ACTE IIL
Le bon vieillard qui a élevé Agamemnon et ses enfans , arrive courbé sous le poids des années, et frappe à la porte d'Electre , non sans gémir sur la pauvreté de la cabane, qui tient lieu de palais* à une princesse. Dès qu'elle paraît, il l'iiborde civilement, en lui présentant un agneau qu'il a
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choisi sur tout son troupeau, des fleurs pour
joncher la table, des fromages*, jet un outre de
vin exquis; en un mot, un repas champétr;e pour
les nouveaux hôtes. Il fait porter tout cela dans la
chaumière, puis il essuie ses larmes ; car la vue
d une princesse aussi malheureuse qu'Electre , e^
la comparaison de l'état où il la trouve avec celui
où il l'avait vue au trefois, réveillent en lui une idée ^j
chère qui l'attendrit. Il parle et agit comme les , [^
pères nourriciers des princes Grecs, et avec toute J^
la naïveté du bon vieux temps.
Après ce premier abord, il ajoute qu'il vient de passer par le tombeau d'Agamemnon, pour lui réitérer un léger hommage de ses pleurs et d'une libation de vin ; mais qu'il a trouvé un grand sujet d'étonnement, des boucles de cheveux, une brebis noire dont le sang était fraîchement répandu , et tous les vestiges d'un sacrifice récent. On a vu cidessus cette scène traduite. C'est une malice d'Euripide, pour tourner la reconnaissance d'Eschyle en ridicule. Electre réfute toutes les raisons du vieillard , qui veut que ce soit Oreste qui est venu honorer les mânes de son père. Cette scène, indépendamment du sel de la satire qui est déplacé^ ne laisse pas de suivre agréablement le fil de la pièce et d'aider à la suspension qu'Euripide a
voulu ménager,
Après cet entretien, Oreste sort et se montre au
l4 ELECTRE,
vieillard. Tandis qu'il demande à Electre quel est cet homme , le vieux gouverneur l'envisage en silence avec une surprise extraordinaire ; et il le dévore des yeux. « Invoquez les dieux, ô Electre! **. » s'écrie-t-il aussitôt, et jetez un regard sur votre
* » hôte! C'est Oreste. » On ne peut le croire. Il insiste; il et en apporte enfin une preuve indubitable. C'est la cicatrice d'une blessure que le prince,
\ étant enfant , avait reçue au front en poursuivant
^ un faonde biche avec sa sœur. C'est la recon-
naissance d'Ulysse dans Homère '.
Electre , convaincue par celte marque et par l'autorité du vieillard , embrasse à l'instant son frère. Les premiers transports de cette reconnaissance sontbien touchés; mais elle est moins vive et moins animée que celle d'Eschyle, qu'Euripide a V voulu railler. Pour Sophocle , il l'emporte sur tous
* les deux, en supposant Oreste cru mort , qui revit tout à coup pour faire passer Electre de l'abîme de la douleur au comble de la joie.
Euripide donne au chœur des sentimens trèsvifesurleretour d'Oreste;maisceprince, sans trop s'arrêter à de frivoles démonstrations de tendresse, commence par interroger le vieillard sur la manière de venger Âgamemnon. « Nous est-il resté encore )) quelques amis, dit-il; ou sommes-nous aussi abat-
' Odyssée.
TRAGEDIE d'eURIPIDE. i5
» tus que notre fortune ? à quel parti pui^je m'at-
» tacher? dois- je tenter l'entreprise à force ou-
)) verte, ou par la ruse ? quelle route enfin dois-je
» tenir pour pénétrer au milieu de nos ennemis ? —
» Mon fils , répond le vieillard , il ne faut pas vous
» flatter. Vous êtes malheureux ; plus d'amis pour
» vous. C'est un trésor trop rare qu'un ami capa-
» hle de soutenir la bonne et la mauvaise fortune
» de son ami. D'ailleurs, vous n'avez laissé après
w vous aucune lueur d'espérance , et votre parti
» s'est dissipé. Sachez donc que pour remonter
M sur le trône, vous n'avez de ressource que dans
» votre valeur et- dans la fortune. »
ORESTE
Que faut-il faire pour y réussir?
LE VIEILLARD
Tuer Egisthe et Clytemnestre.
ORESTE
C'est la gloire où j'aspire. Mais comment y parvenir ?
LE VIEILLARD
En vous introduisant dans le palais. Mais il ne suffit pas de l'oser.
ORESTE
J'entends. La ville est bien gardée, et les sentinelles veillent toujours.
l6 ELECTRE,
LE VIEILLARD
Il est trop vrai. Egisthe vous craint, et il ne s'endort pas sur ce qui vous touche.
Dans cet embarras, il vient une pensée au vieillard. 11 a rencontre dans son chemin Egisthe qui se disposait à faire un grand sacrifice, et à célébrer une.fête : c'est celle dont le chœura parlé. Le tyran n'est suivi que de ses domestiques, qui céderont sans résistance à la valeur du nouveau roi. Le vieillard conseille donc à Oreste d'aller vers le lieu du sacrifice, afin qu'Egisthe l'appelle au festin comme étranger. Alors, continue-t-il, les conjonctures détermineront ce que vous aurez à faire. L'embarras d'Oreste, c'est de ne pouvoir percer en même temps Egisthe etClyiemnestre. Car l'un des deux manqué, rend le coup dangereux, et la vengeance inutile. Mais Electre le prévient et prend sur elle le soin de se défaire de sa mère : dessein horrible , et plus encore dans la sœur que dans le frère; car Electre imagine une trahison pour attirer Clytemnestre dans le piège; c'est de feindre une grossesse dont elle se dira délivrée depuis dix jours. Si elle vient, dit-elle, c'est fait de sa vie.
Ensuite de cette délibération , le vieux gouverneur se dispose à conduire Oreste au lieu du sacrifice, et à faire courirle bruit des couches d'Elec-
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tre 5 mais avant que de se séparer, le frère, et la sœur implorent le secours de Jupiter , de Junon , et l'ombre de leur père, pour les rendre favora'*bles à une vengeance dont la justice les intéresse. Electre est la plus emportée; car elle déclare que si Oreste manque son coup sur Egisthe, elle se plongera un poignard dans le sein; elle va en eflfet s'armer et se tenir ea embuscade en attendant Clytemnestre. •
L'intermède de cet acte paraît aussi étranger au sujet que le précédent, quoique le but du chœur soit de représenter l'origine des malheurs attaches à la maison de Pélops, d'où sont issus Agajnemtion ^ fils d'Atrée, et Egisthe, fils de Thyeste. Le chœur se rappelle la fable de la brebis dorée y qui causa une si affreuse discorde entre ^fhyeste et Atrée. Ce dernier prince, jaloux de ce trésor, dont dépendait le destin de ses Etats, et voyant que son frère le lui avait enlevé par le moyen d'iErope, qui trahissait doublement son mari, se vengea, comme on sait, de Thyeste, en lui faisant manger son propre fils. Ce festin, qui fit reculer le soleil , fut la source des maux qui accablèrent depuis les Pélopides. Les vers que le chœur chante font une grande et noble image de la fuite du soleil, de l'horreur des astres, et de la confusion des élémens : « punition visible de Jupiter,
» et leçon éloquente ( jd^fj^jjtp tglflS^ O ? P^^^
iS ELECTRE,
» aiq[)rendre aux mortels à révérer les dieux; » mais dont la barbare Clytemnestre n'a pas » profité. »