CLÉ
Ah ! je crève de dépit. *
LE VENDEUR DE BOUDINS
Non , je ne le permettrai pas.
LE GHOPUR.
Eh! laisse -le, au nom des dieux, laisse -le crever.
CLÉON
Qu'est-ce qui te donne assez de confiance pour croire que tu puisses me contrarier?
LE VENDEUR DE BOUDINS
C'est que je suis expert dans l'art dé parler et
assaisonner.
CLÉON 9 mterroiapant le rehdeur de bolidins.
Toi ? 'Dans l'art de parier ! Je coheois que tu te tir€3^ais à merveille de certaines choses dont on te chargerait ; tu hacherais cela et le manipulerais comme il faut. Mais sais^u ce que je prévois qui te sera arrivé? c'est ce qu'on voit journellement. Tu auras eu l'avantage en disputant coBtre quelque étranger, tu y auras rêvé toute une nuit, tu t'en seras entretenu seul dans les rues , tu auras avalé de Teau , tu aûVas répété les gi^tes , tu en auras cassé les oreilles de tes amis , et voilà, mon fat, d'où il t'arrive de croire que tu^ssèdes l'art de parler.
LE VENDEUR DE BOUDINS
Mais toi, à l'aide de quelle liqueur es-tu parvenu à nous étourdir de ta loquacité » |au point de nous ôter la parole ?
. GLÉON.
Mais quoi ! est-îl un antagoniste qu'on puisse m'opposer , à moi , qui , après avoir dévoré san^ difficulté un thon tout chaud et avoir hu pardessus un congé de vin pur , vas faire tourner la tête à tous les généraux devant Pylos ?
LE VENDEUR DE BOUDINS
Eh ! bien moi, s'il m'arrivait de manger un bon
* x«Try>û,Trcff/xrvijv : expression qui peint très-bien cet étourdi«seuent.
a33 LBS CHBTALIBRS^
gras-double de bœuf et uà ventre de coche , et de humer en outre du brouet sans me laver, je tortillerais le cou à tous les rhéteurs et je met* trais Nicias hors de lui-même.
LE CHOEUR*
J'aime assez tes propos; mais je n'aime pas t'entendre dire qu'il n'y aura de brouet que pour toi.
GUÊOIf.
Tu ne fôcl^eras pas les Milësiens , si tu es affamé de loups de mer '.
XE VElfDEUR DE BOITDINS.
Si j'avais mangé quelques côtes de bœuf, je rachèterais nos mines*
CLÉON
Et moi , je vais me précipiter sur le sénat , et y mettre tout sens dessus-dessous.
LE VENDEUR DE BOUDINS
Sois assuré que je te retournerai comme uu boy eau 2.
CLÉON
Je te prendrai par les fesses et je te jetterai dehors.
> Le traducteur italien y qui a lu différemment ce rers , le net dans la bouche du choeur , qui continue ainsi à parler au vendeur de boudins : Ma non mangiando pesci , disturberai i Miles i.
3 lo poi commoyer^ il Uio culo , come yeûca.
COHÉDIE. 233
LE CHOBUE.
Ah! par Neptune, vous nous en ferez donc autant !
cLÉosr.
Comme je te tiendrai !
LE YENDEUE DE BOUDISS.
Gomme je ferai voir ta poltronnerie !
CLÉON
Je veux couvrir des sièges avec ta peau.
LE VENDEUR DE BOUDINS
Je ferai de la tienne un sac à voleurs.
CLÉON
Je t'étendrai avec des pieuK fichés en terre.
LE VENDEUR DE BOUDINS
Je te mettrai en hachis.
Je t'arracherai les paupières.
LE VENDEUR DE BOUDINS
Je te crèverai le jahot.
D^MOSTHÈNE.
Eh ! parhleu , enfonçons-lui un pieu dans la bouche , à la manière des cuisiniers; ensuite nous lut arracherons la langue , et nous regarderons (\
notre aise , lui tenant la bouche béante , s'il a mal au derrière.
LE CHŒUR
Le feu n'est donc pas toujours la chose la plus brûlante ! L'impudence qui r^ne en cette ville , ne peut donc pas s'arroger toute supériorité ! Et ceci mérite qu'on y fasse attention, (au vendeur de boudins) Mais pressez-le , agitez-le , ne faites rien à demi ; car à présent vous le tenez. Lorsque vous aurez une fois le dessus , vous ne trouverez que poltronnerie : je connais sa manière.
