CLÉO
N'est-il pas dur , ô cher peuple ! d'entendre
I Le scholiaste prévient que ceci est parodie du Ttïkphe d'Euripide , et de sa Médèe , y. 169.
3 M. Dacier observe avec raison qu'ioristopliane, en paraissant louer Thëmistode , fait véritablement une satire contre lui : il lui reproche d'avoir broyé, mêlé, confondu (cj/99ffr/A«f(v) la ville avec le Pyrée, c'est-à-dire d'avoir fait de t<mte la ville un' port où règne la licence. Plutarque a fort bien compris le sens du poëte , et comme l'avertit le même M. Dacier , il &ut lire dans la vie de Thémistocle ra/soiri/ix^sv , et non apovéfit^tv ; il ajoute : Amyot a suivi cette dernière leçon , qui est vicieuse. Voyez Sommes illustres de Plutarque , pa&M. Dacier , tom. II , pag< 55^ et Œuvres de Plutarque , .traduction d* Amyot , tom. II , p. 4^ > £a-8°. Paris, Cussac.
^ 2.Ù ^ Âxàh((oit otas/iirttt' C'est un proverbe grec. Voyez les interprètes d'Arittophane sur ce 819* vers , et les observations d'Ezéchiel Spanheim sur le 14*^ vers de l'hymne de GaUimaque » ADtlos.
de tels propos de la part de cet homme, parce que je vous suis attaché !
LE VIEILLA.ED. «
Allons, tais-toi , et trêve à tes injures; voilà hien assez long-temps que je suis ta dupe.
LE VENDEUR DE BOUDINS*
O cher petit peuple, c'est le plus grand des vauriens ! il a fait hien du mal , tant qu'il nous a tenus dans l'admiration : il a détruit un pouvoir qui le gênait ^ , il a tout englouti , et , puisant avec ses deux mains , il a totalement absorbé les richesses de l'Etat.
GLÉON.
Ne te réjouis pas tant ; je peux prouver que tu as fait plus de trente mille vols.
LE VENDEUR DE BOUDINS
Pourquoi crier si fort? pourquoi tant de bruit? dis, vrai fléau de l'Attique; je montrerai , oui , par Cérès , ou j'en crèverai plutôt, que tu as reçu plus de quarante mines dans l'affaire de Mytilène.
LE CHOEUR
Oh! que je vous félicite volontiers dé votre éloquence , vous qui paraissez aujourd'hui comme
' Tâ>v f u^uvôiv. Eu^uvdf , sorte de magistrats à Athènes y «hargës de fiiire rentrer l'argent des concussionnaires. Voyez Gulielinî Postelli « de magistratib. athéniens, cap. XVÎL
le bienfaiteur commun des humains ^ ! Si vous continuez , vous deviendrez le premier parmi nous. Seul, vous gouvernerez la république j armé du trident, vous ferez la loi aux alliés, vous recueillerez de grandes sommes d'argent , en agitant et brouillant tout. Mais ne donnez pas de répit à votre adversaire ; à présent qu'ij vous a donné prise sur lui , vous achèverez aisément de le réduire, avec les poumons que vous avez.
CLÉON
Non , ô bonnes gens ! non , par Neptune , les choses n*en sont pas à ce point; j'ai par-devant moi une action assez éclatante pour fermer la bouche à tous mes ennemis , tant qu'il restera encore quelques boucliers enlevés à Pylos.
LE VENDEUR DE BOUDISS
Tais r toi sur l'article des boucliers ; ils .me dqnnent assez beau jeu. Tu n'aurais pas dû, si tu aimes le peuple , permettre qu'ils fussent suspendus dans les temples ayec leurs brassières. Mais,, ô peuple ! son dessein est par-^là de se précautipnner en cas que vous veuilliez le punir.Vous voyez comme toute cette ti^oupe de jeunes corroyeurs lui est dévouée ; près d'eux habitent les marchands de miel et de fromage, ..et tous. sont
' Parodie Ax\ 6i8« vers du Prométhée d'Eschyle, tom. I, p. 3a9, lign. la. *
ligués ensemble. Du moment que vous monlrerer les dents à Cléon et que vous le menacerez de Tostracisme , ils enlèveront de nuit ces boucliers et courrcmt s'emparer de nos magasins de blé.
