‹ Traduction du "théâtre des Grecs", Volume 12Chapitre 105 sur 112 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

Strepsiade , couché sur un canapé peu loin de son fils, ne fait que se tourner et se retourner, en attendant le jour. Il parle en lui-même , fort inquiet sur les dettes que lui fait contracter le luxe de son fils et de sa femme. Il éveille son valet , demande de la lumière , saute à bas du lit , et s'entretient seul de ses aflFaires^ « Douze mines » à Pasias? D'où ai- je contracté cette dette? A^ !

> Molière a imité ee inonologue d^ns la première scène du Malade immginaire , où Argatite Êiit tout seul ses comptes, comme Vil était avec son apothicaire et son médecin.

56 LES l^tJÉfiSy

» c'est pour ce cheval de prix que j'achetai à mon . » dissipateur de fiLs... Item^ trois mines à Amu- » nias pour rajuster un ehar> » L'on croit qu'Aris* tophane donne ici et ailleurs sur les doigts à Aminias , archonte de la deuxième année de Tolympiade 89 ; mais qu'il déguise un peu son nom , par égard à la loi qui défendait de jouer sur le théâtre le premier ms^istrat. Que cela soit ou non^ il censure souvent Amunias.

Strepsiade qui avait passé sa vie à la campagne, se repent d'avoir quitté ses terres et sa yie champêtre ^ pour épouser une femme de la race de Mégaclès et d'Alcmaeon ^ , une femme dépensière , délicate et coquette , dont il a eu un fils du même génie. Il£aut remarquer que, durant ce monologue, on entend Phidippide, le fils de ce bourgeois , qui rêve tout haut sur son lit. 11 ne parle que de chevaux et de courses de char ^ , ce qui rend le monciogue du père plus piquant et plus comique ; car cette manie de chevalerie est justement ce qui le désespère.

' Gomme dans la comédie du Mari confondu cbez Molière. » Maison det plus illustres d'Athènes.

^ n fallait être bien riche à Athènes "^^ur se procurer ces di^ yertissemens. Lesrëpublicains, naturellement gens d'épargne , ne souhaitaient pour dernier malheur à leurs ememis que celai Aê nourrir des cheyaux.

Après avoir fait ainsi le caractère de son fils , il va l'éveiller, mais doucenaent; car il Taime malgré sa mauvaise conduite. Il veut lui persuader de suivre une pensée qui vient de lui tomber dans Tçsprit : c'est d'aller dans un li^is voisin qu'il lui montre 9 chez ces gens qui prouvent que le ciel est un four , et que les hommes sont des charbons; parodie ridicule des- comparaisons que faisait Socr^ite ; car c'est de la maison âe Socrate qu'il s'agit. Le fils traite ces philosophes, à savoir le maître et son disciple Chaeréphon, de visionnaires , de fous , et de pieds-plats ' ; mais le père en pense bien autrement ,* ce qui montre que les philosophes d'Athènes avaient leurs partisans et leurs censeurs outres. La scène qui se passe entre le père et le fils , à ce sujet / peint , de toutes ses couleurs , un enfant gâté et un père trop indulgent. Ménandre et Térence ne firent pas mieux depuis. Strepsiade n'ayant pu gagner sur Phidippide qu'il se fît disciple de Socrate pour en apprendre l'art de payer ses dettes en gambades^ et de prouver qu'il fait jour quand il est nuit , trouve ce secret trop beau pour le négliger. Il prend le dessein d'aller lui-même à cette école , bien persuadé qu'après une teinture de philosophie socratique , il se tirera d'affaire avec ses créanciers et ne les payera qu'en paroles.

* Ils «Uaient mi-pieds.

Il heurte donc à la porte de Socrate , dont le valet sort brusquement d'un air rêveur et facile, dte la même manière que le valet d'Euripide dans . les Achamiens , ou celui d^Agathon dans les Fêtes d^^érès » ; car Aristophane se répète quelquefcHS ; et l'avantage que je me flatte de procurer au public, par ces analyses de toutes les comédies du poète athénien , c'est de faire connaître tout son esprit et de donner lieu aux lecteuià de le confronter avec lui-inéme : ce que n'ont pu iairc ceux qui se sont contentés de donner quelquesunes de ses comédies en français ^.

