‹ Traduction du "théâtre des Grecs", Volume 12Chapitre 63 sur 112 · ACTE IL · texte numérisé non relu

ACTE IL

Des (p'Agoracrite reparait, il annonce au chœur , impatient de savoir le succès de sa dispute avec Clëon , en prës^nce du sénat, <jue Cléon a été honteusement vaincu. Il raconte la chose en détail, mais d'une manière bouffonne; car en se £aiisant; le singe de Gléon, il le bat par ses propres armes. Y oiqi la substance du démêlé. « Cléon, » dit Agoracrite aux chevaliers, a répandu d'a- » bord des torrens de calomnies contre vous tous. » H vous a traités de conjurés. Le sénat , séduit » par ses fourberies , commençait à s'armer d'un » front sévère; j'ai pris la parole après avoir in- » vo^é comme des diçu^ le$ effrontés, les im- » posteurs, le marché , etc. » Agoracrite ajoute ici un» poU^çobnetiè p9ut (oontrefitirè les basses manœuvres de Gléon. Il dit qu'après avoir salué porofondément < un de$ juges à qtd ^1 était échappé

c'était la coutume quand on recevait un augure fiiYorable. (Note de Fane. ëdit. )

l86 LES CHBVAIilEnS;

quelque bruit involontaire , il s'est mis à crier : « Grande nouvelle, Messieurs, nouvelle intéres- « santé! Hé quoi? depuis que nous avons guerre, » jamais vos poissons ^ favoris que vous aimez » tant n'ont été à si grand marche. » C'est un mot sanglant contre l'imbécillité des magistrats, qui , au lieu de songer sérieusement aux guerres de l'Etat, se laissaient séduire par les raisonnemens de Gléon qui leur faisait croire que tout allait bien , quand les mets dont ils faisaient leurs délices n'étaient pas rares. « A ce mot, » continue Agoracrite , vous eussiez vu la sérc- » nité reparaître sur tous les visages. On m'ap- » plaudit, on me couronne, etje fais en sorte qu'en M effet ces poissons tant vantés étaient à vil prix. » C4léon qui se voit supplanté, propose à son tour M une hécatombe pour les bonnes nouvelles qu'il » a reçues ; mais je recharge en demandant deux » hécatombes, et même un sacrifice de mille M chèvres ^, si les Trichides^ ne coûtent qu'une

* Afvir, sorte de poÎMon trèt-délicat , dont let Athéniens étaient iriandt.

> Alhition au vœu que firent let Athéniens .avant la bataille de Marathon. C'était de sacrifier à X>iane autant de boucs ou de chèyres qu'ils tueraient d'ennemis. Ils ne purent trouver asseï de victimes , et ils se contentèrent d'en immoler cinq cents tous les ans , ce qui se fiiisait encore du temps de Xénophon. Xénopfaon, 1. III, detxptd, Cjrri. et ^ian. vo/tor. E^. 1. II, e. XXT.

^ Tpixiiii y sorte de poisson.

GOMÉDÎB. 187

M ohole le cent. Ce mot rëTcille le sënat. En vain » Cléon veut raisonner; on ne.récoute plus. Un » dcpu^te de Laqedémone vient demander aun dience et parler de paix. On ne daigne pas » l'entendre. Quoi , parler de paix, tandis que les » ennemis savent que les poisons les plus exquis » ne coûtent presque rien à Athènes ! On rompt » rassemblée, et on court aux poissons. Agoracri te » achète des herbes pour assaisonner ces poissons » si recherchés. Il en dottne gratis à ceux qui » n'en peuvent acheter. On le conable de louan- » ges et de caresses^ de sorte, dit«-il, que jai » gagné tout le s^at pour une obole de corian- M dre. » Voilà l'histoire du sénat par rapport à Cléon , et de Cléon par rapport au sénat. Est-il une satire plus accablante? Y en eut-il jamais de semblable dans tout autre Etat; qu'Athènes?

Cléon revient tout fumant de courroux. Il jette feu et flamme contre Agcnracrite. Mais celui-ci ^ fier de sa victoire, soutient ce nouveau chpc du même air. La contestation se renouvelle avec plus de vivacité , en présence des chevaliers qui soutiennent Agoracrîte. Après quelques injures allégoriques, Cléon, qui s'est mal trouvé du tribunal supérieur , menace son concurrent de le traîner à celui du peuple. L*afutre accepte le parti en disant qu'il criera plus haut. 11 sait que c'est le moyen d'avoir gain de cause auprès du peuple. •

|88 LES €HBirALIBAS,

Mais tu es un misërable que le peuple ne croira pas. Pour moi, je le tourne comme il me plait.

