‹ Traduction du "théâtre des Grecs", Volume 12Chapitre 104 sur 112 · COMÉDIE D'ARISTOPHANE · texte numérisé non relu

COMÉDIE D'ARISTOPHANE

Jouée pour la première fois sous Tarchonte Isarchus , la neuyième année de la guerre du Péloponnèse, la première de Folympiade quatre-ringt-neuf , aux fêtes dionysiaques ^ pour la seconde fois , avec des changemens , sonsfarchonte Aminias, la deuxième année de la même olympiade quatre-yingt-neuf ^ retouchée enBn pour la troisième fois ( et non représentée } l'année suivante sous l'archonte Alcée.

Il n*y a personne qui ne connaisse cette comédie au moins de nom ; c'est une des plus distinguées d'Aristophane. Le grand Socrate qu'on y dédiire impitoyablement , l'a rendue un monument précieux à toute la postérité. En effet , conune dit DespréauxJ :

Aux accès insolens d'une bouffonne joie,

La sagesse, Tesprit, l'honneur furent en proie.

On yit par le public un poète avoué

S'enricbîr aux dépens du mérite joué;

Et Saci*ate y par lui , dans un chœur de Nuées ,

D'un vil amas de peuple attirer les huées '.

> Despreaux , jért> poêt, chant III.

344 I-ES IfU^ES,

Plus cette comédie est intéressante y plus il me paraît nécessaire d*en bien fixer Tépoque , afin de juger précisément, si et jusqu'à quel point il est vrai que Socrate fut la victime de cette comédie* Le silence de Platon , de Thucydide, d'Aristote, en un mot^ des auteurs contemporains sur im fait si remarquable , m'avait toujours paru étonnant, et me rendait un peu suspecte l'opinion de ceux qui croyaeint qu'en effet cette comédie coûta la vie à Socrate. Il est vrai qu'Elien' parait le dire nettement; mais après tout, Elîen vivait sous l'empereur Antonin le Pieux, et il est le premier qui ait avancé ce fait , que d'autres conmie Eunapius et quelques scholiastes ont emprunté de lui. Ses paroles méritent toutefois d'être pesées. Voici le chapitre entier » :

« Anytus et ceux de son parti cherchaient avec

» soin les moyens de perdre Socrate, pour les

» raisons que nous avons alléguées ailleurs ; mais

» ils redoutaient les Athéniens ; ils se défiaient

M de la manière dont le peuple pourrait prendre

» une accusation grave contre un homme qui,

» par bien des raisons, avait un grand. crédit

» dans l'Etat , et particulièrement parce qu'il dé-

» criait les sophistes , qui ne savaient et n'en-

» seignaient rien qui en valût la peine. Ils com-

« ^3iian. Farta Histor. lib. II, i3.

» mencèrent par sonder cette espèce de gens sur

» le projet qu'ils méditaient d'accuser Socrate :

» car ils ne jugeaient pas qu'il fut sûr de préci-

M piter les choses , non-seulement à cause de ce

» que je viens de dire , mais par la crainte qu'ils

» avaient que les amis et les sectateurs de Socrate

» n'aigrissent l'esprit des juges, ^t ne fissent re-

» tomber toute* la confusion sur les accusateurs

M d'un homme, qui , après tout, n'était pas cou-

» pable , et qui faisait l'ornement de son siècle.

» Qu'imaginent-ils? Ils vont trouver Aristophane,

» le faiseur de comédies , grand rieur de profes-

» sion, vrai Turlupin et qui faisait gloire de

» l'être. Ils le gagnent et lui persuadent de tra-

» duire Socrate en ridicule en plein théâtre , sur

>> les choses qu'on lui reprochait faussement ,

» comme d'être un séducteur éloquent, capable

)) de changer le blanc en noir et de donner une

» entorse au bon droit ; homme à sentimens sin-

» guliers et dangereux, qui voulait introduire

» de nouveaux génies à la place des dieux qu'il

» méprisait ; homme enfin propre à inspirer ses

» erreurs à quiconque l'approchait. Aristophane

» saisit vivement ce sujet , y répand le sel de la

» plaisanterieetragrément des vers, sans rougir

» de prendre pour l'objet de se* risées le meilleur

j> de tous les Grecs 5 car ce n'était pas un Cléon

» qu'il se proposait de déchirer , ni les Lacédé-

w moniens ou les Thcbains; mais un sage Aéri » des dieux , et particulièrement d*Apollon ï. » Socrate mis en spectacle public surprit d'abord » étrangement les Athéniens qui ne s'attendaient » à rien moins : mais parce qu'ils étaient natuw Tellement défians et soupçonneux à l'égard des » hommes extraordinaires et distingués^ soit dans » le maniement des affaires publiques , soit dans » les talens et dans la régularité de la conduite y » cette comédie des Nuées commença à leur w plaire au point qu'ils donnèrent plus d'applau- » dissemens au poëte qu'on n'en avait donné à » aucun spectacle. Ils le proclamèrent vain- » queur ^ , et ils contraignirent les juges de ces » jeux à mettre au premier rang le nom d'Aris- » tophane. Tel fut le succès de cette comédie.