Le valet de Socrate est donc une espèce de valet philosophe , comme ceux d'Euripide et d'Agathon sont des valets poètes. Ces trois scènes de trois diverses comédies se ressemblent , comme d'autres dont nous parlerons. Ce valet bel-esprit peste contre la rusticité de Strepsiade , qui , en heurtant trop fort , lui fait perdre le fil d'une grande et belle réflexion. Ce sont-là ^e& traits de

^ Voyez les Achamiens , au commencement de ce volume , et les Fétfis de Cérès^âAm U tome XIII.

a Madame Dacier a traduit Pbttus et les Nuées , et M. BoiTÎn les Oiseaux. Je ne rougirai point de profiter de leurs lumières ni de l'avouer , i condition toutefois de ne pat poi'asservir k leur manière de traduire , ni à toutes leurs pensées , aaps les eiLaminer en' elles-mêmes , sur Aristophane et sur ceux dont ils les ont tirées. '

maître qui caractérisent d'un seul mot les personnages ridicules qu'on va produire. Strepsiade lui fait d'humbles excuses^ et lui demande modestement quelle est l'idée qu'il a malheureusement interrompue. /

LE TILET.

11 n'est permis de révéler cçs mystères qu'aux personnes initiées.

STREPSIADE

Dites donc hardiment ; car je viens pour m'inîtier à cette école.

LE VILET.

Je me rends ; mais au moins songez que ce sont là de grands mystères. Socrate demandait tout-àrheure à Choeréphon , combien une puce sautait de longueur de ses petites pattes; car il faut noter qu'une puce s'était attachée au sourcil de Çhaeréphon , et avait sauté de-là sur la tête de Socrate.

STREPSIADE

£t comment a'-tril mesuré cda? *

LB YAXBT.

On ne peut pas plus ingénieusement ; car ayant fait fondre de la cire 9 il y a plongé les pattes de rinsecte qui s'est trouvé avoir des souliers. La cire refroidie^ on s'en est servi pour mesurer l'espace. %

Goosle

36o LES m UÉBS y

STREPSIÀDE.

Jupiter , que de finesse d*esprit !

LE VALET

Ce serait bien autre chose , si vous saviez une admirable réflexion de Socrate.

• strepsiAdk.

Quelle? dites-la moi , je vous conjure.

LE valet.

C'est une autre fadaise de même goût , qui est de savoir d'où vient le bruit que font les cousins en volant ; si c'est de leur trompe ou d'ailleurs , et une explication physique de leur intestin rempli de vent. Le valet fait encore mention d'une plaisanterie au sujet de Socrate qui observait la lune la bouche ouverte, tandis qu'un animal laissa tomber son ordure ; mais le tableau le plus satirique et le plus marque y c'est celui qu'il fait de son maître dérobant subtilement un manteau. « Hier nous n'avions rien à souper, dit-iL »

STREPSIADE

Cela est fâcheux : comment se tira-t-il de cette <iffaire-là?

LE VALET

Il répandit de la poussière sur la table, et] tandis qu'il amusait ses auditeurs avec un compas d'une

' DigitizeO.bi^^OO'QiC

COMÉDIE* 36l

main , de l'autre il décrocha adroitement un man* teau avec un fer recourbé.

STREPSIÀDE.

Ma foi , Thaïes n'y faisait œuvre. Allons , ouvrez-moi promptement cette école de sagesse. Montrez-moi Soi^ate ; car je brûle d'être adepte. Ouvrez donc? (On ouvre). Hei'cule , qui sont ces animaux-là?

LE VALET

Le voilà bien étonné I A qui les comparez-vous, s'il vous pl^ît ?

STREPSIÀDE.

Aux prisonniers de Pylos ^ : ils* en ont en vérité tout l'air. D'où vient qu'ils ont les yeux fixés en terre?

LE VALET

ils chei'chent ce qu'elle a dans ses entrailles.

STREPSIÀDE.

Ils cherchent donc des oignons , etc.

Tandis que le valet est en humeur de faire le

' Le poète parle des Lacëdëmoniens pris dans l'tle de Sphacjërie par D^mosthène et Clëon. (Voyez les Chevaliers). Comme ils avaient l>eaucoup souffert , ils arrivèrent à Athènes dans une situation pitoyable. Ib y restèrent assez long-temps,, et ou ne les rendit que tard. Les philosophes affectaient d'être pâles et défigures comme eux , de marcher sans chaussure , et de mener une yie fort austère.

savant, Strepsiade rinterrogé sur divers instru* mens qu'il voit, des globes, des sphères et choses semblables.

