INTERMÈDE
LE CHOEUR
•Cette scène manque dans le texte.
FIN JDES CHEVALIERS.
Jb ne sais si quelqu'un aura remarqué, avant moi, qu'Aristophane développe dans les Chevor' liers^ une vérité morale qui devrait être méditée journellement, et qui devrait faire la base et la règle invariable de la conduite de tout homme et de tout gouvernement animés du désir de se procurer des droits solides à la réputation de sagesse*
La liberté ou la Uhre disposition de suivre les premiers moui^emens de sa volonté , est le plus grand de tous les esclavages.
Voilà cette vérité que le poëte a voulu mettre dans le plus grand jour , aux yeux de ces Athéniens légers, inconséquens , qui ne savaient pas qu'on n'est jamais plus esclave que lorsqu'on s'abandonne, sans frein et sans examen, à la première impulsion du vouloir. Autant Aristophane met d'art , de sel et de comique , pour faire ressortir une vérité aussi utile , autant l'un des plus grands philosophes de nos jours, Shaftesbury, met de logi-
5l8 RâFLlxiOKS
que et d'évidence dans la manière dont il la dé* montre >. En eflFet, ceux qui suivant le premier mouvement de leur volonté , et qui sont libres de donner leur consentement aux premières insinuations ou suggestions d'une imagination préoccupée et de la première idée qu'ils se font du bien; ceux-là , dis- je , sont perpétuellement les dupes des plus grands fourbes qui soient dans le monde , de leurs propres passions; et ils ne conservent que le nom de liberté dans leurs choix les plus importans. On peut même assurer, avec confiance, que la folie la plus complète est celle de ces gens qui, se faisant illusion h eux-mêmes, se persuadent que, dans leurs affaires de la plus grande conséquence , ils savent parfaitement les choses qu'ils ont le moins étudiées et sur lesquelles ils sont dans la plus profonde ignorance ^.
OV, cette vérité ne fut nuUe part plus utilem^mt mise en action que sur le théâtre de ces Athéniensi qui ne jugeaient de la présence de leur liberté, que par l'abus qu'ils en faisaient. Aussi les Che* valiers sont encore plus une censure amère et
> The tooraliits, h pbilosophiotl rhapsody , part. Il, sect. i.
* (( I thinV one may say with assurance , That the greatest ol » fboltf is ke who imposes on himseif ^ and in his greatest con- » cern thinis cerUtnly h^ Inows tbat which ke kas least stud/d, a> and of which ke is most profoundly ignorant. » Shaftesbory , tom. II, pag. i5i.
SUR LES CHEVALIERS. SlQ
une dérision continuelle de la servitude dans laqueUb gémissait ce peuple libre , quWe satire violente contre Cléon. Lei^ lecteurs superficies ne se sont attaches qu'à cette dernière idée , et ont jugé ^ d'après cela y très-d^vantageusement d'une pièce qui peut devenir le modèle de mille autres aur nos théâtres. Que de riches bourgeois^ . pour ne point parler de ceux d'un plus haut étage, qui sont les dupes d'un hommp d'affaires , d'une femme , d'un valet ! Que de moyens employa par ces esclaves adorateurs , bien moins du maître que de la bourse qui doit bientôt échoir au plus adroit! Que de testameiis excroqfués ! que de gens honnêtes , que d'enfans même écartés , éliminés et présenta comme suspects !
Les eaCiaiis n ont jamais d'ennemi plus terrible , Que rimbéciUîte d un père trop flexible.
Rousseau, Flatteur, acte III , scène II.
Il me serait très-aisé de tracer ici le cannevas d'une pièce où l'on verrait un riche, vieillard surtout , qui serait la dupe et l'esclave du premier venu , et qui , sous prétexte de conserver sa liberté , rejetterait les conseils des personnes honnêtes , sages et instruites. En général , cette idée-ci pourrait fournir d^ comédies de caractères sans nombre , parce *que la cupidité prend tous les jours de nouvelles formes , et que les ri-
320 HÉFLBXIOnS
dicules de Thomme qui , ne se conaaissant pas loi-même , yeut cependant donner une idée^vantageuse de sa sagacité. et de l'usage de *sa raison , ne sont que trop multipliés* Voilà ce qui mériterait d'être fréquemment joué sur le théâtre. Il serait essentiel d*y fixer d'avance la jeunesse sur la faiblesse , les sottises et les ridicules d'un âge qui se fait souvent encore plus respecter par le sacrifice d'une liberté qui lui échappe , que par le ridicule usage qu'il s'efforce continuellement d'en faire. On démasquerait ces fourbes hypocrites qui se glissent dans la société , sous les dehors officieux et trompeurs de l'amitié» des prévenances et des soins :
On n est point à Fabrl d'nne fansse tendresse ; Et tel bomme à la cour , où Ton voit tant d adresse , Fait tous les joors tomber son maître en ses filets ^ Qni tombe la premier dans ceux de ses valets.
Roasseaa, Flaueur, acte III, scène II.
Les grandes villes, surtout /sont remplies de ces sortes d'intrigàns y et il est très-peu de maisons ou on n'en rencontre au moins un d'établi , et souvent à l'însçu des plus clairvoyans.
