SUR LE SPECTACLE SATYRIQUE
RAISONS DE FAIRE CONNAITRE LE CYCIiOPE| ET DE LE METTRE APRÈS LES COMÉDIES.
I. Je ne me suis rësola de donner le Cjrclope, qvLe vers la fin de rimpremon de cet ouvrage* Heureusement^ nulle place ne lui convenait mieux que cdle où cm le met ici (comme un hors-d'œuvre) , à la suite d'Aristophane, ou bien il n'en devait point du tout avoir dans ce livre ^. Après ce qu'on
' Le léger détordre que le P. Brumoy cherche à justifier^ se trouve réparé dans cette édition. Yoy. la note à la pag. 187 du toni. Y, et la pag. 378 du iom. IX. Assurément c'est à la suite de la collection des tragédies d'Euripide , que ce drame d'Euripide se trouve placé de la manière la plus convenable , et le P. Bmmoy aturait sans doute approuvé cette disposition, s'il eût refût une édition de son ouvrage , dans laquelle il eût rassemblé tous un même point de vue, comme on Fa fait dans celle - ci « les ouvrages de chacun des auteurs qu'il analyse.
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a lu à ^n sujet, dans quelques endroits des deux premiers volumes, il serait inutile de vouloir dë^ guiser au lecteur les raisons qui m'avaient porté à ne rien dire de cette pièce. Quoique je n'aie pas eu dessein de surprendre ceux qui ne la connaissent pas, j'avais apprenendé, je l'avoue, qu'un poème si extraordinaire pour nos idées n'effaçât d'un seul trait, dans l'esprit des personnes irrésolues sur l'estime due à l'antiquité théâtrale, l'impression qu'aurait pu faire sur elles le goût de la belle nature, si bien exprimé dans les tragédie^. Je craignais, pour le dire en un mot, qu'un Polyphéme grossier ne fît oublier une tendie Iphi* génie , ou une Phèdre passionnée : non que je crusse qu'une même plume n'ait pu produire deux genres de spectacle d'un caractèire si *différent, sans se d^rader aux yeux du beau siècle d'Athènes. On a bien pardonné à Molière même ce que les honnêtes gens y trouvaient de trop approchant de la farce. Mais l'immense intervalle du siècle d'Euripide au nôtre, que j'avais pris tant de peine (peut-être inutilement) à rapprocher, par rapport au genre tragique, sans altérer mes auteurs, me paraissait croître à l'infini, et devenir insurmontable à l'égard du Cjclope et du
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spectacle qu^on appelle satjrrique. On a pu s*apercevoir, et je crois en avoir assez ijonnc de preuves , que je n*ai pas prétendu que tout fût admirable dans Euripide et ses contemporains. S*il eût cte question de les ajuster un peu à la française, aux dépens de la fidélité, j^aurais été beaucoup moins à l'étroit, et peut^-être aurais-je plus réussi; mais il faUait exposer juste , et non pas simplement imiter. Des auteurs tels que Boileau et Racine, qui parlent par eux-mêmes à leur siècle, se contentent sagement de prendre le goût de l'antiquité , et ils en changent les mœurs. C'est l'adresse nécessaire de quiconque veut plaire à coup sûr, et ce serait celle d'Euripide , s'il revivait. Il serait aujourd'hui un Racine, comme Racine eût été auti*efois un Euripide. Mais quand on se donne pour simple historien du théâtre ancien , il n'est permis ni d'embellir, ni d'enlaidir ses poètes; il faut les rendre. Il est seulement permis de ne pas heurter de front nos manières , et de bien prévenir les lecteurs sur la difi&culté de franchir, sans étourdissèment de tête, plusieurs milliers d'années., Or, on a beau convaincre les personnes sensées que cela doit être, le saut est trop violent; on veut XI i3
bien se supposer Alhénien, on croit Yêvre; et, dans un instant, on oublie qu*on Ta voulu, et 1 on se retrouve Français avec tous les préjugés du temps. La raison parle, le préjugé agit. L'une n'est que lumière, l'autre est presque passe en instinct; c'est la plainte ordinaire : on ne se met jamais bien dans la place des personnes que l'on blâme.
Si cette expérience est sensible dans la lecture des tragédies anciennes , où l'on sent d'ailleurs tant de beautés du goût de tous les âges , que sera-ce si l'on voit une espèce presque indéfinissable de poème qui n'a tout au plus que quelques beautés de mode, jointes à des bouffoimerîes feites pour la dernière classe d'une populace républicaine et libertine? Ce qu'on atura un véritable droit de blâmer dans ce poème, nefera-t-il point condaiïmer par préjugé ce que l'on aura d'abord estimé par raison? Il rie faut qu'un travers pour ruiner la plus brillante réputation. L'on en a eu des exemples dans tous les siècles. Hé ! comment se soutiendrait Euripide en ce qu'il a de bon, contre ce qu'on trouvera ici de mauvais?
