‹ Traduction du "théâtre des Grecs", Volume 12Chapitre 109 sur 112 · GRATE · texte numérisé non relu

GRATE

Je vais le donner à instruire à tous les deux.

STREPSIÀDE y prenant congé.

Je suis votre valet : n'oubliez pas au moins de l'armer de pied en cap contre le Juste.

A peine le boui^eois s'est-il retiré, que le Juste etl'Injusteparaissentenpersonne.L'allëgorié est hardie , et les personnages sont bizarres , mais dignes d* Aristophane , et plaisans pour qui connaissait ou connaît Socrate et ses discours étemels sur le Juste et l'Injuste. Il faut donc imaginer ces deux choses comme des acteurs que le poëte avait apparemment ornés d'un air aussi grotesque que ses autres mascarades.

Le Juste défie son rival de paraître devant les spectateurs ; mais l'Injuste qui connaît les juges à qui il a affaire , se montre sur-le-champ , bien assuré , dit-il , de l'emporter sur son concurrent devant de tels arbitres : bon commencement de satire qui dure pendant toute la scène ; car le pre-» mier prétend être le plus fort ' , et l'autre allègue qu'il est toujours victorieux, quoique plus faible* J-i'un veut que ce soit chez les foux , (en montrant les spectateurs ou les philosophes) et l'autre pré-

' K/oarrtov , le. plus fort ; c'est le nom du Juste chez les philosophes; ijTTtMi , le plus £iible; c'est le nom de rinjuste. Il y à ici btien des antithèses qui portent sur ces deux dénominations.

394 ^^^ TSVÈBê,

tend que c*est chez les sages (en montrant les naémes )• L'un dit qu'il n'a qu'à se montrer pour triompher ; l'autre nie qu'il y ait au monde aucune ombre de justice. Quoi ! pas même chez les dieux? Non , pas même chez Jupiter. Cela est dit pour rendre les philosophes exécrables par leurs impiétés. Le Juste accable en effet d'injures son rival, comme un impie; l'autre, afieclant un air de philosophe , ne répond à chaque outrage que par des applaudi^emens , comme Socrate et comme les sergens de comédie , qui disent : bon cela, à chaque insulte qu'ils reçoivent. Autei l'Injuste ajoute-t-il : « Eh ! ne vois-tu pas que tu me » prodigues de l'or à pleines mains? » Les vivacités redoublées de l'un et de l'autre font un grand jeu de théâtre; mais tout n'en est pas selon' nos manières. Les reproches que le premier fait au second, de corrompre les Athéniens et de perdre la jeunesse , les répliques du second , et la dispute des deux à qui se saisira de Phidippide pour l'instruire, (comme la vertu et le vice par rapport à Hercule ^) . ne montrent que trop h quel point les poètes comiques portaient la liberté de dénigrer Athènes, et jusqu'où les Athéniens entendaient raillerie , saris s'embarrasser de ce que la postérité penserait d'eux, et moins encore de se corriger de leuiîs 4éfauts. .v. :

' Hercules m hmo.

COMÉDIE, • SgS

Le chœur est contraint de mettre le holà, tant la contestation s'échauffe» Il veut qu'elle devienne une dispute réglée , et que chacun des con<iurren$ expose au long ses raisons , « dont dépend, dit-il, x> la destinée de la philosophie et des querelles » de nos-amis les philosophes. »

Le Juste fait le premier sa harangue ; il décrit la sévère discipline du vieux tempâ où la justice jfleurissait; la docilité des jeunes gens, leur assiduité , leur attention , leur respect à l'égard de leurs maîtres ; leur éducation dure, leur modestie^ ■la, beauté de la musique d'alors^bien différente des tons efiiéminés introduits par Phrynis ^ ; l'importance de cette austérité et ses suites heureuses; la pudeur , la bienséance et la sobriété.

«Vraiment, dit l'Injuste, cela était bon du » temps qu'on portait de^ cigales d'or ^ux che- >y veux, etc. » Ces bijoux, dont on a parlé ailleurs^ étaient à la mode du temps dies guerriers de Marathon. Les braves Athéniens de ce beau siècjie ne laissaient pas d'êta:e magnifiqiiteSk Celui qui fiait le personnage de la justice répond à son adversaire, que la peinture qu'il a faite est celle des anciens héros , et non des jeunes gens du temps présent > élevés dans la mollesse, sans force, sanjs vigueur^

I Ce Phrynis avait amolli la musique ancienne ; et les anciens tiraient de grands préjugés de là qualité de la musique pour du contre la régnlarité de« toatwtê.

SgG LES flUÉBS,

sans âme. Il exhorte Phidippide à suivre de si belles leçons^ àhaïr le barreau, source de chicanes, à ne rien faire de honteux , à respecter ses parens, à honorer les vieillards, à éviter les dariseuses, enfin , à être vertueux de tout point. C'est un contraste des anciennes et des nouvelles mœurs d'Athènes.

L'Injuste lève les épaules et rit en petit maître , pour engager Phidippide à regarder ces discours-là comme des chansons ; mais le Juste insiste , et montre à ce jeune homme , que, s'il veut le croire, il jouira d'une santé toujours parfaite; qu'il se dis^ tinguera dans les exercices ; qu'il aura l'avantage de ne point dire ni entendre toutes les sottises qu'on dit et qu'on entend au barreau ; qu'il goûtera le plaisir des promenades savantes et utiles; qu'il sera tou^urs sage et heureux; qu'au contraire ^ s'il vit comme les autres jeunes gens de son âge, il deviendra misérable, et que, pour comprendre tous les malheurs ensemble , il sera aussi infâme qu'Antimaciius : mot sanglant contre ce citoyen , à en juger par tout ce qui a précédé.

