‹ Traduction du "théâtre des Grecs", Volume 11Chapitre 74 sur 100 · LES PRÉCÉDENS, LE CYCLOP E · texte numérisé non relu

LES PRÉCÉDENS, LE CYCLOP E

LE GTCLOPE ' , sans apercevoir les Grecs retires au fond du théâtre , et s'adressant au chœur des satyres qui dansent.

Retire-toi , range-toi. Que signifient ces jeux? Pourquoi ces bacchanales? Vous n*avez ici ni Bacchus; ni les grelots d'airain, ni le bruit destymbales. Retrouverai-je en bon état les jeunes agneaux renfermés dans mon antre? Sont-ils pendans à la mammelle de leur mère? Se jouent-ils à ses côtés? A-t-on exprimé dans des vases de jonc une grande quantité de fromage ? Que dites-vous? Répondezvous ? Ce bâton va faire verser des larmes. Levez les yeux ^ et ne les baissez pas vers la terre.

LE GHOEUE.

Tu le vois. Nous levons les yeux jusqu'à Jupiter; je vois les astres et Orion.

LE GYCLOPE.

Mon dîner est-il prêt?

LE CHOEUR

Oui , que ton gozier soit seulement prêt à l'avaler.

' Je suis encore ici la distribution indiquée par M. Tyrwhittet adoptée par Musgraye.

286 LE CTGLOPE^

LE GTGLOPE.

Et les coupes sont-elles pleines de lait?

LE GHOeUR.

Si pleines , qu'il ne tient qu*à toi d'en boire un plein tonneau.

U CTCLOPE.

Est-ce du lait de hrebis, ou de vache, ou mâé?

LE CHOEUR

Tu en as à choisir, pourvu seulement que lu ne m'avales pas en le buvant.

LE CTCLOPE.

Je m'en garderai bien^ car en sautillant dans mon ventre , vous me feriez périr à force de remuer. {Apercevant tout à coup les Grecs et Silène qui feint de les repousser. ) Oh ! oh î Qui sont ces hommes que j'aperçois vers ma demeure? Ce sont des pirates ou des filous qui sont venus sur ce rivage. Je vois des agneaux sortis de l'antre qu'on a attachés avec des liens d'ozier, des vases remplis de fromage, et ce vieillard dont la léte chauve est toute enflée des coups qu'il a reçus.

SILÈNE

Ah! malheureux que je suis! J'ai la fièvre à force d'avoir été battu.

DEAME SATYRIQUE. 287

LE CTCLOPE.

Par qui ? Quel est celui qui t'a frappe si fort, vieillard?

SILÈNE

Ce sont ces gens-là, Cyclope ; et cela parce que je ne voulais pas permettre qu'on vînt ravir ton bien.

LE CYCLOPE

Ils ne savent donc pas que je suis dieu et fils de dieu?

SILENE.

Je le leur ai bien dit : mais ils n'emportaient pas moins tes trésors. Ils mangeaient ton fromage malgré moi, ils emmenaient tes agneaux, ils disaient qu'ils t'attacheraient toi-même à un carcan de trois coudées ; qu'à ta vue et sous ton œil monstrueux ils t'arracheraient les entrailles; qu'ils te déchireraient le dos à coups de fouet ; qu'ens&ite ils te lieraient, te jeteraient sous les bancs de leur -vaisseau , et te vendraient au premier venu pour travailler dans les carrières ou pour faire aller le moulin ^

LE CTCLOPE.

En vérité ? Allons , cours vite; aiguise mon sa-

' Ceci suppose une correction de Musgrave. Suivant 1a leçon Tulgaire, il faut traduire : ou pour garder une porte.

288 ' LE CYCLOPB , •

hre tranchant, entasse des monceaux de bois, mets-y le feu ; car je veux les égorger sur le champ et m'en rassasier à loisir -: les uns , je les ferai rôtir sur le charbon brûlant, les autres seront bouillis à grand feu. Aussi bien, suis-je las de ma nourriture sauvage : j*ai assez maiïgë de lions- et de cerfs , et voici déjà long-temps que je suis privé de chair humaine.

