UNE AUTRE FEMME
Prenez-moi cette couronne ^.
LTSISTRATA.
Que vous manque-t-il? Que desirez-vous?Ala barque : Garon vous y appelle. Vous Tempédhiez d'aller au large.
LE MAGISTRAT
N'est-il pas cruel d'ëprouver pareil traitement? Oui , j'en jure , je vais aller trouver mes collègues avec cet accoutrement^ et me présenter ainsi à eux.
LTSISTRATA.
Vous plaignez-vous de n'être point encore exposé ^? Mais, dans trois jours d'ici , vous recevrez de notre part de grand matin les trois choses nécessaires pour votre départ 3.
< Voilà le détail des proyisions dont on chargeait les morts.
> De n'être point mis sur la porte, comme le dit Perse, Sa-^ lyre III, v. io3 :
Hinc tuba, candele: tandemque beatulus alto Compositusleoto , crassisque lutatus amomis, In portam rigidos calces eztendit.
3 Allusion à l'usage adopté à l'égard des gens condamnés à mort, auxquels on proposait une épée, une corde et de la ciguë.
42ii LTSISTRÀTA ,
CBŒfJR DE VIEILLARDS.
Il n'est plus temps de rester dans Tinactionpour quiconque est'libre défaire autrement. Mais disposons - nous , 6 chers compagnons , pour cette grande affaire -ci : elle me paraît nous présager un nombre de révolutions considérables : il me semble surtout entrevoir la tyrannie d'Hippias; et je crains fort que quelques Lacédémoniens ne se soient rassemblés chez Clisthène , et ne déterminent, par quelque artifice, ces femmes détestées des dieux , à s'emparer du trésor et de la paye qui me faisait vivre. Il est affreux que des citoyens reçoivent des leçons de ces êtres-là, et qu'elles aient, toutes femmes qu'elles sont, parlé du bouclier d'airain , et disserté avec nous sur la paix à faire avec les Lacédémoniens , auxquels on ne doit pas plus se fier qu'à un loup qui a la gueulebéairte. Oui , ô mes amis , leur projet est de s'assurer la souveraineté. Mais jamais elles ne me gouverneront ; je serai toujours sur mes gardes , et dorénavant je porterai un glaive caché dans une branche de myrthe : dans le marché, je metiendrai bien armé près d'Aristogiton. Je serai près de lui dans cette posture , et lui - même m'inspire de frapper la mâchoire de cette vieille exécrée des dieux.
GHOEDR DE FEMMES. ^
Pour vous^ de retour chez vous, vos mères
GOMÉDJE. 425
mêmes ne vous reconnaîtront pas. Allons , mes bonnes vieilles femmes, mettons d'abord tout ceci à terre ; car nous avons ^ ô citoyens , à vous exposer des choses utiles pour cette ville, et elle le mérite bien : elle m'a élevé dans les plaisirs, et avec distinction* Dès l'âge de sept ans, j'ai porté les sacrifices dans la fête de Minerve » ; ensuite j'ai été chargée de broyer l'orge sacrée; puis à dix ans, revêtue d'une robe jaune flottante, j'ai été consacrée danfi les Brauronies, à Diane 2. J'ai fait les fonctions de Canéphore , quand j'ai été grande fille , et j'avais une guirlande de figues. Ne puis- je après cela donner de bons conseils à ma ville? et, quoique je ne sois qu'une femme, loin d'ici toute jalousie , si j'offre des partis préférables a tous ceux du moment. D'ailleurs, je dois partager le tribut, puisque je réunis les hommes ensemble : pour vous , tristes vieillards , vous n'y avez aucun droit ; car vous avez consommé tout ce qu'on appelle la cotisation des anciens, fruit du butin fait sur les Mèdes, et maintenant vous ne contribuez plus à votre tour : il y a plus, c'est qu'il est à craindre que vous nous, ruiniez sans ressource. Pouvez-vous à présent souffler? Or , si
' à^f^fôflou'j. Voyez Meursiufl, grœc.fer. in ipp-^fifuoi.
