artifice pour suspendre la reconnaissance

' Préface à' Electre.

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du frère et de la sœur, en faisant dire à Electre quelle ne pourrait le reconnaître si elle le voyait, sans le secours du vieillard qui Fa dérobé à la mort. Ainsi la reconnaissance ne se fait pas au second acte, comme le dit M. Dacier, mais seulement au troisième , comme on le verra. Car iciOreste, pour garder le rôle d'étranger qu'il a pris, demande à sa sœur ce qu'il doit rapporter de sa part à un frère si chèrement aimé. «« Racontez-lui mes maux et les » siens , » dit-élle. On en a vu le détail, qu'elle répète d'unei manière encore plus animée. Car elle répand les plus vives couleurs sur la triste situation où l'a mise le tyran , sur ses vétemens rustiques , sur ses mains endurcies an travail et occupées à subvenir à ses besoins , sur son deuil perpétuel qui l'écarté des assemblées, des fêtes, des sacrifices, et qui la condamne à une obscure solitude. D'un autre côté, elle décrit par opposi* tion M la félicité criminelle , mais paisible , de » Clytemnestre, assise sur le trône dans le sein » de la magnificence phrygienne , au milieu de » ses fidèles étrangères , esclaves d'Agamemnon , » dans tout l'éclat d'une cour brillante et fière , » tandis que le sang du roi mort sèche sans ven- » geance sur les murs du palais , qui en sont rou- » gb. Enfin elle représente Egisthe traîné fière- « ment sur le même char dont se servoit Agamem- » non avec tant de dignité , et tenant le sceptre de

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» la même main qu'il trempa dans le sang de ce » grand roi , dont il insulte même les mânes et » le tombeau. »

Sur ces entrefaites, le chœur aperçoit le mari d'Electre qui revient des champs , et qui paraît d'abord surpris de cette conversation familière de la princesse avec deux hommes. Electre en apporie aussitôt la raison pour lever ce scrupule , né de la délicate bienséance des anciens. Le laboureur apprenant qu'Oreste vit encore , en témoigne sa joie; il veut même donner l'hospitalité aux voyageurs; il les prie d'entrer dans sa cabane, prêt à les recevoir le moins mal que sa pauvreté pourra le permettre. Il voudrait qu'on les y eûtdéjà reçus.

11 marque sa peine et son chagrin qu'on n'y ait pas songé d'abord. Il ordonne à ses domestiques de prendre les malles des voyageurs, en les priant euxmêmes de ne pas dédaigner ses offres : c'est Philémon qui reçoit des dieux sous son humble toit.

Oreste également surpris et charmé de trouver dans un homme indigent et vil en apparence, des sentimens qu'on cherche souvent en vain dans un rang plus élevé, fait une belle morale, quoique un peu longue, sur la bizarrerie de la fortune, qui cache si souvent des cœurs lâches dans les princes , et des sentimens héroïques dans les cœurs des hommes du commun. Mais Electre, confuse de recevoir d'illustres étrangers dans une chau-

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mine où elle manque de tout , envo *e son mari chez le vieux gouverneur qui a sauvé Oreste , a6n de l'engager à traiter les deux Grecs d'une manière moins indigne d'eux. Le laboureur y consent, parce que son épouse le veut ainsi; mais il ajoute , que sa pauvreté ^méme pourrait suffire à bien traiter ses hôtes,. au moins pour un jour. C'est qu'il compte pour une richesse «e que Philémon donna à ses botes , Jupiter et Mercure , un visage ouvert et un cœur généreux :

Super omnîa vultus Accessére boni , nec îners pauperqae voluntas. OviD. Met, liv. Vni, v. 63i.

Toutefois il considère, en s'en allant, un grand avantage dans les richesses et dans la prospérité, c'est ce de nous mettre en état d'obliger des amis, M ou de subvenir à des besoins extraordinaires. Car » pour les besoins communs, il croit l'abondance » peu nécessaire, » suivant la maxime qu'Horace a depuis traduite ainsi en parlant à un riche :

Non taus Iiic capiet venter plus quàm meus.

Hoa. t$W. I , liv. I, 46.

« L'estomac du riche n'est pas plus grand que cc- » lui du pauvre. » Ces maximes d'un homme satisfait dans l'indigence , et qui n'envie aux grands que la douce satisfaction de pouvoir faire des heu-

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reux achèvent le portrait intéressant d'un homme veriueux.

L'intermède du chœur semble un peu détaché du sujet. C'est pour le moins un écart Pindarique. Car on y apostrophe les mille vaisseaux qui voguèrent à Troie; on y relève la gloire d'Achille, on y parle de son bouclier comme Homère ; on décrit les principales figures que l'art de Vulcain y traça; On représente Achille sur un char rapide, environné d'un nuage de poussière, et portant la terreur dans les rangs des Troyens. L'on finit, enfin , par des mouvemens d'indignation contre Clytemnestre, qui a été assez dénaturée pour faire mourir le chef de pareils héros et le roi de tant de rois , et l'on prédit la vengeance d'un si horrible attentat : car voilà où l'on en voulait venir, comme fait Pindare dans ses odes.

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