STREPSIADE

Qu'est-ce qx^e ceci ?

LE VALET

C'est l'astronomie en pergomie *.

STREPSIADE

Et cela?

LE VALET

La géométrie.

STREPSIADE

Ouais, à quoi sert cette machine-ci ?

LE VALET

A mesurer la terre.

STREPSIADE

La terre ! Quoi ! celle qu'on distribue au sort après les conquêtes ^ ?

LE VALET

Non , ce qui s'appelle la terre , toute la terre.

> Il (ait le montreur de curiosités d'un cabinet.

' C^était Tusage des Athéniens de partager au sort les terres «onifuises aux colons qu'ils y envoyaient ; ainsi partagèrent-ils quelques terres de Mitylène après sa défection (Thucyd. 1. lU.) ainâi firent-ils à Samos , (Arist. Hhét. liy. II, chap. VL) et en Eubée, { Thucyd. liv.I.)

. GÔM^IE. 563

STREPfilABE» • ^

Grande nouvelle, parbleu! bonne chose pour l*Etat ! quoi ! l'on nous partagera toute la terre ?

LE VALET

Tenez, voici son contour : voyez-vous? voilà Athènes.

STREPSIADE

Oh ! pour le coi:yp , je ne vous crois pas j car je n'y vois point de juges assis '. '

LE VALET

Il ne faut point railler ; voilà tout le domaine de TAttique.

STREPSIADE

Où sont donc mes chers compatriotes les Cicynniens? (Cicynne était un déme , ou village, de la tribu acamantide dans TAttique).

LE VALET

Les voici , et voilà l'Eubée : vous n'en pouvez pas douter ; vous voyez combien elle s'écarte de nous en longueur,

STREPSIADE

Oui , elle s'écarte de nous ; je ne le sais que trop : c'est Périclès qui nous l'a ainsi aliénée en la sub*-

' Trait contre la fureur que les Athéniens avaient de délibérer et de juger. C'était leur maladie qu'Aristophane leur reproche 4iirtoitt daMs Us Guêpes et ailleurs.

364 LES WUÉES,

juguant et en Taccablaût d'impôts > ; mais où est Lacédémone?

LE ?ÀLET.

Ici proche.

STREPSIADE

Oui , trop proche de nous. Croyez-moi, tacdief de l'éloigner tant que vous pourrez ^,

LE VALET

Cela ne se peut*

STREPSIADE

Tant pis pour vous , il vous en prendra mal ; mais , dites-moi , quel est cet Homme guindé en l'air dans une corbeille ?

LE VALET

C'est lui.

STREPSIADE

Qui lui?

LE VALET

Socrate.

STREPSIADE

Ah! Socrate, Socrate, etc, (Il îe prie de descendre).

' Après l'avoir subjuguëe, il partagea quelques terres aux AthénieBS; et depuis TEubée fut toujours extrêmement chargée. (Thucyd. liv. I.) Au reste, il y a dans ce passage un jeu d* mots qu'on ne saurait rendre.

3 Ce mot est impayable pour le temps et les conjonctures. Les Lacédëmoniens étaient les mobiles de la guerre du Péloponnèse*

Le philosophe abîmé dans une profonde nréditation^ paraît d'abord ne rien entendre. On crie à pleine tête; il revient à lui et répond. L'entrelien du valet avec le bourgeois avait déjà préparc Socrate comme un ridicule achevé ; mais ce n'étaient que les premiers traits, en comparaison de cette scène, et le ridicule croît toujours jusqu'à son comble dans tout le cours de la comédie.

Aristophane fait rendre d'abord à Socrate une impertinente raison de ce qu'il se hisse ainsi en l'air, ce C'est , dit-il , que la terre attire toutes les » pensées subtiles de l'esprit , comme le cresson » sauvage tire à lui toute l'humeur dcvstinée aux » plantes voisines. » Comparaisons familières dont usait Socrate pour rendre ses raisonnémens sensibles , car il est peint ici au naturel ; et je ne crois pas que le P. Rapin ait tout-à-fait eu raison de dire que Socrate entendait mieux la fine raillerie qu'Aristophane qui le raillait. Ils étaient l'un et l'auti'e d'un génie à ne se rien céder sur cet article ; mais l'un raillait en philo- . sophe égayé , et l'autre en comique Ubertin , ce qui fait la différence de leur génie railleur.

