LYS8E
n en a mange deux, aptes les avoir mesurés des yeux et tâtés des mains, pour choisir le corps le plus gras et la chair la mieux fournie,
LE CHOEUR
Infortunes ! . . . Comment leur a-t-il fait subir ce cruel supplice?
DRAMB SJITTKIQUB. 297
UtTSSE.
. Aussitôt que nous sommes entres dans la ca-. veme, le Cyclope â conunencé par allumer du leu y en jetant sur son large foyer les branches d'un grand chêne ^ qui aurait fait la charge de trois chars; ensuite il s'est fait près du feu un lit de feuilles de sapin. Il % |^is une coupe d'environ dix m«6ures » , et s'étant mis à traire ses vaches , il Ta remplie de lait. Il a posé à côté un gohdet de bois de lierre, qui paraissait avoir trois coudées en largeur et quatre en profondeur. Après cela^ il a approché du £en une marmite d'airain pour y fjsdre bouillir les mets dont il voulait faire son repas; il a pris des broches de bois d'épine gros* siérement taillées avec la serpe et dont l'extrémité avait été durcie au feu , et a pi-éparé en mémétemps des vases pareils à ceux où l'on reçoit }e sang des victimes , mais dolit la hache avait seule arrondi les contours. Lorsque tout a été prêt pour l'infernal festin ^y il a saisi les deux infortunés et Icîs a égorgés avec précaution; Fui^ a été jeté dans la marmite d'airain : il a pris l'autre par l'extrémité du talon^ et lui brisant la tête contre la pointe d'un rocher, il a fait ruisseler les cervelles; ansuite enlevant les chairs avec son large coutelas^ il
1 Dix amphores.
- ' Pour le détestable cuisinier de Platon.
29^ LE GTGLOPE,
les a Ml rôtir au feu^ et a jetë dans la marmite les autres membres pour les faire bouillir. Pour moi, pénétré de douleur, et les yeux baignés de larmes, je m'approchais du Cyclope, et je le servais. Les autres, comme des oiseaux tremblans, se retiraient frappa de terreur dans les recoins obscurs de la caverne; le sang se glaçait dans leurs veines. Enfin , rassasié de la chair de mes compagnons, le Cyclope s'est couché, et son gosier entrouvert infectait Fair de Todeur de son haleine impure. Alors les dieux m'inspirent une heureuse pensée. Je remplis une coupe de vin de Maron pur ; je l'ofre à boire au Cyclope , et lui dis : « Cy- » cl ope , fils du dieu des mers , vois quelle boisson » divine la Grèce exprime de ses vignes, goûte w cette liqueur de Bacchus. » Gorgé de ces mets détestables^ il prend la coupe avec plaisir, etlap" prochant de ses lèvres, i} Favale d'un trait : puis il en fait Téloge ; et levant les mains , il s'écrie : « » le plus cher des étrangers ! tu me fais boire une » liqueur exquise après un repas exquis. » Le voyant ainsi réjoui, je lui remplis une seconde coupe , sûr que le vin ne manquerait pas de l'abattre et servirait notre vengeance. Bientôt il ^ vient aux chansons. Et moi, versant coup sur coup, j'échauffe ses entrailles d'un nouveau feu. Il mêle ses chants discors aux pleurs de mes compagnons; tout l'antre en reteAtit. Mqî, )eme dérobe ens^
DRAME SATîrRÏ<ÎUE. 299
eret , prêt à Vous sauver avec moi , si vous voulez me secoiMjer. Dites-moi donc si vous desirez ou si vous ne desirez pas de fuir un monstre insociàble , pour aller habiter le palais de Bacchus avec les jeunes Naïades, Ton père, qui est dans l'antre, m*a déjà témoigné ce désir : mais il est faible et ne songe qu'à boire; comme un oiseau pris à la glue et qui agite vainement ses ailes , il ne peut se détacher deîa coupe qu'on lui présente. Toi, qui es jeune, échappe au danger avec nioi, retourne à ton ancien ami Bacchus, auquel le Cyclope res-* semble si peu.
