PHEDRE
C'est toi qai Tas nommé.
Voilà précisément la scène et Tendroit que raille Aristophane dans Euripide. On peut juger sur ce seul trait, s'il est croyable quand il raille ce poëte. Il nous le peint partout comme un homme très-ruse. Peut-être en était-il quelque chose ; mais on ne croira pas aisément , sur la foi d'un ennemi envenimé,qu'Euripide fût un homme dangereux , et encore moins que ce fut un poëte médiocre. Athènes n'était pas dupe de ces parodies comiques.
Le grand mot qu'aucun des dçux orateurs n'osait dire , comme Phèdre n'osait nommer Hip* polyte, c'est le mot jPu^^on^ chez les Lacédémo^ niens '• L'un aidant l'autre le disent enfin sans le dire, et cela en joignant les syllabes qu'ils sé-^ paraient : c'est un jeu de mots et de théâtre. La fuite chez les ennemis était une fâcheuse ressource où les Athéniens réduisaient souvent leurs plus grands hommes , par la crainte de l'ostracisme ou de quelque chose de pis. Sans compter Miltiade, Thémiâtocle et tant d'autres, Alcibiade étant à la célèbre expédition de Sicile et se voyant rappelé pour répondre à ceux qui l'accusaient d'impiété ,
' M«>99oe( 9 foir ; wç9ikùS(9Ki , l'enfuir chez les ennemis.
jugea à propos d'user de celte recette. Nous aurons sujet d'en parler dans la suite.
Retenu par la crainte, Nicias veut prendre le parti de se réfugier aux autels des dieux. « Quels » dieux, dit Dëmosthène? en tenez- vous? — Oui, » répond Nicias; car ils mé persécutent si inn justement, qu'il me faut bien croire q[u'il y en » a. » Ce mot impie est allégué pour faire soupçonner l'un et l'autre d'impiété. Cette aecuaaûon se trouve souvent dans Aristophane. Au reste, c'est à peu près Js^ réponse que fit Diogène à un apothicaire > , et Théodore le philosophe à un au* tre , étant interrogés s'ils croyaient aujt dîeixx : c. Sans doute , disaient-ils chacun h celui qui leur » faisait la question, puisque je vous crois leur » ennemi. » Démosthène et Nicias s'avisent enfin d'exposer la chose aux spectateur», à condition qu'ils applaudiront.
Démosthène fait l'exposé par une énigme dont voici le sens. « Nous avons un maître dur ^, margeur de fèves ,^ homme cofêre et emporté , JP/y^citien ^ de natioir , vieiBard difficile et sourd. D
> Diog. Laërt. 1. VI , sect. XLII , et 1. XI, sect. io3.
2 II désigne le p^ple et les magisbrats. Ils preMaienl des fères entre leurs dents , pour ne pas dormir à l'audience , et les guerriers prenaient de l'ail ; c'est pourquoi Aristophane les appelle souvent mangeurs d'ail.
3 Du terme Pn^x, lieu deFassemblée du^peufifo^
' Qigitizeçi by VjOOQ IC
y a quelque temps qu'il s'est airisë d'acheter un eselftTe pafJbLlagomea^ corroyeur^ hornsoe intv^pûot et dâatenr ileffé. Ce fripon , connaissant bien <9on vieillard ^ s'est étudié à le flatter, à le gagner et à le séduire par ses insiiiuations» Peuple d'Athènes, lui disait-il, reposez -vous après jugemens , buvez , mangez ^ prenez ce qu'on donne aux assemblées i. Voulez- vous souper chez moi? et semblables impertinences. Par ce moyen il s'est insinué dans les bonnes ^âces du vieillard, et nous a piUés tous. Par exemple , il m'a escamc^té mon gâteau de Pylos ^. Il a toujours le fouet ^ de cuir en main pour frapper , et pour empêcher les orateurs d'approcher du vieillard. Celui-ci radote et [dit des oracles. Mors le Paphlagonien l'obsède, nous calomnie, nous menace, et tire de nous des pr^ns, en criant : voyez comme j'ai traité Hylas. Si vous ne donnez, vous mourrez dès ce jour. Que faire? Il faut donner. »
' C'étaient trois oboles , oti une demi-drachme. Nous aurons souvent Heu d^en parler. Gléon établit qu'on donnerait trois oboles à dbacuir des six mille juges, au lieu de deux qu'on donnait auparayant. Le triobole valait cinq sols de notre monnaie.
* Allusion à la victoire de Pylos , dont Gléon eut tout Fhonneur, c[uoique Démosthène eût tout disposé.
