‹ Traduction du "théâtre des Grecs", Volume 12Chapitre 108 sur 112 · NUÉES · texte numérisé non relu

NUÉES

SOGRATE.

Hé bien ! qu'en arriverait-il ?

STREPSIADE

S'il n'y avait plus de lune, je ne payerais plus d'intérêts,

SOGRATE.

Comment cela?

STREPSIADE

La chose est toute claire. Il n'y aurait plus de mois, et par conséquent plus de paiement au bout.

Socrate lui propose à son tour une autre subtilité de même force. Il demande comment il se tirerait d'affaire, s'il était condamné à payer cinq talens. Le bourgeois rêve quelques momens , suivant le conseil de son maître qui lui dit de donner l'essor à son esprit , comme les enfans le font aux hannetons qu'ils attachent à un fil. C'est que Socrate disait que l'âme avait des ailes pour s'élever au-dessus des choses terrestres ; de sorte que ces comparaisons lui étaient famiUères. Strepsiade trouve enfin un expédient rare , qui serait de se mettre derrière le greffier, d'exposer un miroir ardent aux rayons du soleil , et de brûler toutes les écritures qu'on ferait contre lui. Je ne trouve pas qu'aucun commentateur ait dit un seul mot de ces cinq talens ,• mais il s'agit visi-

QOMâDIB. 385

blement de ceux que Gléon fut condamne à payer pour crinïe de péculat }. Cela saute aux yeux ; mais que signifie Tallusion du miroir ardent? Je Fignore : il y en a bien d'autres que nous ne conziaissons pas. Par exemple , pour éviter une condamnation par corps , Strepsiade n'imagine point d'autre secret que de s'aller pendre. Peutêtre aussi n'y a-t-il point d'autre finesse dans ces mots que la naïveté. Socrate ne pouvant rien tirer de plus du génie grossier de son disciple , désespère d'en faire un philosophe^ et lui conseille d'amener son fils en sa place. L'autre y consent, en disant que son fils avait de l'esprit étant enfant , ce qu'il prouve aussi naïvement que le médecin Diafoirus au sujet de son fils Thomas. Molière a imité baucoup d'endroits de cette comédiç.

ACTTE III.

Strbpsiadb , comme possédé de l'esprit Socratique et de l'enthousiasme des Nuées, pousse son fils Phidippide hors du logi%, et jure, par les Nuées , qu'il n'y restera pas plus long - temps.

^ Voyez plus haut les Jchamiens.

586 LE» NT^SBS,

>t Sors, dit -il, coquin , et vas manger , si tu » veux , les colonnes de Mëgaclès. » Apparemment que cette maison , h laquelle Strepsiàde s'était allie , avait dissipé tout son bien , hormis le palais de Mégaclès. Le sel comique de cette scène est précisément le même que celui an Bourgeois Gentilhomme , qui veut instruire sa femme et sa servante des leçons qu'il a reçues de ses maîtres. La copie est plus conforme à nos mœurs; mais elle est moins vive que l'original , dont Molière avait bien étudié tous les traits. A la vérité, Strepsiàde ne fait pas ici à son fils un récit tranquille, comme le Bourgeois Gentilhomme à madame Jourdain et à NicoUe ; mais il parle dans le même goût avec plus de vivacité; car, ayant la tête remplie des grands mystères qu*il croit avoir appris chez Socrate, il en dit une partie, sans suite ni Itftîeon ,^ à ^or âk , en le coAtraignant d'aUer promptement tenir sa place à la même école.

Phidippide qui croit que son père extravague , le regarde du même œil que madame Jourdain fait son mari enharnaché en Turc. Il ne laisse pas d'obéir sans rien comprendre à ce qu'on lui dit , et voilà tout le plaisant de ce dialogue. Dès les premiers mots, le fils jui^ par Jupiter. Ce serment choque te père, qfti lui dit que cela était bon autrefois; mais que, depuis Socrate, il n'y a plus de Jupiter.

Qui dit de pareilles impiétés?

STREPSIADE

Qui? Socrate, Diagoras le Mélien % et Chœréphon qui sait calculer les sauls des puces.

PIIIDIPPIDE.

Quoi ! mon père , êtes vous assez insensé pour croire ces bourrus atrabilaires ?