LE VENDEUR DE BOUlftlfS.
Et cependant , lui , qui n'a jamais été qu'un poltron, a passé un instant pour brave, en recueillant où les autres avaient semé z maintenant même il veut qu'on lui tienne compte des épis qu'il a ravis, qu'il a liés ensemble et qu'il a fait sécher.
GLÉOK.
Je ne vous crains pas, tant que le sénat subsistera et que le peuple restera dans sa stupeur.
LE CHŒUR
Voyez comme il e^st impudent en tout point!
On ne lui voit pas la moindre altération dans la figure.
CLÉON , au vendeur de boudin».
Je préférerais servir de peau pour couvrir Çra-
tinus et être obligé de réciter la tragédie de Morsimus ' , plutôt que de ne pas le détester.
LE CHOEUR , à Glëon
O toi qui vas quêter des présens en t'arlrêtant autour de tout et sur tout ce que tu peux mettre à contribution , puisses-tu les rendre aussi facilement que tu te les procures ^ ! Alors seulement je chanterais : Bui^ez y buvez au milieu de la pros^ périté; alors je croirais que le fils d'Iulus , ce vieillard qui aime tant les jeunes gens à face blonde , chanterait dans l'excès de sa joie , de& peans et des chansons bacchilo-bacchiques ^.
CLÉON
Plaise au bon Bacchus que tu ne me surpasses pas en impudence ; ou que je sois à jamais privé d'assister aux solennités en l'honneur du Jupiter qui préside aux marchés!
/LE VENDEUR DE BOUDINS
Je jure par les coups de poing que j'ai fréquemment reçus, pour mille raisons, dès ma
I Morsimus et Mëlanthius , fils de Philoclès , tous trois mauvais poètes tragiques, maltraites par Aristophane.
3 Aristophane dit dans le grec que Clëon ya se reposer sur toutes les fleurs qui peuvent lui être utiles , pour en tirer des bouchées qu'il voudrait lui voir rendre aussi facilement qu'il les a prises.
^ Le traducteur italien diffère un peu : E penso sopra quel vecchio di Giolo guardiano de le buone raani , che alegrasi à cantar peoneetbacco baeco.
tendre jeunesse , et par les estafilades dont j'ai été couvert , que j'espère te surpasser en cela. Ce serait donc en yaia que j'aurais pris cet embonpoint que je dois à ces pâtées ' préparées avec mes mains crasseuses?
CLÉON
Des pâtées ! ô le vilain 1 tu as donc été nourri comme un chien? et comment, après cela, prétends-tu te mesurer avec un cynocéphale ?
LE VEUDEUR DE BOUDIlfS.
Crois que je sais plus d'une ruse : dès ma jeunesse, j'attrapais très-adroitement les cuisiniers; je leur disais : Eh! elf! bons garçons y regardez donc : est-ce que vou^ne voyez pas ? voici le printemps , on voit déjà des hirondelles. Ils levaient le nez en l'air , et je profitais de ce moment pour leur escamoter quelques lopins de viande.
LE CHŒUR
O quel maître filou ! comme tu savais pressentir le bon moment ! tu faisais comme pour les orties ; tu recueillais avant l'arrivée de l'hirondelle 2.
' Xitpoc (Tf oàÀ9ti xKc ùaofiofyê^y^iot xcti «xaofitc/^ot^U j <lit Eustathe» SUT VOdjrés» pag. 1857. ^pùtfioiy tU Sv ixfiocrvSfitvat t«$ ;^r?y5«ç /tAïrà A2bv9v , i^pizsTowf xuffc- Ce sont là de vrais pâtés à la crasse.
* Les anciens , dit Casaubon cité par M. Briinck , mangeaient des orties à l'époque où elles commencent à pousser , vers Fap-
LE VENDEUR DE BOUDINS
Cela m arrivait souvent à leur insu; mais si quelqu'un d'eux m'apercevait, je prenais les dieux à témoin que je n'avais pas dérobé ce que je venais de cacher sous le coxis. C'est ce qui fit dire un jour à un rhéteur qui m'avait pris sur le fait :
// est impossible que ce jeune homme ne réus^ sisse pas à devenir le premier administrateur de la république.