» Quant à Socrate , il allait rarement aux spec- » taclesy excepté quand Euripide disputait le prix » par des tragédies nouvelles ; car il ne manquait » pas de s'y trouver. Il assistait de même à ses M combats au Pyrée. En effets il aimait ce poëte

> C'est qu'Apollon à Delphes Tayait dëcUrë par un oracle , le plus sage des hommes. Socrate expliqua lui-même l'oracle aux Athéniens avec autant d'esprit que de modestie , en leur disant qu'ils croyaient tout savoir et ne savaient rien , au lieu que loi ne savait rien et croyait aussi ne rien savoir.

^ Donc le peuple se trouvait aussi avec les commissaires nommés pour décider des prix.

» tragique pour sa sagesse et pour la beauté de » ses pièces toutes vertueuses. Cependant Alci- M biade » et Critias -^ le contraignirent d'aller » quelquefois aussi à la comédie ; mais loin de M se plaire à ce divertissement , il avait un sou- M verain mépris pour les comédiens ^ ; philosophe » comme il Tétait , et homme de bien , il ne » pouvait goûter des gens qui faisaient profes- » sion de mordre , d'outrager , de déchirer tout » le monde , et de ne rien dire d'utile. Ce furent » là les causes secrètes du dépit qui donna lieu à » la comédie des Nuées y sans compter les sug- M gestions d'Anytus et de Mélitus. Il est même » vraisemblable 4 qu'Aristophane se laissa cor- » rompre par argent dans cette conjoncture; car, » vu l'ardeur et rempressement des uns à calom- » nier Socrate devant les tribunaux , vu la pau- » vreté et la méchanceté du poëte , est-il étrange » de croire qu'il ait reçu de l'argent pour cette

1 Fil« de Glinias.

3 Fils de Gallisphrus.

3 Ces paroles sont remarquables , car elles sont conformes à celles des anciens , qui ne parlent point de l'instigation d'Anytus au sujet de cette pièce. Le mépris de Socrate pour Aristophane était , selon les apparences , le y rai motif qui engagea le poëte à se venger du philosophe.

4 Élien n'assure pas ; il ne donne son sentiment que pour vraisemblable.

» mauvaise aflFaire? mais il sait ce qu'il en est. » Enfin la comédie des Nuées procura beaucoup » de gloire à son auteur : car le mot de Cralinus » eut lieu plus que jamais en cette occasion ; à » savoir que le théâtre gâtait ' les esprits. Conmie » on célébrait alors les^ Dionysiaques , il y était » accouru une grande multitude de Grecs étran- » gers. Lors donc qu'on balottait et qu'on bernait M le malheureux Socrate, à ce nom si fréquem- » ment répété , et à sa figure que les faiseurs de » masques avaient parfaitement imitée , les étran- » gers qui ne savaient de qui il s'agissait ^ faûsaient » du bruit dans l'assemblée, à force de demander » qui était donc ce Socrate. Il le remarqua ; car » il y était venu tout exprès , sachant bien qu'il >i était le bouffon de la comédie ; et il s'était placé » dans un lieu , d'où il pouvait être vu de tous » les spectateurs. Il affecta de tirer les étrangers » d'embarras ; il se leva , et durant tout le spec- » tacle il se tint de bout, tant il montra de mé- » pris pour cette satire et pour toKS les Athé- » niens assemblés ! »

Il faut ajouter à ce récit d'Ëlien deux des cinq expositions ou préfaces de cette comédie ; c'est la seconde et la cinquième ^. Elles en parlent comme

' Les rendait malades. ^ De Thomas Magister.