STREPSIADE

Doucement , mon fils , s'il vous.plaît. Ne dites point de mal de ces sages qui ont tant de lumières, et qui portent l'épargne jusqu'à ne connaître, ni barbiers, ni parfumeurs, ni baigneurs, tandis que tu me dévores les entrailles comme si j'étais mort ; n^ais il ne s'agit plus de cela : va les trouver , et deviens leur disciple en ma place.

Il est aisé de l'econnaître ici des traits du Ma- Iode Imaginaire y à Tégard des médecins.

PHIDIPPIDE

Hé ! que peut-on apprendre de bon de ces animaux-là?

> Diagoras était de Mélos. Ainsi, quand Aristc^hane dit le Mélien , il faut entendre Diagoras. Il passait pour athée , et les poètes comiques youlaient donner cette idée des philosophes pour les perdre. Mais il s'en &ut bien gue Socrate niât la diyinité. It n'y a qu'à lire Platon.

tS8 c^ES iruÉEs,

8TRKP8IADE.

Tout ; les connaissances les plus estimées , la vérité même ; par exemple que tu n'es qu'une béte et qu'un sot ; mais attends un moment , je reviens-

PHIDIPPmS.

Mon père a perdu Tesprit. Quel paiti dois-je prendre? dois-je le faire déclarer fou en justice, ou le livrer aux bourreaux de médecins *, comme un homme à mettre en terre en peu de jours?

Le père revient avec un coq et une poule qui s'expriment par le même mot grec. Socrate en avait fait autant à son égard en lui donnant une leçon de grammaire. H l'imite et demande à son fils ce que c'est que l'un et l'autre volatile. Le fils répond comme le père avait répondu à Socrate. c< Vous n'êtes qu'une bête, lui dit Strepi> siade , et vous ne sçavez pas les premiers élé- » mens de la grammaire. » Il y a là quelque raillerie cachée sur quelque événement , comme celle de Molière dans le Bourgeois Gentilhomme, qui admirait et répétait la leçon qu'on lui avait donnée sur la manière de prononcer les voyelles , les consonnes et les syllabes ; allusion maligne

> Madame Dacier a passé ce yers. Le scholiaste l'explique de ceux qui enterrent les morts. Le sens que j'ai suivi me parait le Téritable.

à un livre » qui avait eu de la réputation dans le monde. L'original de ces traits est Aristophane. On perdra dans la suite la trace de plusieurs bons mOjjs de Molière, comme de ceux d'Aristophane. Strepsiade assure qu'il a appris bien d'autres belles choses de cette nature ; mais que son grand âge lui ayant ôté la mémoire , il est à propos que son fils se mette en sa place chez ces grands phi-

Phidijppide remarquant que son père n'a ni manteau^ ni souliers t « c'est donc pour toutes w ces subtilités , dit-il , que vous avez perdu votre j> manteau?»

STREPSIADE

Oh! non, je ne l'ai pas perdu; mais je l'ai converti en pure philosophie 2.

FHIDIPFIDE.

Et vos soulier^, qu'en avez-vous fait?

SÏRBPSIÂDE.

Je les ai employés pour le besoin , comme Périclès fit des trésors de la citadelle.

Ceci regarde un fait singulier de Périclès.

Suidas dit qu'il employa une grande partie de ces trésdrs pour la guerre du Péloponnèse , et qu'en readant ses comptes il se contenta de dire, au

' Le livre de la parole.

3 II veut faire entendre que Socrate était intéressé et yoleiirr.

3go I^BS NUÉES,

sujet de cinquante talens, qu'il les avait employés pour le besoin : on ne le pressa pas davantage. Les Lacëdémoniens l'ayant su , confisquèrent les biens de Cléandei-, et condamnèrent Plistoai^à une amende de cinq talens , prétendant que ces deux généraux de Lacédém.one, dont l'un était leur roi , avaient épargné une partie de TAttique , pour avoir été corrompus par des largesses secrètes ; et que Périclès n'avait répondu si obliquement en rendant ses comptes , que pour épargner aux rois de Sparte la confusion de leur bassesse et de leur perfidie.