^ Alittûon au métier du père de Gléon. ^
Demosthène^ aprés<;esinotS; revientàNicias^et lui demande quelle seia leurressource. « La fuite y » dit celui-ci ; mais^ répond l'autre , le Pa^f^blago* » nien s'en apercevra ; car il a Tœil à tout. Il a un » pied dans Pylos , et l'autre au barreau ; »
Ses deax mains sont an pays d^Étolie , Et Son esprit est en la Clopidie ' ;
pour dire qu'il ne songe qu'à voler. « Il faut donc » mourir^ dit Nici^ ; mourons au moins en braves » gens. Comment, reprend Dëmosthène ? Prenons, » dit l'autre, du sang de taureau. Est-il rien de » plus désirable que le sort de Thémistocle? » C'est que le biniit populaire était que Thémistocle avait pris, pour s'empoisonner, du sang de taureau. Démosthène avoue qu'il aime mieux boire du vin^ pour bien délibérer sur le parti qu'ils prendront. Cet orateur aimait à boire , puisqu on le pince à ce sujet. Il vante ici beaucoup la puissance du vin dans les conjonctures délicates de la vie , et il engage Nicias à aller voler une bouteille. Une faut pas oublier qu'ils agissent l'un et l'autre en esclaves^ et que tout cela est allégorique et rempli d'allusions qui nous sont échappées. Si on ' les retrouvait toutes, peut-être blâmerait-on moins Aristophane.
I Amyot, traduction de Plutarque, Traité de la Curiosité. Clopidie , comme si c'était yn pays. Jeu de mots sur le terme x)./»rTftv } Toler.
WvdÈA ièfîettt irtee laboat^Ue^ fort oôntent d'avoir m)uvé le Paphlagonîen dans wèl sommeil d'ivresse, «près s'être goi^ de eohfisciltions et couehé sur mn cmr. Ce cuir revieirt toujours pour confondre dëoB sur sa naissance. Démosthène boit ^videttait en Vrai esdar « i et lé premier conseil que lui dicte Bâcchns, c'est d'engager Nicias à volet les <nracles qui sont entré les mains du Pa^ phlagonien. On les dérobe , et on les lit. C'est tînë autre âtigme un peu moins claire |K)ur nous ^ qu'elle ne l'était pour les Athénieiis. L'oracle dit : « D'abord un vendeur dé toile goutemera l'Étal n (c'est Eucratés) ; puis un vendeur de iàoutoàs » (c'est Lysiclès); un plus méchant lui ^uccédera^ j* et ce successeur sera le vendetir dé cuir , lé Pà- » flilagoniéif ; le brouillon, l'homme vorace et à » vôîx bruyante , en un mot Clëon ; car il est écttt j» dans les destins que tous lesi vendeurs se succé- » deront. Mais qui pourra SEtippbtÈfter lé éb^royéur » qui a supplanté le boucher ? » Démosthèfié dit, en lisant toujours , que ce sera un vendeur de dbiair cuite ou de boudins. Peut-on rieh imaginer de plus cruel contré une république telle tpi'Athènes?
Nicias et son ami s'émprésseiit à chercher l'heureux libérateur prédit par l'oracle ; et il se pré-
tr4«oriert.
XII la
1^8 L£S G^EVA.l/IEKS;
sente j usiement h «^x un hoi;nme de oBUe espèce » , nommé Agoracritus , qu'ils prient de sauver la république; L'on crcât que ce persoxmage représentait allégoriquement Hyperbolus y homme yil dont nous ayons dc^à parle. Cette fiction , toute basse qu'elle nous paraît ; n'en était que plus caustique conti*e les Athéniens qui faisaient quelquefois entrer dans le gouvernement des gens trèsméprisables.
« Oh! l'heureux homme, s'écrient les deux oraw teurs, à la vue d'Agoracrite, vous n'êtes rien M aujourd'hui , et demain vous serez tout ^. «• Le bon de l'aSaire, c'est que ce manant auquel ils s'adressent, paraît avec une table remplie de viandes cuites ; et qu'au lieu de lui parler de sa marchandise , les deux c»^teurs l'abordent et le saluent respectueussement comme le chef et l'ange tutélaire de la république. Celui-ci, aussi surpris que V homme aux fagots de MoUère qu'on fait médecin malgré lui , les regarde l'un après Tautre. « Voyez-vous, continue Démosthène , tout ce » peuple nombreux; vqus en serez le maître et M l'arbitre souverain. Vous maltraiterez et empri- » sonnerez même les généraux d'armée. Montez >> sur votre table et regardez ces îles , ces ports ,
- :^ -G'ëteit un Teidear àt chair «mite ayec ta boutique portatire.
^ Ce mot é^\\, plaiiant , p^rce qu'il était Trai dans un État aussi capricieux que celui d' Athènes.