SILEBE*

Un mets nouveau fl^itte toujours Tappétit , et depuis assez long-temps il n'est point arrivé d'étrangers dans cette caverne.

ULYSSE

Cyclope, écoute nous à notre tour. C'est pour acheter des vivres que nous sommes sortis de notre vaisseau et venus vers ton antre. Ce vieillard nous a vendu des agneaux pour une coupe de viu -, il a bu et nous a livré sa marchandise de gré a gré. Dans tout cela, il n'y a point eu la moindre violence. Mais à présent, le malheureux ne dit que des &ussetés , parce qu'il a été surpris dans le temps qu'il vendait en cachette un bien qui t'appartient.

Moi?. . . Puisses-tu périr mille fois;. . •

VLYSSE.

Oui , si je ne dis pas la vérité.

Par Neptune ton père , 6 Cyclope! par le grand Triton, par Nérée, par Calypso, par les filles de * Nérée , par les Jflots sacrés , par toute la race des passons , je te le jure, 6 mon charmant, mon petit Cyclope ' , mon cher petit maître, je n*ai point vendn tes richesses à ces étrangers. Si je mens , puissent périr misérablement ces beaux ^ enfans dont je suis père, et que j'aime si tendrement!

LE CHOBUR.

Garde tes imprécations pour toi. Je t'ai tu de mes propres yeux vendre des vivres à ces étran* gers. Si je ne dis pas vrai , je veux que mon père périsse. Ne sois pas injuste envers ces malheureux étrangers.

lE CYCLOPE, aux Satyres. -»•

Vous mentez : (montrant Silène : ) je me fie à ce juge-là , beaucoup plus qu'à Rhadamante , çt je soutiens qu'il est plus juste et plus équitable que lui. Mais je veux moi-même interroger le criminel. D'où venez-vous, étrangers? D'où êtesvous? Quelle ville a pris soin, de vos jeunes ans?

' Cyclopillon.

^ C'est un mot rétabli par Musgraye. En raiyant la leçon yul- ^rre, il faudrait traduire ; ces méchans enfant»

XI I IQ

JiQO léH GYGLOPE^

Nous sommes citoyeus dlthaque. Nou^s venons • d'IlioB; ^ue nous avons détruit; et poussés par les vents qui régnent sur les m^[*s, nous avons été jetés dans tes Etats , ô Cyclope.

LE CTCLOPE.

Est-ce vous qui , pour enlever la perfide Hélène des mains de son ravisseur , avez été jusqu'à Troie, aux bords du Scamandi-e ?

ULYSSE

C'est nous-mêmes; et nous avons supporté pour cela de rudes travaux. ^

LE CTCLOPE.

Voilà certes une honteuse expédition : pour une seule femme, naviguer jusqu'aux rivages phry-

giens!

C'est l'ouvrage des di«ux; n'accuse aucun des mortels. Mais, 6 généreux fils du dieu des mers, reçois favorablement nos supplications : nous te parlons en hommes libres : n'attente pas sur les jours des infortunés qui viennent vers ton antre avec des sentimens de paix et d'amitié; ne soaUle pas tes lèvres d'un mets abominable. roi, épargne des Grecs, qui, dans leur patrie^ ont élevé 4^*

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DHA.ME SATlTKl^E. ogi

temples à ton père. Le port saerë de Ténare demeure à jamais inviolable. Les retraites de Msiée, le rocher de Sunium, où Minerve a un temple, et gui recèle de l'argent dans son sein, le promontoire de Géreste, qui offre un refuge assuré, tous ces lieux sont consacrés à Neptune. Nous n'avons pu pardonner aux Phrygiens un outrage difficile à supporter. Tu dois prendre part à notre gloire. Tu habites une terr^ grecque, puisque ta demeure est aux pieds de ce mont qui vomit la flamme. Docileà la loi commune des mortels, prête l'oreille à nos prières, reçois des supplians, des infortuné échappés du naufrage; accorde-leur les dons de l'hospitalité, donne-leur des vivres et des vêtemens , et ne forme pas l'odieux dessein d'enfoncer dans leurs membres déchirés le fer destiné pour la chair des animaux, de remplir ton corps et ta bouche dé ces lambeaux ensanglantés. Hélas!