Le vieillard fait tout de bon marcher son fils chez Socrate , en lui disant : « Viens , mon » enfant, viens avec moi. Si tu fais mal , c'est » moi qui t*y oblige : obéis seulement , et sou- M viens-toi que je n'ai que Uop eu d'égard moi- M même à tes caprices dans l'enfonce. La première M obole ^ que je reçus pour l'assemblée publi-

< Aristophane l'appelle obole hëliastique» ainsi nommée du lieu où se tenaient les plus nombreuses assemblées des Athéniens. On n'y donnait d'abord aux as&istans qu'une <^Ie, ou la sixième partie d'une drachme ; ensuite on en donna deux; et enfin trois, à la réquisition de Cléon , qui se fit un mérite de cette augmentation. Le poëte com|qne tourne partout et mille fois en ridicule cet honoraire, qui lui paraissait sordide. CMtait en effet peu pour chaque particulier , et beaucoup pour l'État , puisque les trois oboles valaient cinq sols de notre monnaie. M. Ezéch. Spanheim^ dftns ses notes sur' les Nuées , nous a donné une suite de sept

» que , je l'employai à t'aclMnei? un petit charriot » aux fêtes de Jupiter, w, f

Phidippide dit à part (jue son père se repentira de la violence qu'il lui fait, et il lui tiendra .en effet parole. Socrate paraît : le père lui livre son fils. «Je l'ai enfin persuadé, dit-il, malgré qu'il » en eût. >i Ce mot tombe à plomb sur la manière de philosopher dont usait Socrate, qui mettait les gens au point de se rendre malgré eux, en' les faisant donner dans des absurdités dont ils ne pouvaient se tirer sans revenir à son sentiment.

SOGRÀTE 9 parlant de Phidippide.

C^est apparemment un innocent qui n'est pas encore fait à se tenir suspendu en l'air comme nous». '

différentes monnaies depuis la drachme attique , jusqu'à la demiobole iticlusiVfemettt. Toute: cette inonnaie est' d'argent. Il y en a en d'ar? ^io^'et.^'istophan^ nous ^'^^prendi qu^n^ on m le fftnh rait pas d'ailleurs. Ces sept pièces ont toutes d'un côté la tête d^ Pallas et de l'autre le hibou , son oiseau , avec les deux ou trois premières lettres du nom de la Aéessfe , comfmë ioutes les antre* monnaies d'Athènes. La cinquième est singulière , en fifi ^^e porte d'un côté une double tète d'homme et de femme à visages adéiséfll en forme de Jamt&^vecila cpurènâe. C'est la figuré de Gécrcpf , aoeiéb voi dT Athènes. ILalïète dcfeume niobti*É ^'^û: procura et facilita les maj^iagd^ ^i^onr peMpler l'Mttque. iCB^temonnaie, battue en son honneur plusieurs siècles après lui , ijinarque la^vénèration des Athéniens pour sa mémoire.

>* A méditer.

Goo^

5g2 LB9 HfVÈËS,

PniDmwm ^ entre lei dentf.

Puisses-tu l'être tout de bon !

STREPSIÂDE.

Àh ! coquin^ tu dis des injures à ton maître.

SOCRÂTE.

Voyez avec quelle grimace il a dit cette sottise. Eh ! cpmment pourrait-il apprendre à éluder un prodès , à chicaner sa partie adverse , et à jeter de la poussière aux yeux des juges? Hyperbolus * donnerait pourtant un talent^ pour ensavoir autant.

STREPSIÂDB.

Oubliez ses impertinences^ et daignez lui donner vos soins. Il a naturellement du génie : car , n'étant encore qu'enfant, il faisait de petits châteaux, des vaisseaux ^ des chariots , des grenouilles , des grenades; il fallait voir! qu'en pensez - vous ^? Ne croyez-vous pas qu'il puisse appiendre les deux moyens ^ favoris qui sont les pivots de votre doctrine, le Justie et Y Injuste? S*il ne les apprend tous deux , il aura du moins l'esprit d'apprendre Ylnjuste^

' C'edt le faiseur de kmpes^doiit bimu avoiis déjà parlé. U j mettait, dit-on, de mauvais aUiage , et il s'enrichissait par ne^ friponneries , à en croire Aristophane.

> Voilà Thomas Diafoirus.

3 Toute la philosophie morale de Socrate roulait sut ces deux Idées.

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