NOTICE
Des principales tragédies anciennes et modernes y composées sur le sujet ^'Electre.
Je n'ai pas dessein de faire un extrait suivi des tragédies modernes composées sur le sujet âH Electre j mais seulement d'indiquer quelques imitations remarquables , et de les rapprocher de leurs modèles.
« Le sujet d! Electre ^ dit Voltaire % un des plus beaux de l'antiquité, a été traité par les plus grands maîtres et chez toutes les nations qui ont eu du goût pour les spectacles. Eschyle , Sophocle , Euripide , l'ont embelli à l'envi chez les G^ecs. Les Latins ont eu plusieurs tragédies sur ce sujet, Virgile le témoigne par ce vers :
Aut Agamemnonius scenis agitatus Orestes.
Ce qui donne J? entendre que cette pièce était souvent représentée à Rome. Cicéron , dans le livre de FinibuSy cite un fragment d'une tragédie d'Oreste fort applaudie de son temps. Suétone dit que Néron chanta le rôle d'Oreste parricide, et Juvé-
' Sous le nom de du Molard , dans la Dissertation citée cidessus.
NOTICE, etc. i55
nal parle d'un Qreste qui était d'une longueur rebutante , et auquel l'auteur n'avait pas encore mis la dernière main :
...Summi plenâ jan^ margine libri Scriptas et in tergo, neédum fînitus Orestes.
« Baïf est le premier qui ait traité ce sujet en "^notre langue. Son ouvrage n'est qu'une traduction de celle de Sophocle : il a eu le sort de toutes les pièces de théâtre de son siècle. U Electre de M, de Longepierre , faite en 1700 , ne fut jouée, je crois, qu'en 1718. Pendant cet intervalle, M. de Créhillon donna sa tragédie d'Electre. Je ne connais que le titre d^V Electre du baron de Walef , qui a paru dans les Pays-Bas. Enfin M. de Voltaire vient de nous donner une tragédie d'Oreste *. Erasmo di' Valvasone a traduit eii italien Y Electre de Sophocle, et Ruccellaï a fait une tragédie d'Oreste qui se trouve dans le premier théâti-e Italien, donné par M. le marquis de MaflFei, à Vérone, en 1723. »
ÏJ Electre de 'M. de Rochefort a été publiée en 1782 , et n'a jamais été représentée.
' VOreste de Voltaire a ët^ représenté pour la première foii, le 12 Janvier. 1760.
ELECTRE
TRAGÉDIE DE CRÉBÏLLON.
JLe plan de cette tragédie s'éloigne beaucoup de la simplicité des tragiques grecs; les endroits, ou Fauteur semble avoir imité ces grands modèles, sont en fort petit nombre.
La scène s'ouvre cependant à peu près comme dans Euripide, par une invocation à la Nuit :
ELECTRE seule*
Témoin du crime afireax que poarsuit ma vengeance, O Nuit ! dont tant de fois j'ai troublé le silence p Insensible témoin de mes vives douleurs , .
Electre ne vient plus te confier des pleur^.
Mais au lieu de se borner à des vœux et à des projets de vengeance , elle paraît plus occupée de l'amour du fils d'Égisthe que de la mémoire de son père. C'est peu^ selon elle , qu'Agameminon soit mort , que Qytenmestre soit parricide ; c'est peu qu'Egisthe ait pris la place d'Ag^eminon; c'est peu qu'Electre soit esclave d'Egisthe , il fallait encore que le fils d'Egisthe osât aimer la fille d'Agamemnon! C'est là ce qui lui paraît le coup
TRAGÉDIE DE CRÉBILLOW. 157
le plus rude et le plus accablant, et cependant elle-même a le cœur rempli d'amour pour ce fils d'Egisthe qu'elle devrait détester. Par un concours de circonstances rares la fille d'Egisthe aime aussi avec passion le fils d'Agamemnon et en est aimëe. Tout cela est si éloigné de la tragédie grecque, que je ne dois point m!y arrêter.
Clytemuestre sort dès le nîatin, éveillée par un songe qu'elle décrit ainsi à Egisthe :
Deux fois mes sens frappési par un triste reVeil, Pour la troisième fois se lieraient an sommeil , Quand j ai cru , par des cris terribles ei funèbres, Me sentir entraîner dans Thorreur des ténèbres. Je suivais malgré moi de si lugubres cris| Je ne sais quel remords agitait mes esprits 5 MîHe foudres grondaient dans un épais nuage , . Qui semblait cependant céder à mon passage. Sons mes pas chancelans un gouffre s'est ouvert; L'ajQreux séjour des morts à mes yeux s'est offert. A trayers FAchéron , la malheureuse Electre , A grands pas , où j'étais semblait guider un spectre. Je fuyais , il me suit. Ah ! seigneur , à ce nom Mon sang se glace : h^s, c'était Agamemnon.
<c Arrête, m'a-t-il dit, d'xme voix effroyable; » Voici de tes forfaits le terme redoutable, w Arrête , épouse indigne , et frémis de ce sang » Que le cruel Egisthe a tiré de mon flanc. » Ce sang^, qui ruisselait d'une large blessur^ Semblait, en s'écoulant , pousser un long murmure.
A Finstant , j ai cru voir aussi couler le mien : Mais , malheureuse ! à peine a-t-il touché le sien ^ Que ) en ai vu renaître un monstre impitoyable , Qui ma lancé d'abord un regard efroyable.
Deux fois le Styx, frappé par ses mugissémens , A long-temps répondu par des gémîssemens 5 Vous êtes accouru : mais le monstre en furie , D'un seul coup y à mes pieds y vous a jeté sans vie , Et m'a ravi la mienne avec le même effort y Sans me donner le temps de sentir votre mort.