Le botu*geois , en ignorant malin , prend de travers la pensée de Socrate , pour la tourner en plaisanterie, puis il revient au fait : son dessein est d'apprendre d'un si habile voisin le moyen de payer ses dettes , .sans qu'il lui en coûte rien. Il

366 ^ LES vvéms,

ne s'agit que de lui enseigner* l'art de parWr ; « car , dit-il , les usuriers me mènent grand train , » et la maladie des chevaux m'* perdu , maladie » qui en a consumé bien d'autres. Je vous con- M jure donc par les dieux de m'aider en ceci. » Socrate l'interrompt pour lui demander par quels dieux il jure , ajoutant que , dans son école, on ne reconnaissait point les dieux du pays >. L'autre le prie de lui dire par quels dieux on jure dans son école, si c'est par des dieux de fer, comme ceux de Byzance : passage qui montre que les Byzantins se servaient de monnoie de fer. Après cette première insinuation qu'Aristophane veut faire comme la première leçon d'impiété qi»

donné son philosophe , il lui fait faire un second pas; c'est d'interroger le nouveau disciple sur son aptitude aux spéculations philosophiques, et de le sonder pour savoir s'il veut entrer en rapport avec, les grandes déesses de l'école de Socfoite, c'est-à-dire les Nuées ; malice d'Aristophane pour faire entendre que Socrate et ses sectateuis n'avaient pour objet de leur culte et de leurs contemplations que de pures chimères. On verra qu'il impute la même chose à Euripide*^ ami du philosophe, et à tous ceux qui le fréquentaient.

« G'ëtait le fondement de Faccusation contre Socrate ; et c'esi de quoi il se justifie dan» a^ apologie ches Platon.

GOMÉDIB. 567

hormis au grand Alcibiade , quoiqu'il le tance dans ses comédies.

Strepsiade consente tout^ pour ne pas payer ses dettes. Son maître lui ordonne^ pour première épreuTC , de prendre une couronne et de se jeter sur un lit ; chose qui donne lieu au disciple de badiner sur ce mystère qui a l'air d'un sacrifice , comme si l'on voulait l'immoler. On le rassure, eu lui remontrant que ce sont là les initiations de l'école. En effet , Socrate fait une invocation burlesque à l'air et aux nuées y comme aux divinités suprêmes* Il les conjure de se rendre visibles et de paraître aux yeux du nouvel adepte > qui a regret de n'avoir pas apporté son double manteau , de peur d'être mouillé. C'est ainsi qu'Aristophane entrelarde de plaisanteries, bonnes ou mauvaises , tous les mots sérieux de Socrate , pour les rendre encore plus impertinens que ceux qu'il lui met dans la bouche.

L'invocation -est redoublée ; et les Nuées , en habits de femmes, avec des masques singuliers, commencent à se montrer en l'air sur des machines figurées en nuages. C'est-là qu'elles font ce beau chœur que madame Dacier admire avec raison. Ces sortes de chœurs étaient toujours les endi'oits les phis travaillés et les plus poétiques des tragédies et des comédies grecques. Ceux d'Aristophane tiennent du sérieux et du comique, et^

quelquefois du sublime et du trivial; souvent ce sont des parodies. On a beau se tourmenter pour les rendre ; comme ils sont entièrement dëpendans de la versification et de la musique grecque ^ on ne peut les faire goûter aux Français ni en vers ni en prose.

Socrate , dans son enthousiasme , se sent ou se prétend exaucé. Le bruit du tonnerre et la vue des déesses le frappent; mais, malgré leurs chants redoublés, Strepsiade a l'esprit si bouché et la vue si peu philosophique , qu'il ne peut ni les entendre ni les voir. « Sont -ce des héroïnes, » dit-il? — Non, répond Socrate, ce sont les déesses » des paresseux. Ce sont elles qui donnent de M l'esprit, du sens, du jugement, l'art de parler M d'une manière extraordinaire, imposante comme » la nôtre et capable de captiver les cœui's. >*

STREPSIADE

En eflFet , à peine ai-je entendu leur voix , que mon cœur a tressailli d'ardeur de philosopher. Oui , je brûle de raisonner sur la fumée de bâtir et de renverser des argumens opposés, et de contredire tout ce qu'on dira.