LE VIEILLA.RD.
Que je suis à plaindre ! les brassières sont donc après? Oh! scélérat, que tu m'as trompé et dupé!
CLÉOK.
adorable ! ne vous laissez point aller à ces propos , et ne croyez pas pouvoir jamais trouver un meilleur ami que moi. J'ai seul éteint les conjurations ; aucune conspiration ne se trame sans que j'en sois insu^uit, et que je sonne aussitôt lalarme. •
LE VEHDCUR DE BOXTDf US.
Tu te conduis tout comme les pécheurs d'anguilles : ils ne prenneilt rien quand /l'eau est calme ^^mais ils prennent quand ils ont bien tioublé l'eau en agitant la vase ; tu prends paiement en mettant tout en désordre dans la ville... Je veux savoir un chose de toi : lorsque tu vendais tant de cuirs, as-tu, de ce qui t'appartenait, jamais donné une seule fois au peuple , que tu dis tant aimer, une semelle pour lui faire des souliers?
LE VIBILLA.RD.
Non , pajL' Apollon , non.
LE yETUVEVti DE BOUDINS.
Vous voyez sans doute maintenant ce que vaut cet homme ; eh ! bien, voilà une paire de souliers que J'ai achetés; je vous lescède pour votre usage.
lE VIEILLA.RD.
Vous êtes, autant que je puis en juger, celui de tous qui ayez le mieux mérité du peuple ; et votre bienveillance est des plus utiles à la république^ de la tête aux pieds.
GLÉON.
N'est-il pas outrageant qu'une paire de souliers excite à ce point votre reconnaissance , et que vous perdiez de vue mes services? moi qui ai réprimé les excès de la débauche, en faisant ' périr Gryttus !
LE VEITDEUR DEIioUDINS.
N'est-il pas étrange que ton inspection se soit portée jusque - là ^ , et que ^u aies réprimé la débauche? au reste , c'edtla jalousie qui t'a fait agir ainsi ^ pour qu'il n'y ait plus désormais aucun orateur... Mais as-tu jamais fait présent, en hiver, à ce vieillard j d'un vêtement à manches ^ ,' quoique 'tu le voies sans tunique? Tiens, peuple, prends celui-ci.
' Il n'est pas possible de rendre, même par des ëquivalens supportables dans notre langue, le cynisme des expressions qu'emploie ici Aristophane.
XE VIEILLARD
Jamais Thëmistocle n'a eu d'aussi bonnes idëes. Quoiqu'on doive admirer les fortifications du Pyrée , je ne vois pas que cela soit au-dessus de ce manteau.
CLÉON
Ah! que je suis malheureux ! par quelles ruses infernales tu me traverses !
LE VENDEUR DE BOUDINS
Point du tout ; je fais ce qui arrive journellement aux buveurs , quand ils éprouvent un pressant besoin » ; j'emprunte tes manières , de même qu'ils se servent des souliers d'autrui 2.
CLÉON
Au i*este , tu ne me surpasseras pas en flagorneries. Je vais lui donner cette tunique ; ainsi desole-toi, méchant.
LE VIEILLARD
Fi! n'iras-tu donc pas au diable? Tu m'infectes avec ton odeur de cuir.
I Qtfando ha voglia di cacare.
' Les anciens prenaient leurs repas couchés sur des lits , et quittaient leur chaussure ayant de se mettre à table. On conçoit que plusieurs étant >ur le même lit, celui qui était pressé par quelque besoin urgent , prenait les soulieri qui lui tombaient les premeirs sous la main pour sortir.
GOMÉDIB. 273
LE VBNDEtJR PB BOVDINS.
G'est.à dessein qu'il vous a revêtu desa tuniq^e; c'est pour .vous étouffer. Il vous a déjà tendu des pièges ; vous vous rappelez , je pense , cette tige de Silphium ^ qu'il vous vendit à si vil prix ^ ?
LE VIEILLARD
Je me rappelle cela.
LE VENDEUR DE BOUDINS
Il avait ses vues en mettant cette denrée à vil prix ; il voulait vous en faire acheter à tous , pour qu'après en avoir mangé ^ vous vous assassinassiez de petsi les uns et les autres , lorsque vous siégeriez dans le forum ^.