COMÉDIB. 349

Elien; mais sans doute silr son autorité. Or, il n'y a ici qu'uiie chose à faire voir^ qui est qu'on doit compter évidemment yingl-deux ou vingttrois ans au moins d'intervalle entre cette comédie et la mort de Socrate; d'où iLs'ensuivrait (à en croire M. Paulmier) que l'histoire d'Elien.et de ses copistes n'est qu'un conte ; et qu'Aristophane n'a pas été plus complice de cette mort qu'Eupolis qui déchira anssi impitoyablement Socrate,, ni que Gratès * et Diphilus, l'un et l'autre poètes comiques , le premier à l'égard d'Hippon , et le second par rapport à Beda , tous deux philosophes livrés^ comme leurs pareils, à la censure et à la licence des anciens comiques, ennemis déclarés de la philosophie et de quiconque en faisait profession. Cette conclusion se tire naturellement des scholiastes , des anciens faiseurs de préfaces grecques , et du morceau d'Elien que nous venons de citer , où il est fait mention de la haine personnelle d'Aristophane contre Socrate et Euripide , tandis que les autres nous instruisent de l'anti-

> Gratès , Athénien, fut d'abord acteur de Cratinus, et ensuite poëte de la vieille comëdie. Il fut, dit-on , le premier qui introduisit des ivrognes sur la scène. A Fégard de Diphilus le comique , il était à peu près contemporain de Ménandre , et il composait dans le même goût. Ainsi on doit entendre ici Diphilus le tragique , poëte extrêmement mordant , et qui fit une satire contre le grand Pompée, au rapport de Cicéron à Atticus , et de Valère Blaxime , liv. VI , cbap. a.

35o LBS NUEES,

pathie réciproque des poètes comiques et des pbilosophes j qu'ils disent avoir été l'oirigine de cette comédie. Je ne tirerai pas une conséquence aussi étendue que M. Paulmier; mais en constatant . les époques , tant de la comédie des Nuées que de la mort de Socrate , je conclurai qu'on peut accorder Elien avec la vérité, en disant qu'Aristophane ne songea nullement à causer la mort de Socrate^ que peut-être même il ne fut pas suborné par Anytus; mais qu'il n'en fut pas moins coupable , aussi-bien qu'Eupolis , d'avoir été la cause éloignée de l'injuste procès qu'Athènes fit au plus sage de tous les païens. Il fut en effet condamné pour les mêmes crimes qu'Aristophane lui avait imputés faussement ; cela n'arriva toutefois que plusieurs années après que lé poëte eût taché de le faire siflQer par toute la Grèce dans la pièce qu'il dit avoir le plus travaillée. Venons aux preuves : elles sont essentielles. Je ne les tirerai que d'Aristophane, qui doit en être cru sur les dates, beaucoup plus qu'Elien. Cette voie d'interpréter un auteur par lui-même est plus sûre que tous les commentaires.

Il est certain d'abord que nous avons les Nuées de la première , de la seconde et peut-être de la troisième édition , c'est-à-dire retoudiées , et ncm différentes pour le fond. Il n'est pas moins certain que cette unique piècCj où Ton reconnaît

GOMÉDIIU 35 1

trois façons, a été jouée et retouchée dans les trois premières années de la quatre-vipgt-neuvième olympiade ; car , sans avoir égard aux anciens faiseurs d'expositions ^ , sans compter quelques vers cités par Athénée, soit des premières, soit des secondes Nuées y vers, qui se trouvent dans la comédie que nous avons ^ ^ Aristophane parle dans un endroit de Cléon comme vivant ^ , et dans un autre, il parle du même Cléon comme mort 4. On le verra par le détail de la pièce. Or, Qéon mourut certainement la dixième anijiée ^ de la guerre du Péloponnèse, sous l'Archonte Aminias, la deuxième année de l'olympiade quatre-vingtneuf. Donc les secondes Nuées n*ont pu être représentées au plus tôt que cette même année , et les premières n*ont pu l'être qu'auparavant. Or, dans les Guêpes^ qu'on joua cette même année sous l'Archonte Aminias , Aristophane se plaint d'avoir été vaincu injustement par ses rivaux, en

" Voyez , entre autres , le quatrième ancien argument.

» Athénée, liv. IV , cite cinq vers des premières Nuées qui se trouvent dans cette comédie , v. 198. Il cite encore des secondes Nuées un passs^e qu*on lit dans cette pièce , v. 559. Donc nous

ayons la même comédie retouchée et jouée deux fois.

