SCÈNE PREMIÈRE
LSSMÊi^ES^ LE GYCliOPE.
LE CTCLCMPE»
vjomme ces sortes de pièces, toutes destinée* au bas peuple, consistaient plus en jeux de théâtre bouffons, qu^eô^ paroles , l'on va voir que l'ivresse ^ $\\èm f^ ^^ ^tyi^es, qui avaient aussi bu, selon les apparences, a dû occuper long*lemps li^ yeux et donner lieu aux. huées publiques. Car le Cyclope en entrant est étonné d'entendre un bruit de bacchanale , et de trouver le vieillard ivre dans le devoir, en se montrant avec sa taille gigantesque et son. œil monstiueux.
« D'où vient » , dit-il d'une voix terrible, d'où » vient , je vous prie , cette bacchanale? Vous ^ n'avez pourtant en ces lieux ni Bacchus, ni ses » crin-crins ^, ni ses tambours. Répondez : com-
» Vcmref de bonc , qu'aiîe.eiiteBdu Urbu ?
M. RovssBÀU.
' Grec : jtfiôrccXx YfiJbe«u-
Monsieur ce sont des masques
Qtti pertent de* eriit-crms et des tambours de btstpies.
Molière dan» les Fâcheux , scène dernière*
25a I-E CYCLOPB
» ment vont les petits renfermes dans mon antre? » Leurs mères les allaitent-elles^ ou les voit-on » bondir à Tentour? Où sont les vases de )onc? » Y a-t-il quantité de firomages? Hem ! que dites- »yous? Holà 9 veut-on répondre? Cette massue » fera pleurer quelqu'un de vous. (Il les menace » le bâton haut, jeu de théâtre.) Ça^ ça^ lev^ » les yeux, qu'on m'ccoute. ( Il prend par le » menton Silène qui baisse la tête en valet de » comédie. )
8ILBKE9 d'un air comîqiyem^t niais.
Voyez plutôt. J'ai les yeux lev^ jusqu*^à Jupiter. Je vois les étoiles.
LE CTCXaPlU
Le dîné est-îl prêt?
SILÈNE
Oui, préparez votre appetiu ...
LE CTCLOPE.
Les vases sont-ils pleins de lait ?
SILÈNE
3i pleins que vous pouyez^lc boire àiseeaut. ^
LE CYCLOPE
Est-ce lait de brebis, ou de vache, ou Jaitmclangé?
8ILÈZIE.
Tout ce qu'il vous j^ira^ pourvu que vous ne m'avaliez pas ^ d'un trait.
J'ai peine à présenter à des Français le bas co-^ mique de cette scène. C'était l'écume de l'esprit tragique qui se délassait à faire rire la populace. Puisqu'on.souffre Villon et nos vieilles comédies, l'on peut bien faire grâce à Euripide. Sur ce principe si légitime 9 je pouirsuis sans crainte.
Le Cyclope répond à la plaisanterie qu'on vient de lire, si c'en eit itoe , par une autre de même espèce. « Il craindrait d'avoir la colique , ou dé » s'empoisonner, s'il avalait des satyres qui ne j» font que sauter. »
En se retoum^nl; vers le Th^ire, où il marelle
à grande pas en vrai géant , il aperçoit Ulysse et
.36$ compagnons. ccOhyoh, dit«il, qu'est-ce que
' » ceci ? Quelle trbupe vois*}e près d6 ma cavernq?
» Ils m'ont tout l'air d'èure de vrais brigands, o^
^ des voleurs subtils qui ne viennent pas pour
M rien dans cetie terrcy Justement^ voilà des
» agneaux liés avec l'osier, des vases remplis de
^» lait coagulé, et Silèoe lui-même avec plaies et
m bosses. » Silène^ comme Ton va voir , ne laisse
pas tomber ce mot par terre. Il en profite pour se
tirer d'intrigue.
' li faut prendre ce dialogue pour ce qu'il vaut , c'est rà-dire pour peu de chose , eu égard aux honnètes-gens.
334 ^'B GTGLOFE
SILÉifS.
Ouf, j*ai la ûèvre à force d'avoir ëté ballu..
LE CYCLOPE
Par qui ? Quelle main vous a si mal ajusté?