Le villageois, en disant cela , ne voit pas encore les Nuées ; mais il prie Socrate de les lui faire voir. Celui-ci a de la peine à en venir à bout^ vu la grossièreté de son disciple; ce qui fait un

jeu de théâtre aussi satirique qu'il est vif, pour montrer que les élèyes n'avaient pas tous les mêmes dispositions à voir les chimères philosophiques. Enfin , les Nuëes descendent de leurs machines , remplissent tout le théâtre et sont vues de Strepsiade qui les adore. « Tu ignorais , dit le philo- » sophe , que c'étaient-là des déesses. Quoi î tu » ne savais pas qu'elles nourrissent les sophistes, » les devins , les médecins , les poètes , etc. » Strepsiade est fort étonné de leur voir des figures de femmes , lui qui avait cru bonnement que ce n'était que du brouillard. Sur cela , Socrate lui fait comprendre, avec sa manière ordinaire de philosopher, c'est-à-dire par des questions réitérées, que les Nuées prennent toutes les formes qu'on veut et qu'elles veulent. De celte fadaise , Aristophane tire une satire des plus fines qui se ptiissent , et , désignant plusieurs des spectateurs : « quand, par Çixemple, elles voyent (dit-il) Simon , » ce voleur public , elles se métamorphosent en » loups. »

STREPSIADE

C'est donc pour cela qu'apercevant hier le lâche Cléonyme ' , elles se déguisaient en cerfs.

SOCRÀTE.

Oui, et présentement, comme vous voyez, parce « Celui qui jeta ses armes à la guerre. On en a déjà parlé.

370 liES NUÉES,

qu'elles aperçoivent reffémiiié Clisthcne^ elles se sont transformées en femmes.

6TRE?SIÀDE.

Je vous adore donc , ô puissantes déesses ! si jamais vous daignâtes faire entendre votre voix à quelque mortel , je vous supplie de m'accorder cette grâce.

Elles la lui accordent en faveur de Socrate, qu'elles veulent particulièrement obliger , ainsi que Prodicus. Prodicus était un sophiste fort intéressé et fou de son prétendu savoir ; Aristophane ne le met ici en parallèle avec Socrate, que pour faire plus de peine au vrai sage par la comparaison qu'il en fait avec un fou.

De cette faveur des Nuées , Soçrate prend occasion de débiter des impiétés , et de traiter Jupiter de chimère* Il est incompréhensible qu'on lesouffrît, quoique ce fût pour faire regarder Socrate comme un impie. Le raisonnement de ce philosophe , pour prouver qu'il n'y a point de Jupiter, c'est que ce sont les Nuées seules qui donnent de la pluie, et qu'on n'a jamais vu Jupiter pleuvoir sans elles ». L'explication du tonnerre, conforme

I Voyez la belle médaille tTAntonin le Pieux, t* AIA- K.'ANTONEINOC, avec un Jupiter qui pleut sans nuages. Assit sur son trône, il laisse tomber de la corne d'abondance une pluie Rconde sur la terre qui est à tea pieds. C'est lu monuacnt de

à celle de Descartes, est la suite de cette leçon; mais elle dégénère en polissonnerie , chose que ne manque jamais Aristophane , soit qu'il en trouve occasion ou non. Enfin , toute la scène ahoutit à exiger de Strepsiade qu'il renonce aux dieux du pays , pour ne reconnaître de divinités que les Nuées. On veut faire entendre que c'était le premier sacrifice que Socrate exigeait de ceux qui voulaient être ses disciples et qu'il l'obtenait aisément j car le bourgeois en passe par tout ce qu'on veut de lui , dans l'espoir de ne pas payer ses créanciers* A cette condition , jointe à celle de mener une vie dure et philosophique^ les Nuées lui accordent sa demande, qui est de corrompre le bon droit pour emprunter et ne rien payer/ Laissez-vous, disent-elles, conduire par Socrate, et vous réussirez.

Strepsiade est content de tout ce qu'on lui propose , d'être vêtu de haillons , de souffrir la faim,, la soif, le chaud, le froid, les outrages, tout; d'être philosophe , en un mot , pourvu qu'on lui apprenne l'art qu'il désire de savoir. Le maître commence par flatter son élève d'une gloire pareille à la sienne , comme d'être consulté d'une foule d'admirateurs, et choses semblables, sans

la piété et de la tendresse des Éphésiens enrers Ântonin : ET2E- BÛN E^ESIûN f piorum EphÊsiorum^^ Cette médaille est daj3S le cabinet du Roi.