ÂGORÂCRITB.

Voyez comme il se joue du peuple cju'il se vante d'avoir à lui.

CLÉON

C'est que je sais de quels mets il le faut r^p^^i*.

«<MilÂCaiTB.

Oui , tu imites les nourrices qui mangent la iKuiillie de leurs eufans.

GlÀ)n appelle le vieillard qui fait le personnage du peuple. €t Sortez ; dit-il, mon cher petit M peuple, sortez, mon père. »

Agoracrite en dit autant. Le vieillard gronde et parait. Qéon se plaint à lui des maux qu'il • souflSre pour Savoir trop aimé. Mais le concurrent ne fait pas moins de caresses à nmbécille vieillard.

CLÉON

Une preuve de mon ainour pour le peuple, c'est que j'ai supplanté le gënëral dç PflQ^> et que j'ai chassé les Laçédânoniens.

£t .moi , en me prom^iant , j'ai escamoté tin potage qu W aatre avait fiiit.

dOMÉDIB. 189

Agocracrite prie donc le peuple de juger âur cette contesution ^ peurvu que ce ne soit pts dâUâ le lieu ordinaire de l'assanblée* « Car ^ ajouté^ » t-ily le bon homme est très-seftsë ch^ lui ; mais » dans l'assemblée ) il tombe en enfance. »»

Les deux concurrens plaident devant le vieil-lard. Cléon commence ^ et fait une imprécation ridicule pour prouver son amour envers le peuple '• Agoracrite enchérit par une imprécation encore plus impertinente. On entre en matière. Le premier allègue ses extorsions et ses vols sur les particuliers en faveur du peuple. Mais le second dit que rien n'est plus aisé que d'en faire autant , et pour montrer combien Cléon est peu amateur du peuple : « Quoi^ dit-il, vous peuple, » qui av^ si bravement combattu à Maratt^n , » et dont les victoil'es nous ont inspiré tant d'or- M guéil , il vous laisse asseoir sur la pierre dans » les lieux d'assemblée! » Là-dessus il donne api vieillard un carreau. Cette comjdaisance commence à le gagner en faveur d'Agoracrîte, qui profite de cette ouverture , pour accuser Cléon

> n insinue qu'il eit le plus honnête homme des trésoriers après liysidès et deux courtisannes , qui étaient appareniéient celles de Lysidès.

Le grec ne dit pas le plus honnête homme , mais celui qui a rendu le plus de seryices au peuple athénien : Btkuçaç Ktpl ttv ^%firj rôv A^Y»«^v. (JYote de Vancien éditeur. )

igO LES CHEVALIfiftSy

d'avoir en de la dureté pour le peuple durant huit années ' y tandis qu'il le voyait réduit à habiter dans de misérables chaumières; et surtout d'avoir renvoyé avec hauteur les Lacédémoniens qui demandaient humblement une paix aussi utile à Athènes qu'à eux-mêmes. Cette négociation des Lacédémoniens 9 si bien décrite par Thucydide ^ , se fit au sujet de leurs troupes interceptées dans nie de Sphactérie.

Gléon réplique qu'il n'a maltraité les députés que par amour pour la patrie , et sur la foi de certains oracles 3, qui l'assuraient que le peuple athénien ferait la loi à tous les Grecs, et recevrait jusqu'à cinq oboles 4 par tète à chaque assemblée. C'étaient-là en eflfet les motifs puérils dont l'am-

> Quelque tempt ayant la guerre, let habitana de plusieutf bourgs de FAttique t'étaient retirés à Athènes , où ils logeaient comme ils pouyaient. Tfaucyd. 1. I. Cela dura long-lemps , et causa enfin une peste. Cet endroit d'Aristophane , et quelques autres où il parle des fôtes lénéennes , d'une yictoire remportée sur les Corinthiens par deux miUe fantassins et deux cents cayaliers , de Falégresse qui précéda les échecs des Athéniens à Mégare et à Delium , malheurs qui n'arrivèrent que la huitième année de la guerre ; tout cek y dis-je , confirme la date de cette comédie marquée par la pré&ce grecque.

« Thucyd.l.nr.