LE CHCBUR.
Excellent prophète ! mais il est aisé de voir qu'il avait de très-bonnes raisons pour cela : c'est votre art à ^ier vos larcins comme un beau dia* ble , et à cacher si parfaitement ce que vous dérobiez. '
CLÉON
Je réduirai ton audace au silence, et j'en imposerai à ces deux-ci également (Nicia^s et 2?emosthène) ; car , comme un vent violent formé au haut des airs , je me précipiterai avec impétuosité ici-bas , et je bouleverserai affreusement terre et mer.
proche du printemps. C'est à cet usage que le chœur fait allusion, en disant que le £iiseur de boudins arait observé Farriyëe du printemps ou de F hirondelle pour faire ses larcins , comme l'observent ceux qui veulent se procurer des orties tendres, en aliment.
238 LES CHBVAXilERS^
LB TEimSUE DE BOUDIKS.
Et moi , je ferai un paquet de mes boudins , sur lesquels je m'abandonnerai à des flots propices pour te forcer à de longs regrets.
DÉMOSTHÈNE
Pour moi, j'observerai dans le fond de cale, s'il ne s'y fait pas quelque voie d'eau.
Il ne sera pas dit, je te le jure par Cérès , que la soustraction de tous ces talens faite aux Athéniens , reste impunie.
XE GHOBVR.
V^ oyons , cédons un peu à la circonstance. Voilà un vent d'Est qui souffle déjà la calomnie.
GLÉON.
Oui , je sais pertinemment que tu as tiré dix talens de Potydée.
LE VENDEUR DE BOUDINS
Eh ! bien , donc? tais-toi, et tu auras un de ces talens. «
LE CHOEUR
Il l'accepterait bien volontiers ; mais il ne faut pas tant se roidir contre la tempête.
LE VENDEUR DE BOUDINS
Aussi-bien le vent commence-t-il à fraîchir.
€OMÉI>£E^ ^5g
ÇjLÉON»
Je soutiendrai cju'on peut te faire restituter jusqu'à quatre cents talens,
IS VENDEUR DE BOUDIlfS.
Mais on en exiga^ de toi une vingtaine pour avoir abandonné tes drapeaux , et plus de mille pour crime de péculat.
CLÉON
Tu m'as tout Tair d'être issu de quelqu'un de ceux qui ont profané le temple de la déesse,
LE VENDEUR DE BOUDINS
Je prétends que ton aïeul a été un des satellites....«
CLÉON
Dis, de qui?
LE VENDEUR DE BOUDINS
De Byrsina , femme d'Hippias.
CLÉON
Tu es un imposteur. ^
LE VENDEUR DE BOUDINS
Tu es un fieffé bourbe.
LE CHŒUR
fik)8sez-moi-le , sans pitié.
> Hippias eut pour femme Myrrhine , fille de CaUias. Qu mot. JAyrrbine Aristophane a fait méchamment le mot Bufi^ivi^ de j3vV<r«» pour faire allusion au pr^er métier de Cléon. Voyez , MeursU PUittat. cap. XVII.
24o LBS CHEVALIER S,
CLÉOlf.
lou! iou! ces conjurés me rouent de coups.
LE CHCEUE.
Frappez encore plus fort; abattez-lui sa bedaine à coup de boyaux et d'intestins, et tâchez de me le corriger.,... vaste corpulence! ô mâle courage, qui paraissez au milieu de nous pour notre salut et pour celui de la république , comme vous avez de l'avantage sur lui par vos propos fermes et adroits ! Puissions-nous vous louer autant que nous le desirons !
cLiov.
Par Cérès, je n'ignorais rien de tout ce qui se charpentait contre moi. Je savais même la manière dont on liait et rassemblait tous les grie&.
LE CHOEXTE.
Hélas donc ! tu n'empruntes aucune expression du métier dé charron?
LE VENDEUR DE BOtTDINS.
Je connais toutes ses menées dans Argos. Il a l'air de s'occuper à attirer les Argiens dans notre parti : mais le fait est qu'il a dans cette ville des conférences avec les Lacédémoniens , et je sais pourquoi ; car tout cela se forge en faveur des captifs.
COMÉDIE* 34 i