» ces Vaisseaux , ces marchés. Jetez un regard à » droite sur la Carie * , et iin autre à gauche sur » la Chalcédoinë ^, vous pourrez vendre tout cela. » Uoracle Ta déclaré. »
Cet homme étonné de tous les honneurs qu'on lui rèiid/ne saurait concevoir que, n'étant qu'un miserahle^ il puisse devoir un si grand homme : «Bon , lui réplique-t-ôn, c'est à cause de cela »*méme. » Il a heau dire qu'il sait à peine lire, qu'il est indigne en toutes manières d'un si grand honneur; on lui persuade que ce sont-là justement les qualités qu'il faut pour gouverner dans le temps présent. On lui lit l'oracle énigniatique et burlesque qui le regarde , à savoir que le milan paphlagonien , c'est-à-dire le voleur Cléon sera dompte par le dragon , c'est-à-dire par l'andouille, ou plutôt parle faiseur d'andouilles.
Agoracrite a de la peine à revenir de son étonnement, tant il se croit' peu né pour, gouverner, ce Pauvre homme , lui dit Démosthène , tu n'au- » ras qu'à faire ton métier. Rien dé plus facile. Il » n'y a qu'à user d'enveloppes 3, tout brouiller ,
. ', 3. La Carie et la Ghalcëdoine étaient aux deux extrémités, Tune au midi , l'autre au nord d'Athènes , dont elles étaient tributaires. Ainsi Agoracrite ne pouvait les regarder ensemble sans se divariquer la yue, comme il le dit plaisamment. La Carie et la Chalcé'> doine sont aux deux extrémités de l'Asie , ayant entre elles toute la mer JÉgée , l'Hellespont et la Propontide.
3 Allusion au métier de cet homme, comparé à la manière dont Cléoii en usait dans le gouyerneiaeiit.
l8o LES CHEVALIERS ^^
» attirer le peuple par des oaresses de cuisine et » le duper» Yoil^ ce que tu fais. Tu as outre n cela d'autres excellentes qualités pour le peu- » pie , la voix forte , l'ëloquence impudente , le » génie malin et la charlatanerie du marché.
» Crois-moi^ tu vaux trop^ et tu as tout ce qa*il » £iut pour Je gouvernement. » Onl'exhorteàattaquer le Paphlagonien ; entreprise hardie. Il en sent tout le poids ^ et il demande qui le secondera* Les riches? Ils respectent Cléon. Les pauvres? Us le cciiignent. Démosthéne lui promet Fassîstance des chevaliers ennemis jurés de Cléon, celle des spectateurs^ la sienne et celle des dieux* U Texhorte plaisamment à ne rien craindre. <c Gar| » dit^l ^ ce n'est pas Clébn lui-même qui paraîn tra ; puisqu'aucun artisan i^'a osé faire son mas- » que. Mais on le reconnaîtra si bien qu'on croira *> le voir lui-même. » Nicias avertit aussitôt par un cri effrayant y que le Paphlagonien s'est réveillé ^ et qu'il va paraître. L'on ne saurait certainement mieux préparer l'arrivée d'un scélérat sur le théâtre , que le fait ici Aristophane depuis la première scène. Molière l'a peut-être imité dans l'artifice qu^il a employé à préparer ainsi les spectateurs à son Tartuffe , qui ne se montrer qu'après avoir été ébauché par autant de coups de pinceau que Qéon. On ne peut nier du mmis que Molière n'ait pris d'Aristophane Tidée et les
CéMÉDIl. l8l
traits du médecin malgré lui. On le r^oimaît dansAgoracrite qui^ malgré lui^ devient un grand homme d'Etat.
Cléon paraît en réprimandant d'u^e voix terrible les deux esclaves. Il semble leur repro* cher obscurément de solliciter ceux deChalçis à la révolte. Les Ghalcidiens se révoltèrent en effet un ou deux ans après '. Ce soupçon que jette Aristophane sur Démosthèi^e et Nici^s est bien odieux , et montre bien la liberté de l'iincienne comédie. Démosthène, de son côté^ appelle à grands cris Agoracrite qui s'enfuit en tremblant. A son délelle au secours les chevaliers Bur. Il les arrange comme s'il bataille ^. Lq choeur répond à entit de ces mots : «' Frappez , M des chevalier^ et du peuple , )rédations et de rapines ; pre- 1 échappe ; car il sait les routes
;ratès* *> On taxe ici obscurément la souplesse çt la hdis^e naissance de l'un et de l'autre.
Qéon , fort CT^barrassé de cette espèce de sédi-
> La haitiéme année de la guerre, tout l'archonte Isarçhus. Thncyd. 1. lY.