Voilà au vrai ce que je me disais à moi-même,
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et ce qui m'avait détermina à supprimer le Cy^ dope. Je croyais être assez qujitte envers la bonne foi due au public ^ eii disant naïvement que cette pièce y à mon sens , ne méritait pas de lui être exposée en français. Comme je n'épouse nullement les intérêts de l'antiquité au point d'adorer tous ses débris, ce qui serait d'un goAt faux, j'avais cru pouvoir trancher sur cet article aussi hardi-* ment que sur d'autres défauts , sans préjudice de l'estime que j'ai marquée ouvjertement pour les vraies beautés. Cela, m'atait paru suffire pour montrer mon peu de partialité, et ppur rewire justice à Euripide, sans le décréditer. Jj'esposition d*un ouvrage que je croyais peu dîgQe de spn génie, m'avait semblé trop chatouilleuse pour un siècle tel que le nâtre. Mon entreprise n'était; déjà que trop hardie à ses yçux. Mais, toutes réflexions faites , ou plutôt sans beaucoup de r()flexion , la témérité qui m'a fait entrqpendré le Théâtre des Grecs, m'a porté enfin à l'adiiever entièrement , au hasard de manquer mon but.
La singularité d'une pièce qui nous reste seule dans un genre qu'on ne saurait bien connaître que par elle , mérite bien qu'on franchisse le pas , sans
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trop redouter les pr^ugës des ennemis de Uantî^ c|uitë. Les juges équitables et dâintéress^ .sauront séparer le vrai d'avec le feux , le bon d'avec le mauvais 9 sans conclure de celui-ci contre celui4à^ et sans proscrire tout ; effet trop ordinaire de la vivacité française. Quelques comédies faibles d'un Corneille lui ôteront^elles jamais le rang de supé* riorité qu'il mérite dans l'estime de la postérité judicieuse ?
Après tout , quand je dis que le Cfclope ne me paraît pas digne d'Euripide , il est bon d'expliquer ce terme ^ pour ne pas donner dans Charybde.^ en tâchant d'éviter Scylla , et pour ne pas encourir la disgrâce des admirateurs du théâtre athénieit, en ménageant la délicatesse, de ses adversaires et de ceux, qu'ils ont rendus indifférens* Je m'expliquerai donc ; et pour le faire avec plus de netteté et précision, je conunence par définir le genre du poème dont il s'agit, en développant son essence, sa matière > son origine , son but , s^ rapports avec les autres spectacles , ses personnages , ses auteurs , et tout ce qui le concerne.
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Idée du Spectacle Satjrrique.
n. Ce spectacle s'appelle Satyrique^ noin lire des Satyres^ divinités champêtres, qui en faisaient toujours rame , et nullement de la Satire , sorte de poésie médisante qui ne ressemble en rien à celle-ci , et quiiui est fort postérieure. Elïe n'en est pas même issue, car elle est toiite romaine, dit Quiiitilien ; et l'autre est une invention purement grecque, peu mise en tfeuvre par les Romains. Le poème satyrique n'est ni tragédie, ni comédie; mais il tient le milieu entre l'une et l'aùtiSB. Il participe de la première par la <Sonduite , le dessein , la noblesse de quelques personnages, le sérieux, le pathétique, et le tour de quelques scènes. Il tient aussi un peu de la seconde par la gaieté libre, et souvent très-licencieuse de quelques jeux de théâtre, par la versificatiou sautillante et vive, par l'issue toujours agréable et jamais tragique. Son but principal était de remettre les esprits dans urfe situation plus douce , après les impressions causées par la tragédip ; et sa matière ordinaire était Bacêhus, ^it parce qu'on jouait ces pièces dans la joie des fêtes bac-
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chiques, soit pour ne paraître pas avoir entièrement oublié ce dieu , comme le fit la tragédie en s'ennoblissant ; ce qui donna lieu an proverbe : » Que fait ceci à Bacchus? »
Je ne remonterai point ici jusqu'aux sources ténébreuses de l'origine de ce spectacle. Son nom seul fait assez connaître qu'il est né du même germe que la tragédie et la comédie informes, dans la liberté des fêtes célébrées par les paysans. Horace le fait de peu postérieur à l'une et à l'autre, quand il dit, que '< celui qui » disputa le prix » du bouc dans le genre tragique , s'avisa bientôt » d'offrir aux spectateurs des Satyres nuds et grosn siers; » mais c'est toujours même origine. Ainsi les vendanges t^ , ou le bouc inunolé ^ , les quolibets des villages 4 et la licence paysanne assez conformes à celle des satyres ^, furent les tr<)is som*ce$ des tix)is spectacles qui amusèrent si long-temps Athènes, à savoir le tragique, le comique et le
^ Carminé qui Tragic^yilem certayit ob hircum , Mox etiam agrestes Sat^ros nudayil.
' T/TuyoK^côc. Chanson de vendange.
3 TyMcyto^.. Chanson du bonç.
4 K(o/i(»^iei. Chant de village.
^ Sorru^cxoé ^pifuntu* Spectacles Satyi iqnes.