Ce songe paraît trop clair et trop détaillé ; et le sang de Clytemnestre qui coule sans blessure ne forme point une image vraie. Un serpent qui s'approche du sein de Clytemnestre et suce le sang avec le lait ; Tombre d*un roi qui plante son sceptre dans son palais; ce sceptre qui fleurit tout à coup et couvre My cènes de son feuillage : ces visions d'Eschyle et de Sophocle ont jJus de vérité et de magnificence tout à la fois ; on y reconnaît mieux l'obscurité d'un oracle et la lugubre clarté d'un songe.
Un songe ne peut offrir que des souvenirs; leur bizarrerie consiste dans la manière libre et hardie dont l'esprit associe entr'eux les objets qui l'ont frappé pendant la veille; pour que ces souvenirs et cette association soient propres à la poésie, ils doivent offrir de grands traits , présenter une image claire et précise. Il n'est personne qui n'ait vu un
TRAGÉDIB DE CRÉBILLON. 169
rameau planté en terre croître et fleurir ; mais un sceptre , planté par Tombre d'un roi , dans le sein d'un palais, un rameau qui croît en un instant^ qui ombrage une ville, voilà de ces associations qui caractérisent lé^songe. Il n'est aucun de ces traits qui ne fasse image , et aucune de ces images qui ne soit grande et même pompeuse. Il n'en est pas de même du mélange de deux sangs ; jamais ce mélange n'a rien produit , et on ne voit dans cette supposition qu^une froide allusion à une métaphore qui , ramenée à son sens propre, présenterait une image très-ridicule et très-indécente. Un monstre , quand on ne le décrit point, n'olBFre absolument aucune image : en vain dit-on qu'il tue d'un seul coup, lorsqu'on ne sait point s'il frappe des dents ou (Je l'épée. Il ne sùftt donc pas pour faire un songe poétique d'allier au hasard des idées incohérente^ et bizarres , il faut tracer un vrai tableau qui ne diffère de ce qu'on voit éveillé que, par des associations étranges et hardies, jamais confuses et inconcevables.
Dans la tragédie de Crébillon, c'est Electre ellemême qui voit les offrandes qu'Oreste a faites sur le tombeau de son père : « Il est mort, » dit-elle :
Cependant , si j en croîs à mes yeux , Oreste vit encore , Oreste est en ces lieux.
Ma douleur m'entraînait au tombeau de mon père. Pleurer auprès de luîmes malheurs et mon frère :
Digiti
l60 ÉLECTRB,
Qu ai-je rxxl quel spectacle à mes yeux s'est offert? Son tombeau de présens et de larmes couvert ; Un fer , signe certain qu'une main se prépire A venger ce grand roi de» fureurs d'un barbare. Quelle main s'arme encor contre tes ennemis?
Qui jure ainsi leur mort , si ce n'est pas son fils 7 Ab ! Je le reconnais à sa noble colère , Et c'est du moins ainsi qu'aurait juré mon frère.
Ce, pressentiment amène la reconnaissance. Car Oreste , (qiii vient lui-même d'apprendre (ju'il est fils d'Agamemnon, et que Palamède lui a sauvé la vie; mais ne la lui a point donnée, comme il l'avait toujours cru jusqu'alors, Oreste, dis-je, se rend auprès d'Electre , et cherche en vain à lui cacher son vrai nom , elle le reconnaît « aux transports qu'il fait i^îfre en son cœur. »^C'est le moyen que l'auteur substitue à l'anneau, à la cicatrice, aux cheveux et autres indices employés par les tragiques grecs. Il est vrai qu'elle était prévenue par l'aspect des offrandes , comme elle le dit à Oreste, avant qu'il se soit découvert :
* J'ai TU dans ce palais une marque assurée Que ces lieux ont revu le petit-fils d'Atrée, Le tombeau de mon père encor mouiUé de pleuri 5 Qui les aurait versés 1 Qui l'eût couvert de fleurs ? Qui l'eut orné d'un fer? Quel autre qi;e mon firère L'eût osé consacrer aux mânes de mon père?
n est un de ces indices qui ne^ me paraît pas
tHAÔEDIE BË CftéBILLÔir* l6t
ASsez certain , c'est celui des pleurs répandus, dont il ne p^ut être facile de distinguer clairement la trace. Les autres sont clairs et propres à faire impression sur Electre.
Tandis que le frère et k sœur sont encore occupa à exprimer leur tendresse, Palamède vient les animer à la vengeance. Il montre à Oréste le lieu où Agamemnon a éto égorgé. Il lui répète le der« aier mot de ce roi mourant :
<c Va de ces inhumains sauver mon cher Oretfte $ n C'est à lui de veuger une mort si funeste, n
Ce vieux gouverneur s'indigne avec raison de voir le fils et la fille d^Agam^ouion que l!anvour arrête Tun et l'autre au moment d'exécuter leur dessein.
Enfin Egisthe est tué par Oreste^ tandis qu4l croyait célébrer l'hymen de son fils et d'Electre , et Clytemnestre périt en votdant le défendre. On apprend à Oresté que c*est lui-même qui a frappé «a mère sans le savoir. Il devient furieux.
Voilà les principaux traitô par lesquels l'ouvrage de Crébillon se rapproche de ceux des anciens ; et je ne crois pas devoir rien dire de plus de cette tragédioi dont Voltaire, sous le nom de du Molard^ ^ fait une critique juste , mais sévère.
FIN DE Ii'bXAMEN p'ÉLEGTRB DB CRÉBILLON*
ORESTE