‹ Traduction du "théâtre des Grecs", Volume 12Chapitre 102 sur 112 · PRÉFACE SUR LES NUÉES · texte numérisé non relu

PRÉFACE SUR LES NUÉES

nôtre , où tant de gens se croient philosophes , parce qu'ils font retentir partout le mot de philosophie ^ » On a poussé la fureur jusqu'à vouloir qu'Aristophane fiit cause de l'arrêt de mort porté contre Socrate. Le P. Bi'umoy , comme on le verra tout-à-l'heure , a parfaitement fait sentir le peu de fondement de toutes ces suppositions ridicules, et qui décèlent l'ignorance la plus complète. Aristophane ne voulait, pas plus la mort de Socrate que celle d'Alcibiade, de Cléon, de Périclès, de Phryné, de Lamachus , d'Euripide, et autres qu'il a joués sans influer en rien sur le sort des uns ni des autres. M. Hardiou expose très-bien les moti& de la guerre excitée entre les philosophes et les poètes comiques. Voici comme il s'en explique ^ : « L'éloquence grecque , qui, » dans l'histoire d'Hérodote et dans les harangues » de Périclès , s'était montrée si belle , si majes- M tueuse, si décemment parée , pensa tout à

> Ceci est traduit mot pour mot de la prëÊice latine que H. Brunck a mise à la tête des Nuées d'Aristophane, tom. 11^ pag. 63.

^ Dans la sixième dissertation sur l'origine et les progrés delà rhétorique dans la Grèce , tom. XIII » des Mém, de VAc€ui. des Inscrip. et Belles' Lettres, pag. i53 et suiy^

» coup devenir la proie du faux bel esprit et » d'une orgueilleuse métaphysique. Autant que » l'étude de la philosophie est profitable aux » bons esprits , pour les faire marcher d'un pas » plus ferme et plus assuré dans les routes que » la droite raison leur a ouvertes, autant est-elle » dangereuse pour ceux que le dérèglement de » l'imagination et la perversité du cœur rendent » incapables de connaître et d'aimer la vérité, M Bien loin de les délivrer des ténèbres où ils se M plaisent à errer , cette étude ne sert qu'à les y » plonger plus avant. Ils employent, pour établir » le mensonge , les moyens qu'elle fournit pour » le détruire ; et leur audace , soutenue d'un lan- » gage flatteur et séduisant^ impose aux petits » esprits , toujours avides de ce qui a un air de » nouveauté et de singularité , et prévaut auprès M d'eux sur le langage simple et modeste de la » raison et du bon sens,

. » Tels furent ces faux et présomptueux phi- » losophes qui , vers le temps de Périclès , vinrent » de toutes parts inonder la ville d'Athènes , et M y répandirent une doctrine aussi contraire à M la vraie éloquence qu'à Ja saine philosophie. »

Voilà les circonstances où Aristophane parut sur le théâtre d^ Athènes , et qui durent fournir à ce poète quantité de traits pour combattre et ridicuhser les nouveaux philosophes et tous leurs sectateurs. Socrate et Platon jouaient de son temps le rôle le plus considérable parmi les innovateurs; ils voulaient même élever leur école sur les débris de celles qui pouvaient rivaliser avec la leur. L'éloquence du second et l'ironie du premier n'eurent presque d'autre objet que d'établir leurs principes en dénigrant les philosophes leurs contemporains. Ainsi Zenon ^ auteur de l'art éristique ' , fut accusé d'une complaisance criminelle pour Parménide; mais Athénée accuse durement Platon d'avoir inventé cette calomnie ^. De plus celui-ci introduisait les philosophes dans ses dialogues , et les faisait toujours succomber à l'adversaire qu'il leur opposait. Dans son fameux dialogue , intitulé Gorgias , on voit le philosophe de ce nom aux prises avec Socrate ; mais Gorgias ne fut nullement ému de se voir indignement travesti dans cet ouvrage : il disait froidement qu'il ne se reconnaissait point aux discours qu'on

» M. Hardion, JHémoire cite dans les notes précédentes. « JLe même , au même e^droiU