372 LES VUÉËâ,

compter le gain » réel qui en reviendra ; puis il l'exerce et le sonde par l'avis du chœur : scène plaisante; car le bourgeois, interrogé sur ses talcns, sur sa mémoire et sur sa disposition à la fine éloquence^ jure qu'il n'a de mémoire que pour se souvenir de ce qu'on lui doit , et de disposition qu'à tromper ceux à qui il doit. Socrate, pour l'éprouver, veut venir aux coups d'étrivières ; il lui fait mettre bas son manteau , et le bourgeois, gardant toujours son caractère d'innocent trèsrailleur , balance un moment entre la crainte et l'espoir de ressembler à Ghaeréphon , le plus cher , mais le plus pâle des disciples de Socrate. Il consent toutefois d'entrer dans l'école du maître , et se soumet à toutes les épreuves.

Ici commence cette belle digression^ du chœur qui est double , une partie appartenant aux secondes Nuées , et l'autre aux premièi*es. Il est bon de donner ce morceau tout entier , parce qu'il jette un grand jour sur tout ce qui regarde Aristophane , et en particulier sur la date et le sort de cette pièce. Immédiatement après que Socrate a fait entrer son disciple chez lui , c'est-à-dire dans l'antre de Trophonius 3, comme l'appelle plaisam-

< Accusation injuste : Socrate était fort àësintëressë.

* Tleefiôc€ct7t(»

'^ Trophoniitf était un homme qui s'était érigé en donnew

ment Slrepsiade , pour railler cette école de gens qui ne riaient jamais^ non plus que ceux qui avaient été dans l'antre : le chœur dit un mot au maître et à l'élève ; puis , se tournant vers les spectateurs, il leur parle en ces termes :

«Messieurs, j'atteste Bacchus », mon père et » mon maître , que je vous dirai la vérité. Puis- » sé-je être vainqueur en ces jeux , et passer dans » votre esprit pour aussi bon écrivain , que je » vous crois bons connaisseurs ! Aussi vous ai-je » déjà donné cette comédie comme la meilleure » que j'eusse faite, en vous priant de l'entendre » avec autant d'application et de soin que j^ea ^> avais mis à la composer. J'eus pourtant fe mal- :» heur d'être vaincu par d'indignes concurrens ^ ; » destinée que je ne méritais pas ! C'est de cela

d'oracles qu'il rendait du fond d'une caverne près de Delphes. Cet antre devint célèbre dans la suite* On y alla toujours depuis cLercher des oracles ; mais comme c'était un repaire de serpens ^ on y jetait quelques gâteaux emmielles , par précaution ou par cérémonie superstitieuse ; et c'est ce qui fait dire à Strcpsiade qu'il devrait avoir des gâteaux avant que d'entrer dans la maison de Socrate. On dit qu'on ne riait plus au retour de Tantrc de Trophonius. Cela passa en proverbe.

> Il atteste Bacchus comme le dieu des poètes comiques, parc^^ que les comédies se jouaient aux fêtes de Bacchus.

3 Cratinus et Amipsias. Ils en disaient apparcnuneat autant d'Aristophane.

$74 ^^ imÉEs,

» même que j'ose me plaindre à vous et aux hon-

» nétes gens pour qui seuls je travaille ; non que

» je veuille vous abandonner; car je n'ai pas

» oublie le succès que vous donnâtes à ma pre-

» mière comédie » , et l'accueil que vous fîtes

» au jeune homme sage et au jeune débauché

» qui en font le jeu ^ ; comme je n'étais pas

» encore dans l'âge prescrit par les lois ^ pour

» donner des pièces de théâtre , j'exposai inco-

1» gnito ce premier fruit de mes veilles. On le

» releva , et vous le reçûtes favorablement. De*

» puis cette faveur , j'ai toujours compté sur vos

» suffrages. Or, je viens aujourd'hui , Messieurs,

» vous offrir une comédie, qui comme une autre

» Electre 4 , cherché à reconnaître ses amis. Si

» elle trouve les cheveux de son frère , elle les

» reconnaîtra bien ^. Jugez , je vous prie , par

» vous-même de la décence avec laquelle mon

» Electre (ma comédie) paraît. Elle ne vient

» point avec des habits déchira pour faire rire

< Les Daïtaliens , peuple de l'Attique.