' ipx^i^^^' ^^ ™^^ désigne Diane, honorée à Brauron , et pro^ tectrice de ce bourg. Voyez Meursius, in '^pxupmM*
4^26 LISISTRATA,
quelqu'un me tracasse , je lui frotterai le bec avec ce cothurne tout malpropre»
CECœUR DE VIEILLARDS.
N'est-ce pas là un grand affront? Et cette crise me paraît devoir aller encore plus loin ; mais il faut que tout homme bien constitué ^ concoure à détourner ce malheur. Mettons bas notre tunique ^. Tout homme doit sentir son homme , et ne doit pas s'envelopper. Allons^ braves Lupipèdes 3, nous tous , qui y lorsque noj^ valions encore quelque chose , avons combattu à Lipsydrion 4, il faut dans ce moment , oui dans ce moment , reprendre notre première vigueur , redresser tout notre corps , et déposer le vieil homme. Si quelqu'un de nous a l'air de lâcher pied, le moins du monde , devant ces femmes , elles ne se donneront pas un instant de repos; on les verra construire des vaisseaux, à l'instar d'Artémise^, elles s'efforceront de combattre sur mer , et de diriger
< Bene coleatus.
» EÇto/ttd*..
3 Epithète donnée aux Alcméonideà.
4 Montagne de TAttique.
a U s'agit ici de la belle action d'Artémise , reine de Carie , qui s'empara dans un port de la Carie des vaisseaux des Rhodiens, et surprit l'ile de Rhodes avec ces mêmes vaisseaux. Voyez Vitruve, 1. II.
leurs coups contre nous. Si elles prennent une fois du goût pour Féijaitation , j'efface les chevaliers de l'état militaire * ; car la femme aime particulièrement le cheval : elle s'y tient très -ferme , et, quelque vite qu'il aille, elle ne tombe pas aisément. Voyez ces Amazones , que Miçon représente se battant à cheval contre des hommes; mais il faut leur mettre à toutes un carcan au col.
CHOBUR DE FEMMES.
Oui , j'en jure, si vous m'échauffez , je donnerai tout son essor à ma colère contre vous ^^ je m'arrangerai , dès aujourd'Jiui , de manière à ce que vous réclamiez le secours de vos compatriotes, tant vous serez mal menés 3. Et nous aussi , ô femmes^ quittons au plus vite nos vétemens, et qu'on s'aperçoive de notre fureur opiniâtre. Que quelqu'un de vous s'approche maintenant , et je me charge de lui faire passer le goût de l'ail et des fèves noires. Si vous dites un seul mot de travers, car je suis dans une belle colère, je serai pour vous ce que fut le scarabée à la ponte de l'aigle.
X Térence a la même tournure. Eun, II, 3 :
O faciem pulchram ! Deleo omnes dehinc ex anirao mulieres.
a Grec: Je lâcherai mon porc contre vous. C'est un proverbe.
3 Le grec a orxr^u/Afv^v , ce qui est dans le goût de l'expression fort triviale de ceux qui disent : Je l'ai bien peigné,., en parlant de quelqu'un qu'on a rossé, suivant l'expression du peuple.
428 LYSISTRATA
UKE FEMME.
Je ne vous craindrai jamais un instant , tant que respireront LaUipito et Ismène , ^ttje brave et chère Thëbaine. Vous feriez jusqu'à sept décrets de suite , que vous n*en seriez pas moins incapables de tout, parce que, ô infèmes, vous êtes en abomination à tout le monde et à vos voisins. Hier, dans le dessein de célébrer une fête joyeuse en l'honneur d'Hécate, j'ai voulu faire venir du voisinage , une femelle chérie de mes enfans , fille honjiéte et , aimable , une anguille de Béotie ; et on me l'a refusée tout net, à cause de vos décrets. Mais, malgré cela, vous ne cesserez jamais d'en faire de pareils, tant qu'on ne vous prendra point par les pieds pour vous jeter dans un précipice.
Flir DU SECOND ACTE.