» Alhition à Fexpéditîon de Pylét , où Mnotthène et Cl^on cowii— ndiiffat par i«idlTi«.
l82 LES CHEVAUERS,
tioQ^ appelle à son aide les juges. Il leur donne répilhète de Trioholaires par égard à l'honoraire qu'il avait fait augmenter pour. eux; etUIeiur fait entendre qu'il les nourrit par ses délations et ses clameurs. Mais les juges ne viennent point. Le chœur allègue ses raisons contre Cléon , à savoir qu'il dévore la patrie. Celui-ci flatte les chevaliers pour les apaiser. « Quoi , s'écrie-t-il , traiter » ainsi un homme qui voulait ouvrir l'avis de M vous ériger un monument en mémoire de votre » bravoure '. » Le chœur n'est pas la dupe de cette basse adulation ^ et menace de plus en plus son ennemi.
Agoracrite qui s'était caché , voyant qu'il n'y a rien à craindre et qu'il sera soutenu , vient droit à Cléon dont l'aspect l'avait d'abord épouvanté, et il se vante de dompter ce rival , malgi'é sa voix de tonnerre. On consent à ce combat; combat entièrement comique , puisqu'il s'agit entre les deux rivaux de savoir qui l'emportera par la force des poumons et par l'impudence, qui sont lés deux uniques talens que les chevaliers reconnaissent dans Cléon. Thucydide et Plutarque ^ disent qu'en effet il était mauvais capitaine et citoyen turbulent. Les historiens s'accordent assez avec le poëte.
> Ce trait a l'air d'une satire contre les chevaliers. II tonaJbe eippendant plus à plomb sur Cléon.
.'' Thucydide y 1. lY *, Plutarque^ dans Périclès et aiUeiirs.
GOMéDIE. l83
Glë<m y qui sent quel est le Gcmeurrent à cpii il a affaire vCOJnmence par vou^trle rendre suspect d'intellig^ice avec les ennemis ; ruse ordinaire qui lui réussissait > et qui montre son caraotère de délateur. Mais il trouve un adversaire digne de lui ; car Agoracrile T'accuse d'aller à jeun au Prytanée et d'en sortir rassasié. Il feint même malignement qu*iï a tous les vices qu'il veut reprocher à Gléon, et il les expose en termçsullëgoriques et tirësdu^méûer^deiGlëon «çjtdu sien. Les deux cpmb^tans sont aiu prises» Ils s'^açoablent de clame^nrs et d'injiures y coup sur coup. GLéon insiste,^ tom^e^^ meiiaee et crie d'une voix de Stentor. Agoracaite réplique^ le bat d'estoc et de taille et ne cède pas,uji pouce de terrain. Cest un combat singulier fort vif où les bottesi SOJA autant de <x>ups de dents qui emportept le^ morceau. Mais cette altemat^e d'injures, quoique pleines du sel le plus mordi^nt sur Gléon, n'e^t pas propre pour notre langue et nos mœurs. L'affsiire de Pylos mise en assaisonnement burlesque en fait presque tout le prix. On pQU,timaginer^ ce que c'est que de VQir aux prises deux athlètes tels qu'un faiseur de, saijicisses et un général d'année aussi accrédité qu'insolent, qui disputent le prix de l'impudence et de l'étendue de la voix, pour montrer qu'ils sont propres à se mêler du gouvernement d'Athènes. Il n'est presque
l84 LB^ QfLMVJkLJEKS,
point de orinMs infamant qu*ib ne 8*iia|mtent mutuellenient , el par4à ik fsot la: pceuve , suiwnl Iftdëe du poêle comifite : tuait hardi, 8*il y en eÀt jamais , ei si soutcm répété , ipt'il a$t inr ooncevable comment l'État: atibéniMi pouvaitrenr tendre et le souffrir. Mais, le pc^iliqtte étaû de laisser dire et de toujours &ire* Pour oonelumn , Âgonorite et Oéon se dtent Fnn raui«e)d9?a»& les juges ^ et courent s'entre aecuier.
L'intermède > du chcsur est «ur^scoursadressé' en partie aux spectateurs. On y dit la raison qai engagé le poëte à donner pour ia première fi>is cette pièce en scm nom, ce qu'il n'orait enoorir osé &ire ^f aucune autre cbmédie. C'est qu^ re^ gardait^ ditnm , l^art comique comme une chose^ très-épineuse ; et que le sort de ses prédécesseurs , m^e des plus célèbres, tels que Magnés, Cra-> tinus , Gratès, etc. , lui faisait peur. Oa y parie des^ anciens guerriers athéniens^ plus braves et moins intéressés que ceux du temps présent avec qui on les compare. Ei^n le cbœur y vante ses belles actions, c'est*À-<lire celles du secoild ordre des Athéniens. Le tout est rtfélé d'invœatioito aux dieux, à la manière des diœurs, et uriÂté avec autant de malice que d^all^orie. •
Parabutis.
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