3 On raille ici Cléon, comme dans les premières scènes, sur ce qu'il afiêctait de bercer le peuple d'oracles prétendus.

4 Gléon fotle premier qui en fit donner trois.

bilieux Cléon repai^it la oommune pour Tenga* ger à s 'opiposer à la* paix , . ce qu*dle fit pour son mallieur. Aussi Agoracrite reprocfae-t*il à Glëon que son motif est moins la gloire du peuple que son propre intérêt, soit pour s'enrichir durant la guerre et pécher en eau trouble , soit pour empêcher la recherche de ses crimes. Thucydide dit la même chose au livre quatrième. Cléon veut ^aler ses services à ceux de Thémistocle ; nou- Yêlle matière à raillerie. Le vieillard, indigné d*avoir été si long-temps dupe de Cléon , lui impose silence. Son rival le charge de plus belle, et Taocuse de péculat et de collusion intéressée avec ceux qui voulaient perdre les M ityléniens. Le poète touche là une histoire qui est rapportée fort au long au troisième livre de Thucydide. Ceux de Mitylène, État de Tile de Lesbos, s'étaient révoltés pour la deuxième fois contre les Athéniens; le général Padbès s'étant rendu maître de la viUe^ envoya les plus coupables à Athènes. On déUbéra sur le sort de cette ville rebelle , et à l'instigation de Cléon , on fit un décret qui oondamnait à mort non-seulement les prisonniers, mais tous les Mityléniens qui étaient au-dessus de l'âge de puberté. Le reste, tant femmes qu'en- Êins , fut condamné à l'esclavage. La république, après ce premier transj>ort de courroux , se repentit d'un décret si barbare. Clcon fit une ha-

1^8 liBS GHBVAIiIBftS ,

raogfie quW Ut dâas Flûslorieiis pour engager lepeijipjb à le confirmer. GetDe harangue edi vivn et héûe. DtûdoÉre y répondît «a faiFOur des Mitylénieas. Les tonc forent partagées; mais k plus grand nombre fut pour faire grâce. On cassa le décret 7 et l'on ^itoya surJe^champ un vaisseau pour rétocfuer les ordres cru^ qu'un autre portait. Le second arriva heureusement aussUdt que le {»*emier. On épargna Mitylène , et l'on se cou* tenta de £dre mourir les plus ooupabks. Ariitophane veut apparemment insinuer ^e Gléon avait reçu quarante n&ines pour plaider omtre les Mir tylénienS; ou bien qu'cm lui avait prosois ou donné les dépouilles de ceux qui étaient condanftués.

Cléon est réduit à se jeter sur la ^^ensive. Il allègue en sa faveur les boucliers de Pylos pris sur l'ennemi ^ et on le raille sur tes cuirs attachés à ces boucliers. Il allègue encc»re qu'il à apaisé s^ui une conjuration. On lui répondqu'ilaimitélespâebeurs^itroruUentreaupourfaireuiiepéidièplus abondante. Âgoracrite lui deinande médiumimient si , dans le temps qu'il s'est enrichi à vendre du cuir ; il a donné seulement au vieillard-peuple de quoi se faire des courroies. Aussitât il donne luimême des souliers. Il y ajoute un manteau, après un semblable reproche à Cléon. Celui-ci veut faire de même, et couvrir les épaules du peuj^e.

GOKÉBIE. 1q3

Mais le vieillard rejette cet autre manieaia, comme sentant le cuir* Agoracrite, tournant toujours en rjdicule tQut ce qu'a, fait Cléon , le met dans une grande fureur dont il se rit , et le vieillard est tellement gagné, qu'il ôte à Cléon l'anneau qui était la marque de la dignité des questeurs , pour le donner à Agoracrite. Mais on est fort surpris de trouver que l'anneau, au lieu de porter la marque ordinaire, représente un oiseau de proie, le bec ouvert comme pour haranguer, w Ce n'est pas là » mon anneau, c'est celui de Cléonyme, M ditle peuple. Incontinent il en donne un autre avec la questure à Agoracrite. Cléon^ pour se soutenir, veut re- Vteairàsesoracles ; maissônrival lui fermela bouche en disant qu'il en a de plus intéressans. Toutefois , comme les oracles sont une nouvelle ressource de Çléon pour regagner le peuple, on consent à les écouter. Apres quelques traits mordans du chœur, CJéon les produit , et Agoracrite y oppose les siens ; c'est le sujet du troisième acte.

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