assez de héros ont été enlevés à la Grèce dans les champs troyens; assez long-temps la terre de Priam s'est abreuvée du sang de tant de morteU illustres; assez long-temps le fer cruel a plongé dans le deuil les mèi'es , et les épouses , et les pères courbés sous le poids des ans. Que sera-ce si tu livres aux flammes les malheureux restes de ces guerriers pour en faire un cruel repas? Non , Cydope , cède à ma prière; n'obéis pas à l'aveugle instinct de ta gourmandise ; préfère l'humanité sainte à la bar-

2Q2 LE GYGLOPE^

bare impiété. Les biens que le crime procure sontv souvent suivis de peines et de irepentirs.

SILÈNE

Ecoute, Cyclope; je veux te donner un conseil. Ne laisse pas le plus petit morceau de la chair de cet homme-là. Quand tu auras mangé sa langue, tu deviendras éloquent et babillard comme lui,

LE GTCLOPE.

Les richesses , mortel chétif S voila le dieu des sages. Tout le reste n'est que vanité et belles paroles. Que m'importent à moi les promontoires consacrés à mon père? et pourquoi m'en fais-tu un si pompeux étalage? Etranger, la foudre de Jupiter ne méfait point trembler; je ne crois point que Jupiter soit un dieu plus puisss^nt que moi ; en un mot, je ne m'en soucie guères. Et ce qui fait que je ne m'en soucie pas, le voici : si ce dieu verse du ciel des torrens de pluie , j'ai sous ce rocher une demeure solide et couverte. Retiré dans cet asile, j'y mange im veau rôti ou quelque bête sauvage; je remplis riiou ventre de leur chair. Puis vidant une outre pleine de lait, je frappe sur sa peau tendue , et je défie par ce bruit le tonneiTC de Jupiter ; et lorsque l'aquilon de Thrace verse la neige à grands flots ^ je couvre mon coi-ps

' Hommelet.

DAAHE SATYJMQUE. 2qS

de peaux de bétes; je fais grand feu^ et je ine ris d^ la ueige. La terre, de grë ou de force, fait naître de l'herbe dont je nourris mes bestiaux. Je me garde bien de les immoler à quelqu autre dieu qu'à moi-même et à mon ventre , le plus grand de mes dieux. Boire , manger , et vivre sans souci , voilà le Jupiter des sages. Que ceux qui ont établi des lois et embarrassé la vie boimaine de mille soins inutiles , soient maudits mille fois et pleurent à leur aise. Je ne cesserai point, pour leur plaire, de me réjouir le cœur^ et je ne t'en croquerai pas moins. Voici donc les présens de l'hospitalité que je t'offre, afin d'être avec toi sans reproches. Un bon feu, et une marmite de la maison de mes pères, qui te fera bouillir à merveille et te vêtira chaudement. Allons, marchez là-dedans; allez à l'autel du dieu de cette caverne , et préparezmoi un beau festin.

ULYSSE

Hélas! j'ai échappé aux dangers d'Ilion et à ceux de la mer, et maintenant j'échoue contre le cœur d'un homme impie, contre un rocher inabordable! O Pallas! fille de Jupiter, déesse, ma protectrice, c'est en cet instant que j'ai besoin de ton secours. Ce sont là des travaux plus difficiles que ceux d'Ilion et des périls plus menaçans. Et toi, qui habites lepalaisdes astres brillans, Jupiter hospitalier, vois le traitement que je souffre! Si

294 ^^ CYCLOPE

tes yeux n'en sont frappes, sans doute tu n*es point; et c'est en vain^ ô Jupiter! que Ton t'adore comme un dieu.

Us entrent dans la caverne.

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