< 2<Xfe9v* Ab his pro^imum dicetur auctoritate clarissimum Laflerpitium , quod graeci Silphion yocant, in Gyrenaicâ provinciâ repertum. Plîn. Iliâtor.MUur. XY, 19. M. Fabbé Brotier, de r Académie des Inscriptions et Belles-Lettres , observe dans ses notes*sur cet endroit de Pline, qu'en 1706 M. le Afoire trouva prés dn port de Gyrène (maintenant Derne) du Laserpitium, connu sons le nom de Selfione, ou Serpissione , et appelé par les Arabes Cefie ou Zerra. Tom. IV, pag. 4^1.
> Que minus omittendum videtur Caesarem dictatorem
initio belli civilis , inter aurum argentumque protulisse ex aerario Laserpitiipondocxi. Plin. Ibidem, Le Silphium n'est pas égale* ment estimé partout. Celui de Perse est puant et est désigné par le nom d'Assa fœtida. En Allemagne , on appelle cette plante Teufelsdreck , merde du diable.
^ U>c«£«. C'était une place publique , où Ton jugeait en plein air. Pline nous dit {ihid») au sujet dePeffet qu'Aristophane aiCribue
274 l'Es GHBVAWERS,
X»VHTM«àKn#
Par Neptune, cela est vrai : il jne souvient qa'uii certain quidam < m'a dit la m^eiciiose.
LE VENDEUR DE BOm>IKS.
Est-ce que vous n'étiez paà dans ce moment honteux de vous iiifecter mutuellement?
LE yiEILLARD.
Et certes , Pyrrandre avait usé de ce stratagème. »
cLÉon.
malheureux î par quelles bouffonneries tu me salis les oreilles !
LE VENDEUR DE BOUDINS
La déesse m'a ordonné de te surpasser en platitudes.
GtÉON. '
Tu n'y réussiras pas. . . Je te préviens , ô peuple ! que je te donnerai, même les joui^ de repo$> un potage en guise de récompense.
LE VENDEUR DE BOUDINS
' Et moi , je vous donne cette hoëte pleine d*onguent pour mettre sur les ulcères. de yo$ jambes.
au Siphium : Post folia amissa,' câtile ipso et homines yeècèbantuir decocto , asso , elixoque : eorum' quo(j[ue' corpora xl prinils <tiebus purgante a yitiis omnibus.
ï 'E'huomo che c curatore de caicfttori,
GOMÉDIB. 275
GLÉON.
Hf oi , je le rajeunirai en lui arrachant ses cheveux blancs.
hE TENDEUR DE BQDDINS.
Tenez, prenez cette queue de lièvre, pour vous nettoyer les yeux.
GLÉON.
Quand vous vous moucherez , ô peuple, essuyez vos doigts après mes cheveux !
LE VENDEUR DE BOUDINS
Après les miens, plutôt , après les miens.
GLÉON.
Je travaillerai pour que tu équipes une trirème à tes frais ,' et pour que tu en aies une bien vieille, qui exige continuellement des dépens^ et de^ raccommodages. Je ferai en sorte que les voiles soient pourries.
LE CHOEUR au vendeur de boudin^.
Cet homme (Cléon) est «i» fureur. Apaisez, apaisez ce feu. Retirei-eti un p^u de bois , et mettez fin à ses menaces.
Je tirerai vengeance de toi , en t'ècrasant d'impôts : je vais aviser à te faire passer pour un homme opulent.
LE VENDEUR taZ BOUDINS.
Tiens , je ne te ferai plus de vaines menaces ;
2^6 LES GHBYALIERS*
je me borne à te souhaiter , qu'au moment où tu te disposeras à parler en faveur des Milésiens y dans le dessein de gagner un talent , tu aies sur le feu une pleine poêle de sèches à frire, et que , te dépêchant de les avaler avant de paraître à rassemblée , quelqu'un vienne t'interrompre. Puisses-tu alors , crainte de perdre ton talent , t^étrangler à force de te hâteï-.
GLÉOH.
Fort bien, j'en atteste Jupiter, Apollon et Cérès.