‹ Traduction du "théâtre des Grecs", Volume 11Chapitre 54 sur 100 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

ULYSSE , LE CHCœtJR.

ULYSSE

CiiEL ! que dire , et par où commencer! L'exécra- Ue spectacle que je viens de voir! Estnce le forfait d'un homme? N'est-ce point plutôt un de ces prodiges fabuleux qu'on ne croit points et qui font frémir?

LE CHOEUR

Qu'avez-vous, Ulysse ?L'afiaméCyclope fait-il un festin des corps de vos chers compagnons?

ULYSSE

Je l'ai vu* en choisir deux de nous^ les examiner d'un regard curieux , les peser dans ses monstrueuses mains > et les trouvant à son goût... Ciel!

' Vidi egomet, duo de niunero cùm corpora nosiro,. Prenia mana mtgiiâ , medio resupimis in anUo». Frangeret ad saxum , sanieque adtpersa najbarcnt Limina :

TiaoïLX. Eneid* liy. IH, v. 6:i3.

Goc

llfi

LE CTCLOPE

AJi malheureux étrangers ! Eh ! comment a-til fait ces horreurs?

Ulysse raconte que « lui et ses compagnons » étant entrés dans la caverne , Polyphême a com- » mencé par animer le feu , et par construire un » vaste bûcher de troncs d'arbres entiers , ( far- » deau que trois charriots auraient eu peine à » transporter ) ; que le inonstre s'est étendu pro- » che du foyer sur la terre jonchée de feuilles; n qu'il remplit aussitôt un vase ' immense du lait » qu'il venait de tirer de son troupeau ; qu'il prend » sa coupe de lierre d'une grandeur* démesurée; » qu'il met au foyer son énorme bassin d'airain; » qu'il prépare sur la flamme ses broches polies, D non avec le fer , mais par le moyen du pa- » liure ^ ; qu'il apprête en un piot tous ses ins- » trumens de cuisine ; qu'enfin ce cuisinier inf er- » nal vient aux compagnons d'Ulysse, qu'il en » emporte deux, et les tue, avec mesure et ré- » flexion], comme un tyran; car il en égoiçe un

' C'était sa bouteille. Euripide dit qu'elle tenait dix amphores. L^amphore contenait quarante-huit sextiers , c'est-à-dire huit congés ; le conge^ dix livres d'eau.

* Le poëte rend le verre conforme à la bouteille. Car, selon lui, la coupe était large de trois brasses , et profonde de quatre.

3 Paliurus , nuXioupoi arbuste épineux : matière à discussion^ et à recherches.

d'evaipide* 247

» dans le fond du bassin ëcumant; et saisissant j» l'autre par un pied^ il lui brise le cr^e sur une » pointe de rocher; £sdt ruisseler le sang mélë M avec le cerveau répandu , puis déchiquetant les » chairs par le tranchant d'un eflroyable couteau , 3» il les fait griller tranqiiillement au feu , et )ette » le resté dans le vase d'airain. »

Je rougis d'exposer ces hideuses peintures, qui à force d'être gigantesques ^ dégénèrent en contes de Peau d'âne. Mais m'étant déterminé contre mcm goût à donner le Cjrclope^ je n'ai voulu rien dissimuler , ni rien perdre , afin de frire connaître à fond l'espèce originale de ces sortes de spectacles, dont les traits étaient sans doute toujours outrés, comme ici, pour frapper plus vivement, j'ai presque dit plus rudement, les ressorts des eœurs du menu peuple, plus difficiles à émouvoir, ou par les railleries fines, ou parle jeu délicat des passions.

Ulyssse dit qu'à cette vue il versait des torrens de larmes, et ne laissait pas de servir le Gyclope pourlegagner, tandis que ses compagnons elSTrayés fuyaient ça et là dans les détours de la grotte , comme de timides oiseaux. Il ajoute, que voyant Polyphéme rempli de chair humaine, et couché par terre , il lui est venu dans l'esprit un expédient qu'il appelle divin, à savoir de présenter au monstre du vin exquis. « Fils de Neptune , a-t*

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» il dit> éprouvez ce fruit de la Grèce ^ précieux . » don de Bacchus. Le monstre boit d'un seul trait; » il admire cette liqueur ; il élève les mai q$ au. » ciel , et me remercie , non sans une amère déri- » sion , d'un présent si rare, et si digne de Tex- M cellent repas qu'il a fait. » Ulysse le voyant en belle bumeur, lui sert une autre coupé ^ à dessein de se servir de Baccfatis pour Mter sa vengeance. Polyphéme se mfet à cbanter. Ulysse verse et riedouble toujours. « Hélas, s'éeriie-t-U, leCycl<^ » fait retentir son antre de je ne sais quels airs » barbares, tandis que mes tristes compagnons » pleurent amèrement. Je saisis le oioment heu- » reux, et je sors à petit brait : c'est pour vons ^ proposer votre salut et le mien. Il est entre vos fi mains. Le voulez-vous, ou non , parlez. Hs^Si^x de fuir une béte féroce, un ennemi derhuma- ^ nité, et de revoir Bacchus avec ses nymphes. » Votre père, qui ^t avec Polyphémei, approuve » mon dessein ; mais il est faible €t irréisolu. » Semblable à un oiseau dom les ailes sont en- » gluées , il est retenu par l'odeur du vin. Pour >) vous que la jeunesse rend plus hardis, sauvez- )) vous , sauvez-moi , revenez à votre ami Bacchus, » si différent du cruel maître que vous servez. »

LE GHOeUR.

cher Ulysse, que ne voyons-^nous luire Tbeu-

d'buripidb. d4o

retix jour où nous puissions abandonner te tyran ! Hëlas^ qu'il y a long-temps cpie noUs sommes jMri-. vës de nos anciennes fêtes ! Mais le moyen de sortir de ces lieux?

Ulysse ayant ainsi anime les satyres par le désir de Bacchus et par la haine du Gyclope , pique leur curiosité, vient au fait, et déclare le projet de son stratagème* C'est un artifice digne d'Ulysse, remarque-t-on. Polyphême égayé par le vin veut aller rendre visite aux Cyclopes ses frères, et leur en faire part dans un festin. Ulysse entreprend de le détourner de ce voyage, et de lui faire entendre qu'il doit se r^rver à lui seul la connaissance et l'usage de la liqueur bacdbique. Quand il sera endormi dans l'ivresse, le'prince grec prendra un tronc d'olivier qu'il a remarqué dans la caverne ; il le rendra pointu par le moyen de son glaive, il durcira la pointe au feu; et lorsqu'il la verra toute brûlante, il l'enfoncera avec effort dans l'œil du Cyclope , en la tournant avec rapidité. Voilà ce qui s'appelle prévenir le dénouement, ce que fait souvent Euripide.

Cette imagination paraît si merveilleuse au chœur, qu'il en saute d'allégresse. Il dit du moins qu'il en est fou. Ulysse de son côté promet aux satyres qu'après le succès de l'enu-eprise , il les conduira eux et Silène dans son viiisseau , et les écartera de ce rivage maudit, à force de rames. Les

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satyres en reconnaissance s'offrent à servir Ulysse dans son projet. C'est le point où il voulait les amener. Il retourne donc à l'antre après s'être assuré d'eux , pour retrouver ses chers compagnons, sans lesc£ue]s il ne peut consentir à se sauver. D aime mieux courir tous les risques d'une lâort cruelle^ que de profiter de son évasion et de fuir sans eux.

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