3 Vers 590.

4 Vers 549. Ajoutez encore qu'il cite la pièce d'Eupolis , intitulée Marica , où l'on supposait Cléon mort.

« Voy. Thucydide et Diodore.

donnant la comédie des Nuées pour la premier^ fois Tannée précédente , je veux dire la p^^emiére de l'olympiade quatre-vingt-neuf. Il fait à peu près la même plainte aux spectateurs dans lé discours des secondes Nuées. Donc les premières et les secondes ont roulé dans les années première , seconde et tout au plus troisième de la même olympiade quatre-vingt-neuf. Si l'on joint à ce raisonnement l'autorité des préÊices grecques , il n y aura plus de difficulté , et l'on, trouvera qu'Aristophane est d'accord avec ses commentateurs , du moins pour la première repr^enlation , dont il s'agit principalement.

D'un autre côté , Socrate âgé de soixante-dix ans , ne fut accusé par Anytus et Mélitus , puis condamné par les Athéniens à s'empoisonner , que sous l'archonte Lâchés , la première année de l'olympiade quatre-vingt-quinze ', c'est-à-dire vingt-trois ans après la mort de Gléon. Donc la date de la mort de Socrate étant certaine , et celle de la comédie des Nuées ne l'étant pas moius , il y a eu un intervalle de plus de vingt-trois années

* Il est bien vrai que quelques auteurs ne donnent à So* crate que soixante dns , et par-là ils avancent sa mort de dix ans, de sorte que, suivant leur idée, Socrate serait mort treize ans après Clëon. C'en est assez pour le sentiment que je soutiens; mais il faut ajouter que^la date de la mort de Socrate , âgé de soixante-dix ans , est la plus sûre et la plus uniyerselleinent reçue.

entre cette comédie et cette mort. Concluronsnous avec M. Paulmier qu'Elien est entièrement récusable dans l'histoire qu'il raconte; non pas tout-à-fait : car après tout, il s'accorde avec les autres sur la haine des comiques contre les philosophes , et en particulier cqntre Socrate. Il en fait même la principale cause de cette satire. Il y ajoute , à la vérité , l'instigation d'Anytus et de Mélitus, en quoi il pourrait bien s'être trompé ; mais à cela près, son récit ne semble défectueux que pour n'avoir pas marqué le long intervalle qui se passa entre la représentation des Nuées et la condamnation de Socrate. Concluons qu'Airistophane décria Socrate par les mêmes motifs qull avait décrié Cléon , c'est-à-dire par haine personnelle, et apparemment sans concert avec Anytus. Ajoutons que, bien que sa comédie n'ait pas porté le dernier coup à Socrate, elle a pu indisposer les esprits , puisque les accusations comiqiies devinrent des accusations très-sérieuses, qui perdirent enfin le plus sage des Grecs par le moyen d'Anytus et de çies partisans. Il y a encore un article repréhensible dans le récit d'Elien ; c'est ^u'il parle des Nuées comme d'un spectacle extrêmement applaudi^ tandis qu'Aristophane qui en doit être cru se plaint deux fois du mauvais accueil et de l'injustice que lui firent les juges, qui lui préférèrent les pièces de Cratinus XII 23

et d'Amipsias. Il est vrai qu'Aristophane dit beaucoup de bien de sa comédie, et qu'à force de la vanter, il vint peut-être à bout de la faire applaudir une seconde fois; mais ce n'est- là qu'une conjecture qui ne justifie pas tout-à-fait Elien. J'ai cru devoir entrer dans ce détail après MM. Paulmier et Spanbeim , et plus encore sur ]a confrontation d'Aristophane avec lui-même , afin de marquer précisément ce qu'on doit penser de l'opinion trop générale où l'on est , qu'Aristophane tourna à cette occasion les esprits pointilleux des Athéniens , et les engagea à faire mourir sur-le-champ Socrate ; ce qui n'est pas , ni ne saurait être. Les Athéniens , quoique défians et jaloux de toute sorte de mérite extraordinaire , n'allaient pas certainement si vite sur la foi de leurs orateurs et de leurs poètes comiques. Ils riaient de tout , et permettaient tout à l'éloquence et à la satire ; mais on ne voit pas que Périclès , Cléon , Lamachus , Alcibiade et tant d'autres des premières personnes de l'Etat qui valaient bien Socrate , simple philosophe , ayent été les victimes des railleries sanglantes et des accusations horribles d'Aristophane, qui novm dit, en plus d'un endroit, que ses concurrens en faisaient à son exemple autant que lui et aussi impunément.

PERSONNAGES

Strepsiâde^ homme riche et endetté; Phidippide , jeune dissipateur , fils de Strepsiade ; leuivalet; Sdcrate et son valet ; un chœur de Nuées ; le bon et le mauvais droit; deux usuriers, Pasias et Âmunias; Chaeréphon, ami de Socrate. La scène est près de la maison de Socrate, à Athènes.

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