' Galien en a conserve un fragment qui confirme cela.

3 n £Ulait avoir trente on quarante ans.

4 Allusion satirique à la reconnaissance d'Electre et d'Orette^ dans Eschyle. Voyez la seconde partie de cet ouvrage.

^ n veut dire qu'elle reconnaîtra au moindre signe d'approl>ation les spectateurs qui ont autrefois applaudi aux Dmtab'ens.

1» les enfans ^ Elle ne s'avilit point par des raille- » ries fades sur les chauves , et moins encore par » des danses déshonnétes. Vous ne la verrez point » introduire un vieillard qui frappe de son bâton » tout ce qui se présente , pour faire plus aisé- » ment passer ses mauvaises plaisanteries. Elle » ne paraît point avec des flambeaux comme une » furie, et ne s'amuse point à faire des hélas » ridicules. Elle vient appuyée de son seul mérite » et de sa propre beauté ; je ne me glorifie pour- » tant pas de ces avantages. Je cherche beaucoup » moins à vous tr Wper, en répétant deux ou trois » fois la même chose. Je produis toujours des » images nouvelles , diflFérentes les unes des autres .» et toutes singulières. Je puis me vanter d'avoir » terrassé le redoutable Cléon ^ ; mais je ne l'ai pas » insulté depuis sa mort 3. La conduite de mes » rivaux est bien diflFérente : depuis qu'Hyper- » bolus a donné prise, ils ne mettent sur le théâtre ?> qu'llyperboltis et sar mère. Eupolis4 a donné

' Traits satiriques contre les poètes ses concurrens. a Bans la comédie des Chet^aliers , et ailleurs.

3 K«/Afvw , jacenti ; mort ou terrassé. Le terme est véritoblement équivoque» Mais la suite le détermine à signifier mort. Madame Dacier a cru devoir en juger autrement , sur ce qu'Aristophane dit qu'il ne donne pas ta même chose. Mais cette raison prouve tout au plus qu'il y avait beaucoup de cbangemens dans les secondes Nuées, pour lesquelles ce discours était fait.

4 Les scholiastes assurent que, dans cette comédie d'Eupolis, il éUii parlé de Cléon comme m«rt.

>i d*abord à ce su j et sa comédie de Marica , où il n'a » pas rougi de piller mes Chevaliers , en y «joutant » seulement de sa Ëiçon une vieille qui fait une » danse déshonnête ; encore a-t-il volé cette vieille » à Phrynicus, <jui la faisait dévorer par un » monstre marin. Le poète Hermippus est venu » ensuite : voilà encore Hyperbolus en jeu ; » enfin , tous à la file tombent sur Hyperbolus ', M et me dérobent mes anguilles ^ le plus subtile- » ment qu'ils peuvent; Que ceux qui rient à leurs » pièces ne sç divertissent pas aux miennes ! c'est » tout le mal que je leur souhaite. Pour vous , » Messieurs , si vous prenez goût à mes idées , je M vous donne parole de croire désormais que vous » êtes fins connaisseurs. »

Il est visible 1** que ce discours a été fait pour la seconde représentation des Nuées -, 2** que c'était la première comédie revue, corrigée et augmentée; 3** que Cléon était mort, quand on la représenta la seconde fois. La seule citation de Marica où £upolis parlait de Cléon mort , est une preuve sans réplique. Donc, enjoignant à ce dis-

I Homme de basse naissance , faiseur de lampes de cniyre. Il avait trouyë , comme Clëon , le secret de se rendre redoutable jusqu'à oser attaquer les premières têtes de l'État.

3 U parle d'anguilles dans sa comédie des Chevaliers, Ce sont les anguilles délicieuses du lac Copaïs en Béotie. On ayait &it apparemment sur cela des allusions dont nous n'ayons point la clé.

cours un endroit des Guêpes ^ où. il est dit que la première comédie des Nuées fut jouée un an auparavant, il çst évident que les deux représentations se firent dans les années que nous avons assignées ; et quand même las Scholiastes nous tromperaient après s'être trompés eux-mêmes sur le fait de la comédie de Marica , qui suppose Cléon mort , cela ne prouverait autre chose, sinon que les deux représentations des Nuées se sont faites avant la mort de ce général , ou avant la dixième année de la guerre du Péloponnèse ; et par conséquent cette comédie n'en serait pas moins éloignée de la mort de Socrate, comme le fut en effet la première représentation ; car voici le discours que le choeur y fit aux spectateurs, et qu'on lit après le premier à la suite d'une invocation.