Ce sont ces cocpiîns de ravisseurs , parce que je tn'opposais à leur vol.
LE CTCLOPB.
Ouais. Ils ignorent donc que je suis dieu et de race divine. (^ illusion aux gentilshommes Athéniens batteurs de paysans. )
SILÈHE.
CW ce que j« leur disais. Mais il n'en ont tenu compte. Ds ont gobé maigre moi maint fromage, et ils se mettaient en devoir d'enlever cesagneaux. Pour TOUS , ils se promettaient de vous lier \ une poutre , de faire sortir vos entrailles par votie petit œil, de vous régaler de force coups d'étrî- Tiéres , de vous transporter pieds et poings lies sur leur vaisseau , et de vous vendre au premier »enu pour servir à transporter des pierres ^ ou à garder la porte. Voilà comme raisonnent les galans.
LE GTGLOPE.
Fort bien. Ca , cours vite aiguiser mes glaives et allumer un bûcher, que je lejs immole promp-
H'SÛRI^ID»* 255
tement^ et que je les fasse rôtir et bouillir pour appaiserma faim; aussi suis-je las des mets ordinaires que fournit la chasse. J'ai assez dévoré de lions et de cerfs. Il y avait long-temps que je n'avais goûté de ^air Humaine.
Cela ressemble fort aux contes d'ogres et de fées, contes faits pour amuser les enfans , ou plutôt pour leur gâter l'esprit , en leur inspirant des craintes ridicules et un goût faux. Cette scène aurait dû réconcilier M. Perrault avec Euripide^ Elle pouvait figurer^ avec la femme au nez de boudin.
SILèNC.
Seigneur Cyclope , vous dites bien. La diversité réveille l'appétit. Il y avait en effet long-temps qu'il n'était arrivé d'étrangers en ces lieux.
ULYSSE 9 à Polyphéme.
Ecoutez-^iious à nôtre tour. £n sortant de notre vaisseau , nous sommes montés à votre antre à dessein d'acheter des vivres. Silène que voici, nous a vendu ces agneaux pour une coupe de vin. Il a bu, et nous a donne le tout au gré des deux parties. Nulle violence de part ni d'autre. Voilà le fait. Mais ce vieillard se voyant pris , a tissu cette fable pour m ùv^ d'iusL mauvais pas*
SILENE.
Moi ! Puissicz-vous!...
a56 W CYCLOM
ULYSSE
Oui , si je ne dis la vérité.
SILklfE.
Il n'en est rien ^ seigneur Polyphéme. J'en ^ure par Neptune votre père , pai* le plus grand des Tritons y par Nérëe ^ par Çalypso , par les sacrés flots ^ par tous les... et par tous les poissons de la .mer > • Ole plus beau des dieux , aimable Cydope^ mon cher petit maître , non , je vous le proteste, je n'ai point vendu votre bien. Puissent périr misérablement mes coquins de fils que voilà et que j'aime de toute mon âme^ si je ne vous dis vrai!
n me paraît évident que cela est invente pour parodier Homère. Du reste le chœur ^^ même en cette bouffonnerie^ fait à-peu-près son office dlonnéte homme que lui attribue Horace. Le beau, c'est que ce chœur dépose conti*e son père. Car voici comment les satyres parlent à Silène.
Holà, Silène, taisez-vous. Je suis témoin oculaire , et je vous ai vu vendre tout cela. Si mes paroles ne sont vraies, périsse mon père que voilà! Ne oiilomniez pas des étrangers.
' Cette tirade de sennens ridicules par les diemt, et qvâ te termine aux poissons , montre ce que pensait Euripide des dieux de la £d>le , et justifie de plus en plus les reproches <{iie lui laisait Aristophane.
D'ËtlIUPtDB. 23/
LE CYGLOPE, aux Satyrei dà Ulyste^
Vous VOUS accoitlez tous à me tromper. J'en crois plus Silène que Rhadamanthe^ et que vous. D est plus juste que ce juge des enfers.
Euripide veut ici , sans doute , peindre ces maîtres aveugles qui y après avoir donné leur con«* fiance à des misérables , en sont les dupes ëter* nelles , jusqu'à ne plus rien voir que par leurs yeux, quand même on leur ferait toucher au doigt la vérité et leur diq>erie. D y a beaucoup d'allégories et d'allusions en tout ceci. Mais jç ne prétends pas m'en servir pour justifier le bas comique. Polyphéme continue de cette manière sans interruption.