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lui faisait tenir ; qu'au surplus Çàuteur s'enten-^ dait fort bien à faire des satires. Un philosophe satirique ! C'est tout comme chez nous. Le ProtagoraSy autre dialogue de Platon , est également satirique en bien des endroits. Denys d*Halicarnasse ' ne peut pardonner à Platon les censures dont il accable Protagoras. En général , celle qu'il « avait exercée sous le nom de Socrate , (car » celui-ci jouait un rôle dans tous ses dialogues^ » ou comme ami, ou comme interlocuteur), » contre les plus célèbres sophistes , et les ridi- » cules qu'il s'était appliqué à leur donner , lui » ont attiré, de la part de quelques anciens » écrivains, de violens reproches de malignité, «> de présomption, d*in justice et de mauvaise >> foi..... Cicéron n'a pu se défendre d'en avoir » du soupçon; on voit que son amour -propre » en souffrait , et que son respect pour Platon » a retenu ses plaintes ^ » au sujet du dialogue intitulé le Gorgias de Platon. N'en était-ce pas plus quHl n'en fallait, pour susciter des ennemis à Platon et à Socrate surtout , de qui l'ironie

■ Dans 4e caractère de Thucydide et dans l'épHre à Pompée. ? M. Hardion , Dissertation citée plus haut, ton. XY, pag. 176;

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amère et mordante irritait plus encore contre lui en particulier? Aussi ces deux grands hommes avaient-ils contre eux, d'abord tous les autres philosophes qui florissaient en même temps qu'eux , et en outre les poètes comiques qui tournaient en ridicule les disputes inutiles , les questions oiseuses , les recherches vaines , les perpétuels débats de tous les philosophes en général : c'était une revanche des poètes contre ceuxKîi , qiy , de leur côté , déclamaient contre l'impudemie , l'obs-/ cénité et la licence des comiques. Ç'eàt au nom de ces derniers qu'Aristophane , Amipsias et autres , ont joué les philosophes et leurs partiaans. Ces poètes se sont attachés particulièrement à Socrate et à Platon comme chefs de la philosophie de leur siècle , et ont mis sur leur compte toutes les absurdités des différentes sectes. C'est ce que j'aurai occasion de faire souvent remarquer dans les Nuées surtout et dans les Harangueuses y où Platon n'est guère plus épargné que Socrate dans la première de ces pièces.

En un mot , si Aristophane eût contribué le moins du monde à la condamnation de Socrate ^ Platon eûtril introduit l'un et l'autre comme in-

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terlocuteurs daiis son Banquet? Ëût-il fait pour le poëte une épitaphe aussi flatteuse que celle que tout le monde connaît ?

« Volatire , dit M. Brunck , ignorait toutes ces particularités ; aussi personne n'a-t-il montré plus d'injustice à l'égard d'Aristophane qu'il n'ayait jamais lu en grec, et contre qui néanmoins il s'est expliqué à tort et à travers en quantité d'endroits de la vaste et indigeste collection de ses œuvres. Je ne citerai que les seuls articles athée et athéisme de son Dictionnaire philosophique y intitulé depuis la Raison par alphabet : au milieu de beaucoup d'erreurs sur Aristophane , on y lit entre autres : Ce poëte comique^ qui n^ est ni comique ^ ni poète , n^ aurait pas été admis parmi nous à donner ses farces à la foire Saint-Laurent, On ne sait que dire de cette incroyable légèreté^ avec laquelle nn philosophe prononce qu^un écrivain, dont il ne sait pas la langue, un écrivain, admiré detoute l'antiquité, précisément pour les grâces et les qualités du style, n'est nipoëte, ni comique. Si Aristophane n'est pas poëte , qu'on nous dise donc quel est celui qui en mérite mieux le titre? S'il n'a pas le style comique , qu'on nous indique

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«ncore dans quel auteur il est possible de trouver une source plus abondante de sel , de railleries et de plaisanteries? Toutes les personi^s également versées dans la littérature ancienne et moderne , et douées du jugement nécessaire pour comparer les ouvrages d'esprit , savent combien il serait facile de tourner contre Voltaire ce qu'il a dit de cet ancien comique. Cicéron , qui était assurément un bon juge , reconnaît Aristophane pour le meilleur poète de ^ancienne comédie.

Platon n'en jugeait pas différemment. Mais pour terminer cette discussion, je vais rapporter en faveur d'Aristophane le témoignage, de Quintilien , qui devait , en fait de littérature grecque , se connaître pour le moins aussi bien que Voltaire : Antiqua comœdia cum sinceram illam sermonis attici gratiamprope sola retinet y tumfacundissimxB libertatis^ etsi est in insectandis wtiis prœcipua y plurimùm tamen virium etiam in cœteris partihus habet. Nam et grandis , et elegans , et venusta y et nescio an ulla , post Homerum tamen ^ quem , ut AchiUem ^ semper excipi par est ^ aut simiUor sit oratoribusy aut ad oratores faciendos aptior. Plures ejus auctores :

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