« Messieurs , écoutez-nous hien , je vous prie ; « (ce sont les Nuées qui parlent) nous sommes » fort en colère contre vous : et n'avons-nous pas » raison ? Est-il un de vos dieux qui vous enri- » chisse autant que nous le faisons? Toutefois » point de libations, point de sacrifices pour M nous , qui sommes vos déesses tutélaires. En y> effiet, vous mettez-vous en campagne mal-à- >* propos? sur-le-champ le tonnerre ou la pluie » surviennent pour vous faire rentrer. Par exem- M pie, quand vous vous avisâtes de mettre à la » tête de vos armées ce Paphlagonien , ce cor-

» royeur , ce Cléon , nous fronçâmes le sourcil , »> nous fîmes du fracas , la foudre tomba , la lune » quitta sa route * , le soleil retira son flambeau , » et vous menaça de ne plus luire pour vous , » si vous élisiez CJéon pour général. Vous" l'élûtes » pourtant ! c'est le proverbe ; les délibérations » vont ici tout de travers , et les dieux réparent » tout ^. Or, voulez-vous savoir comment tout » sera réparé. Le voici : Prenez-moi cet oiseau » de proie ^, ce voleur de Cléon , et mettez- le au » pilori 4 ; alors tout reviendra dans son premier >» état, et vos fautes se tourneront en heureux » succès.»

Dans le premier morceau , Cléon était mort ; dans le second , il était plein de vie. Ces deux morceaux ont donc été faits en deux années différentes ; niais , quelque tour qu'on veuille y donner, il sera toujours vrai de conclure d'Aristophane seul , que cette pièce fut faite et jouée entre l'époque de l'affaire de Pylos sous Cléon , et celle de la mort de Cléon ; donc , entre la septième et

I II y eut une éclipse de lune vers le temps où Cléon fut envoyé à Pylos en qualité de général. Aristophane en parie dans se$ Chevaliers. Quelque temps après, il y en eut une de soleil.

3 Démosthène en dit autant aux Athéniens , dans ses haran* gués.

3 Larus , oiseau aquatique fort Yorace , dit Suidas.

4 Serrez-lui le cou dans une pièce de bois trouée^

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la dixième année de la guerre du Péloponnèse ; donc , plus de vingt-trois ans avant la condamnation de Socrate * : cela est démontré.

Il y a encore un troisième morceau adressé aux spectateurs ; mais c'est une plaisanterie bien moins importante que celle que nous venons de voir. Les Nuées disent qu'elles saluent les Athéniens de la part de la lune; qu'elle est pourtant un peu piquée contre eux , de ce que , malgré tous les biens dont elle les comble , ne fût-ce que d'épargner leurs flambeaux ^ , elle n'éprouve d'eux que de l'ingratitude , parce que toutes les fêtes sont dans une horrible confusion , et qu'on s'en prend à elle ; que les dieux , par exemple , s'attendent à des sacrifices qui ne viennent point au jour marqué; qu'on voit des jeûnes au lieu de festins^ et des procès au lieu de vacations ; que y dans l'Olympe, on fait un bruit horrible contre elle, conmie si elle était la cause du peu de soin des Athéniens à bien ranger leur calendrier.

Il n'est pas aisé de rendre raison de cette confusion des fét;es dont parle Aristophane ; les diverses conjectures qu'on apporte n'étant que de pures

' Ou du moins treize ans ayant cette mort , si Socrate mourut sexagénaire , comme qudiques-uns l'ont écrit : sentiment peu suivi.

' n parait par-là, et par beaucoup d'autres endroits où Aristophane raille l'épargne des Athéniens , qu'ils étaient en effet fort économes.

conjectures et trop longues à développer. Soit que le nombre d'or, ou le cycle de Méton fût alors introduit ou non, il y a toujours des difficultés, et il semblerait vraisemblable que le désordre dont on parle , serait plutôt venu d'avoir voulu ajuster les fêtes à ce cycle, qu'autrement '. Nous aurons moins lieu de nous étendre beaucoup sur le reste de cette comédie.

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