LE GTCLOPE.
Interrogeons nous-mêmes ces étrangers. D'où, venez-vous , s'il vous plaît ? D'où êtes-vous? Quelle Tille vous a donné la naissance?
Nous sommes d'Ithaque. Nous venons de renverser Troie. Les vents nous ont poussés sur vos côtes.
LE CYCLOPE
Etes-vôus de ceux qui ont poursuivi jusques sur les rives du Scamandre cette furie d'Hélène?
a38 l'B GTCJLop«
ULYSSE
Oui y Seigneur : et il nous en a coûté bien des travaux.
LE CYCLOPE
Vous pouviez vous les épargner, et demeurer chez vous. Belle entreprise, que, d'aller chez les Phrygiens pour une femme enlevée !
Euripide a toujours parlé le mâne langage au sujet d'Hâène , soit dans Iphigéme en Aulide^ soit dans Oreste, soit en divers autres endroits. Q est en cela d'accord avec Hérodote/ au commence» ment de Clip, on du premier livra de son histoire. Car ce père de Thi^toire ne fait pas difficulté de blâmer les Grecs, et de laisser ent^idre du moins qu'on avait raison de les haïr dans l'Asie , pour j avoir porté le fer et le feu en faveur d'une femme perdue d'honneur.
Les dieux l'ont ainsi voulu. Ne l'imputeE pas aux mortels. Quant à nous^ ô illustre fils du dieu de la mer ! daignez nous regarder comme des sup plians. Nous osons vous le dire avec la liberté que donnent l'innocence et la vertu , ne souillez pas la vôtre par un festin impie , et ne trahissez pas des Grecs amis qui ont eu la confiance de venir vers vous, et qui ont bâti des temples en l'honneur du dieu* votre père. Toute la Grèce en est remplie.
d'euripidk. t39
Le port de T^iare S ^U^ qu'cm ne viole point , lui est pai^culièremeiit comtcré* Les hauteun de Malée , le ridie rodier de Sunium y les retraites de Gereste sont à Neptuneé Si nous ayçns porté k guerre aux Phrygiens, c^est que nous avons cru devoir laver dans leur sang le sanglant affront qu'ils avaient fait à la Grèce. Prenez part vous mâme à notre gloire. Hélas y vous êtes Grec ^ puisque vous habites ce mont ^ enflamme qui nous appartient. Souffre» qu'on traite avec vous d'honune
' Ténare» cap du Péloponnèse , qui sépare le golfe de Messénie d*ayec celui de Laconie. H est éloigné de Malée, autre promon-> tôlredu Péloponnèse, de cpiatre-vingtqfuatre mille pas. U y avait À T^nare des antres horribles , où Ton feint qu'Hercule a^ait Xxé le chien Cerbère. A Tégard de Sonium, voici ce qu'en dit PauMr nias tout au commencement des Aitiquet. <c Dans la partie du » continent de la Grèce , qui regarde les Cyclades et la mer Egée, » s'avance Sunium, cap de l'Attique. Au bas il y a un port, et a«r » la hauteur un temple de Minerve. De là« il y a fort peu par )• mtr à Lourion , d'où les Athéaiem tiraient dea métam d'^r- » gent. » Thucydide et Plutarque disent la même chose de ces mines , et Euripide est d'accord avec eux. Géreste est un prb* montoire de l'Eubée.
' Le mont £tna vomissait donc des flammes du temps d'Euripide. A l'égard du Cyclf^e, il n'était certainement pas Grec La Grèce ne s'avisa d'envoyer des colonies en Sicile que long temps après la guerre de Troie. G'eat une airticipatioA qui n'est pas rare chez les poètes Grecs.