D^là le diamp ysmte qu'Aristophane ouvre à tous ceux qui voudront s'exercer dans un genre utile, et pour lequel les Ches^aliers deviennent un très^bon modèle , quoi qu'il fùlle convenir avec
.-.> ^ jtï
Fontenelle « , * « qu'ils sont un peu ennuyeux ,
» parce que c'est toujours la même chose, tou-
n jours la dispute de Clëon et d'Agoracrite , tou-
» jours des scènes d'injure de Fun contre l'autre.
» Mais , à cela près , cette pièce-là est une satire
» fort plaisante de la facilite qu'avait le .peuple
M d'Athènes à se laisser gouverner par des gens
M de rien et par des fourbes ; car Cléon , -qui gou-
n vernait alors , était tanneur ; et Aristophane ,
» pour lui donner un rival digne de lui , lui op-
» pose un charcutier. Toutes les qualités qu'il
» trouve à ce charcutier pour être le premier
M homme de la république , comme d'être igno-
3> rant , accoutumé à couper et à trancher de tort
» et de travers , à survendre sa marchandise , à
» brouiller tout dans les boudins qu'il fait, tout
» cela est très-bien imaginé. J 'aime bien encore , » continue notre académicien , « les contesta-
» tions de Cléon et d'Agoracrite , à qui criera le
» plus haut et sera lé plus méchant , les caresses
» et les présens qu'ils font au peuple , etc. Ce
3> gâteau à la Lacédémonienne^ que Démosthène
» dit qu'il avait préparé et que Qéon lui a
» dérobé , représente fort bien l'afiFaire de Pylos.
» Cléon est encore fort bien comparé aux nour-
» rices qui mâchent du pain pour leurs ênfans ;
Dans les remarques déjà citées.
» mais qui en avalent trois fois phis qu'elles ne » leur en donnent. Je m'étonne » , ajoute le même observateur , « que le peuple d'Athènes , qui était M maîti*e absolu y souiTrît qu'on le jouât en sa pré- M sence , qu'on l'appelât mille fois sot et imbé- » cille et qu^on lui fît voir qu'on le menait par » le nez tant qu'on voulait, et qu'on le prenait » par des niaiseries comme un enfant. » Tous ceux qui ont parlé de cette pièce , ont témoigné le même étonnement. Us ne réfléchissaient pas qu'elle a un double mérite ; d'abord , celui d'ofirir aux yeux de la partie saine de la rép^lique , une vérité morale qu'il devenait de jour en jour plus nécessaire d'exposer avec art à un peuple plus enclin à abuser qu'à user de sa liberté * ; ensuite, ^celui d'enchaîner le reste de la nation , à l'aide du charme de la poésie , souillée souvent par le ton et le langage des passions et du libertinage d'une populace qui aimait le plaisir par-dessus tout 2 , et de ramener ainsi cette partie mobile de la république ^ sur ses égaremens, sur ses bévues, de lui découvrir l'artifice grossier des
' Yulgus ad détériora promptum , comme Tacite Tobserye an sujet des Romains. Voyez /'o/iVfea G. G. Taciti, cap. XIII , ex edit. Gabriel. Brotier.
^ Cupiens voluptatum , et si eàdem princeps trataat , laetum. 11k
3 Gujuscumque motûs noyi cupidam. Ib.
gens dont elle était la dupe ^ et de l'en faire rcrtigir même 2. Eh ! qui peut ignorer qu'il n'est rien de plus facile que d'exciter les risées de la multitude sur le$ choses les plus sérieuses et les plus graves, à plus forte raison sur les partis auxquels elle s'est déterminée sans ré# flexion 3? Tous les jours un seul bon mot lâché à propos dans no^re parterre , fait siffler une pièce qui aura soutenu l'attention du public , et mérité ses applaudissemens dans les premiers actes.
On pourrait aisément trouver quelques traits de ressemblance avec les Chevaliers , dans le Flatteur à^ notre J. B. Rousseau. Ce n'est pas que je prétende trouver dans le poète français un copiste du poëte grec. Je suis éloigné d'avoir, pour mon auteur, cet enthousiasme qui me ferait voir ses pensées, son ton, sa manière dans tous ceux qui auraient suivi la même carrière; mais je remarque , avec plaisir , que ces deux grands poètes se sont rapprochife pour peindre des ridicules dignes de leur pinceau. Rousseau a ordinairement moins de comique , moins, de sel et moins de chaleur qu'Aristophane ; mais il ne peint cependant pas
I Neminem sine aemulo sinit. Ib.
* Yulgtis credalum, pronum ad suspiciones. Ib*
3 Sine rectore prœceps , payidum , socors , vacuum curis , ^t sine falsi verique discrimine solitas adulationes edoctum.
324 KÉFLEXIONS
moins énergiquement que celui-ci , rimbécille crédulité d'un vieillard et les tours de souplesse d'un flatteur. Voyez si l'on ne retrouve pas le vieillard-peuple, dans ce portrait de Chrysante :
JUSTINE
Voilà Un brave homme de père. Il est, par-ci, par-là, Quelquefois uo peu fou , notre monsieur Chrysante , Et son humeur souvent est assez mal plaisante ^ Mais, dans le fond, il est bon homme autant qu'on peut. Et quand on sait le prendre, on en fait ce qu'on veut.