Quoique le chœur "soit composé de Nuées, déesses imaginaires , il ne laisse pas , suivant son office, de louer les vertueuses leçons que l'on vient de voir ; mais l'Injuste prend à son tour la parole : il lui pesait d'avoir gardé un si pénible silence. Il dit d'abord que les philosophes l'ont appelé à

tort le plus faible^ puisqu'il a imaginé le premier Tart de s'opposer aux lois et au bon droit : ce qui méritait dès-récompenses sans nombre^. «Car, » dit-il , quoi de plus beau qu'un art qui , tout M inférieur qu'on l'appelle , est sûr de l'emporter » dans les jugemens ! » Il adresse ensuite le discours à Phidippide, en s'arrétant comiquement sur les usages d'Athènes qu'a blâmés son adversaire. « Il a parlé , dit-il , de bains chauds : grande » merveille! Eh! Hercule aimait- 1- il les bains » froids? » Défaite comique digne de l'art attribué ici à Socrate. Quelle que soit la tradition fabuleuse , il est certain qu'on appelait héracléens le? bains chauds , et c'est ce qui donne lieu à la pointe. /

Le défenseur de l'injustice passe ensuite à la fréquentation du barreau et à l'art des harangues, w Nestor n'était-il pas harangueur , selon le » témoignage d'Homère? » L'Injuste attaque la vertu et la sagesse, par des raisonnemens aussi frivoles, pour insinuer que ce sont ceux de la' philosophie de Socrate. « Car à quoi ^ a jamais » servi la vertu? A rien de bon. Quoi! à Pelée? » Le beau présent que lui firent les dieux, une M épée 2 ! Hyperbolùs a bien mieux fait ses affaires

I Plus de mille statères.

> Dans un danger qu'il courut , Mercure » dit-on , lui donna une épée pour se défendre.

» en faisant des lampes. Il a fripoimé ; il s'esl en- » richi aux dépens du public. »

Fondé sur ces principes^ l'Injuste demande à Phidippide , comment il se tirerait des aventures qui arrivent tous les jours aux jeunes gens y sans l'art de tourner le blanc au noir ; et il l'exhorte à faire du pis(ju'il pourra, bien assuré de trouver une ressource immanquable dans le secours que lui donnera son nouveau maître.

Le partisan de l'injustice demande à son tour ce qui arriverait , si ce jeune homme était noté d'infamie, pour avoir suivi de si pernicieuses leçons. Cela fait naître une de ces satires ciniques, qui rendent abominables les Athéniens censurés et leur censeur. Le tout est singulier.

l'injuste.

Que diras-tu, si je viens à bout d'avoir raison contre toi ?

^ LE JUSTE

J'avouerai que j'aurai tort , et je me taii*ai : voyons.

l'injuste.

Dis-moi un peu , quelles gens sont-ce que nos orateurs?

LE JUSTE

Des scélérats.

L^INJVSTE.

D'accord. Et nos faiseurs de tragédies?

LE JV8TE.

Des scélérats.

L*INJUSTÈ.

Fort bien. Et nos magistrats ?

LE JUSTE

Des scélérats.

L INJUSTE

On ne peut pas mieux. Tu vois donc bien que tu as tort. Compte à {nrésent les spectateurs : quel est le plus grand nombre? sgnt-ce les gens de bien? examine.

LE JUSTE I en regardant de tous côtes.

Examinons.

l'injuste.

Eh! bien?

LE JUSTE j montrant divers apectatcms Les scélérats l'emportent. En voilà un que je

connais : j'en yois encore là un autre et ce

petit maître là-bas ......

l'injuste.

Qu'as-tu à dire à présent?

LE JUSTE

Que j'ai perdu {^ux spectatewsy Messieurs y

4oO LES SUÉES,

prenez mon manteau > • Je vais passer de votre cAté; vous êtes les plus forts.

Socrate apercevant Strepsiade qui revient , lui demande s'il persiste à vouloir que son fils soit philosophe de la bcmne façon. «Ouî^ répond le » bourgeois; instruisez-le comme il faut; châ- » tiez-le , s'il est nécessaire ; et surtout rendez-lui » la langue aussi affilée qu'un glaive à deux tran- » chans : l'un sera pour les menues babioles de M chicane , l'autre pour les causes qui en valent » la peine. »

SOGRÂTE.

JLaissez-moi fatire. Je vous le rendrai , sur ma parole , un d^ plus fins chicaneurs de l'Attique.

PHIDIPPIDE) à part.

C'est-à-dire pâle, maigre, et philosophe accompli.

LE CHOBUR*

Phidippide, entrez: — {à part) quelqu'un pour]:a s'en repentir.

Dés que le jeune homme est entré chez Socrate, les Nuées adressent la parole aux juges de la com^ie, qui étaient apparemment dans un lieu distingué du cirque. Elles leur promettent que

> Il fait semblant de jeter son manteau , comme s'il yonlait sauter dans le parterrei

GOMÉDIB. 4oi

s'ils rendent justice au spectacle, elles procureront à leurs champs de la pluie ou du beau temps à propos et une heureuse fertilité ; résolues au reste de grêler sur leurs vignes et de désoler tout , s'ils s'avisent de dédaigner de si grandes divinités et de juger de travers : ce sont leurs termes.

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