L^aoac^rontame eèt d'autant plua rctaoàiqnabie , iio' Ulysse emploie «ne expression qui n'<ëtatt pas même en otafe au temps d'Homèpe : puisque, suinAit t'ebêemattosi de Thoeydide^ ee poète n'appelle Heilèiies^ o«i Gr^eca, «fut te toldaU d^AehiUv
à hcMiime. Recevez ^es supplians fatigues a avoir erré sur tant de mers, cUmnez^eur lesprésens dûs à l'hospitalité sainte ^ des vivres et des vÀ» temens. Gaitlez-vous du moins de la réception barbare et des festins horribles dont vous nom menacez. Assez ettrop^ la terre de Priam a dévoré d'habitans de la Grèce. Assez le fer Phrygien a fait pleurer aux veuves leurs maris , leurs fils aux mèfes^ et aux pères vieillis leur plus cher espoir. Quel asyle trouver désormais^ si vous consumez par le feu et dans un festin abominable, les tristes restes que Mars a épaignés. Suives de plus doux conseils, seigneur; réprimez cette avidité indigne de vous ; préférez l'humanité à la barbarie , et songez qu'une illicite cupidité perd souvent ceux qui s'y abandonnent. (Préparation fine pour le dénouement.)
Voilà, comme on le sent, du pathétique et du grand , mêlé au bouffon et au trivial. C'est ce mélange inconcevable qui fait le caractère équivoque du drame satyrique.
«SILÈHB, À Pôlyphéme.
Croyez-moi à mon tour , seigneur. Engloutis-
otiginftires de la Phthiolide, les eoaSéàéréê de. la preaqu'tle n'ayant pas encore de son temps reçu de nom coimman. liais il serait &cile, comme l'insinne le P. Brumoy, de justifier Euripide par des eximples:et même par des raisons.
i>*fiimipfl>E. 241
seK^moi cet orateur disent n'en laissez rien perdre. Mangez surtout sa langue y et sur ma parole y vous dépendrez le Cydope le plus éloquent et le plus beau diseur^ui fut jamais.
LE GTGLOPE, à Ulysse.
Chétif moitel ! apprends que Plutus est le dieu des sages. Le reste n'est que chimère et que vanité. Que m*importent à moi les promontoires dédiés à mon père? Que m'en revient-il? Prétendais-tu me fléchir par cette fadeur? Je ne crains pas même la foudre de Jupiter > et je ne crois pas après tout que ce dieu soit plus puissant que moi. Je le mépriserai désormais.* ..
H porte l'impiété du polythéisme au comble; car pour rendre raison de ^&& mépris , il dit que son antre le met à couvert des orages qu'excite Jupiter; i|u'à l'abri de la pluie , dont il se rit , il se livre à la bonne chère; que les peaux de ses chèvres et son foyer le garantissent de la neige et des insultes de Borée; que la terre fournit des pâturages à ^&^ troupeaux y qu'elle le veuille ou non; qu'il ne fait de sacrifices qu'à son ventre , la plus grande des divinités; que lé Jupiter des sages est de boire , de manger et de vivre sans souci ; qu'il âe mocpie des législateurs et des lois : il plaisante même grossièrement ^ comme les valets d'Aristophane^ au sujet du tonnerre. Enfin ^ il met le XI i6
2^2 liB GTGIiOFË
comble à ses rodomontades impies , qu'on n'aurait pas souffertes au théâtre d'Athènes , même dans la bouche d'un Gyclope qui doit en être bientôt puni , si l'usage , comme je l'ai dit , n'a* vait abandonné aux poètes la religion fabuleuse, fort différente de la réelle.
Le Gyclope conclut son discours en offrant à ses hôtes , avec dérision , pour gages d'hospitahté , le bassin hérité de ses pères », où il doit mettre les Grecs par morceaux , et le feu <jui doit cuire leurs chairs.
LE GYCLOPE.
Entrez , entrez , chéti& humains , venez à ma table, et servez-moi un festin digne d'un dieu tel que Polyphême.
ULYSSE
Hélas! c'est bien en vain que j'ai évite les^an* gers d'Uion et ceux de la mer î Je trouve pour dernier écueil un cœur impie et plus dur qu'un rocher. Divine Pallas, c'est à présent que j'ai besoin de ton secours. Voici le moment dfun përii plus affreux quêtons ceux que nous avons essuya à Troie. Et vous, qui habiter le céleste lambris, puissant Jupiter , jetez un r^ard sur les gages d'hospitalité que l'on nous offre. Si vous ne voyei
* Marmite où il les fera bouillir.
d'euripide. 243
pas cette exécrable impiété^ yainement vous houorons-nous comme un dieu.
Tous entrent dans la caverne.