LE CHOEUR
Mortel chéri ! plût au ciel que nous voyions luire l'heureux jour qui nous délivrera du joug, de l'affreux Cyclope ! Depuis combien de temps sommes-nous privés du plaisir de voir le vin couler dans l'entonnoir, sans pouvoir nous dérober au joug du tyran * !
tJLVSSE.
Ecoute, et sache le moyen que je veux employer pour nous venger de ce monstre sauvage , et pour te délivrer de la servitude.
LE CHOEUR
Parle, et sois sûr que les doux sons du luth asia-
' Muagrave propose une correction qui produit ua sens assez yraisemblable, mais fort obscène.
300 LE GYGLOPE;
tique < ne sont pas plus agréables à mes oreilles que ceux de ta voix , si tu viens annoncer que le Cyclope est mort.
ULYSSE
Dans la gaîté que le vin lui inspire, il a dessein d'aller faire un festin avec les Cyclopes ses frères.
LE CHOBUR.
Je comprends , tu veux le surprendre dans la solitude et le tuer, en te cachant avec soin ^ ou le précipiter ^ du haut d'un rocher?
TJLT8SE*
Rien de tel; j'ai des projets plus cachés.
LE CBCEUR.
Quels sont-ils ? Nous avon^ dès long-temps oui parler de ta prudence.
ULYSSE
Je le détournerai du festin où il veut aller, en lui disant qu'il ne faut pas donner ainsi son vin à tous les Cyclopes; mais qu'il doit le garder pour lui seul, et ne songer qu'à ses plaisirs. Ensuite, lorsqu'il dormira vaincu par Bacchus, je prendrai un long rameau d'olivier qui est dans la grotte, je
' Particulièrement consacre à Bacchus.
' Le stratagème n'est pas fin ; il est digne de ceux qui le proposent.
DnJLHE SATTRIQTJE. 3oi
l'aiguiserai avec mon ëpëe et le mettrai quelques instans au feu : puis quand je le verrai rougir, je Ten retirerai brûlant et Tenfoncerai dans Tœil du Cyclope, qui sera bientôt consumé. En mêmetemps , semblable à un homme occupe de la construction d'un navire, et qui par le moyen de deux courroies fait mouvoir rapidement sa tarière ' , • je tournerai le tison dans l'orbite où l'œil est renferme y et je dessécherai cet organe sensible aux impressions de la lumière.
LE CHOEUR
Oh! quel plaisir! Je suis transporté de cette invention.
ULYSSE
Après cela, je t'embarquerai avec nos amis et ton père dans un vaisseau prêt à nçus recevoir ; et agitant les rames des deux bords, nous fuirons loin de cette terre.
LE CHOEUR
Nous sera-t-il permis, comme t'ayant prêté le serment de fidélité ^ , de tenir aussi le tison qui doit crever l'œil du Cyclope? Je veux absolument contribuer à son supplice.
' Comparaison empruntée d'Homère.
* Comme par des libations du dieu» On faisait des libations en prêtant serment.
502 LE CTCLOPE,
ULYSSE
Il le faut bien. Le tison est grand, nous aurons besoin qxie tu nous aides à le porter.
LE GHOBITR.
Ah! jeporteraiy s'illefaut^ le poids de cent char- •riots, pour avoir le plaisir de broyer Toeil du Cydope j comme un essaim d'abeilles , et de le Êiire périr dans les tourmens.
ULYSSE
Taisez-vous maintenant. Vous savez tous mes projets. Lorsque je vous le dirai , soyez docile à ma voix; c'est moi qui dirigerai l'entreprise : car j'ai d^ amis dans cet antre que je n'abandounei-ai points pour me dérober seul au danger : je pourrais fuir en cet instant, puisque je suis sovûA.^ Fantre ; mais il n'est pas juste de kisser en ces lieux ceux qui m'y ont accompagné et de ne songer qu'à moi seul.
n rentre dans la grotte .