‹ Traduction du "théâtre des Grecs", Volume 14Chapitre 3 sur 125 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

EvELPis et Pisthétère , l'un et l'autre Athéniens, paraissent chacun avec un Oiseau sur le poing. L'un porte un geai , l'autre une corneille. Ce sont leurs conducteurs pour aller aux pays des Oiseaux ; idée burlesque qui prépare toutes les

* Cette explication est vraiment ingénieuse; mais pour quelques convenances peureuses , que le P. Brumoy y remarque, combien d'autres endroits, non-seulement inintelligibles, mais tout-à-fait contradictoires à son système! Gela posé, nous ne voyons pas la nécessité d'y chercher d'autre allégorie , que celle qui se présente : c'est que , de la manière dont les affaires se gouvernent à Athènes , un homme sage doit la quitter , et s'envoler, s'il est possible , par-delà les nuées. (Note de l'ancien éditeur ). ,

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bizarreries de spectacle. Les acteurs , en consultant chacun leur Oiseau , vont et reviennent , avancent et reculent , font cent tours et détours au milieu des rochers, selon le gré de leurs guides qui s'amusent le plus souvent à leur becqueter les doigts. Cela fait dire des plaisanteries meilleures dans le jeu que dans la lecture; car il n'est d'abord question que d'une scène de pur spectacle qui met lés spectateurs au fait. Un morceau que dit Evelpis aide à l'explication du sujet. « Sa- » chez , messieurs , que nous avons une maladie » toute contraire à celle de Sacas ; car n'étant » pas d'Athènes , il veut en être liiàlgré qu'on en » ait. Pour nous , qui sommes Athéniens, et, sans » vanité, d'assez bonne maison, nous fuyons notre » patrie comme des Oiseaux. Ce n'est pas qu'elle » nous soit odieuse, comme si elle n'était ni ma- » gnifique , ni fortunée ^ ni propre à ruiner les M gens, mais que voulez -vous? Les cigales ne » chantent qu'un mois ou deux ; au lieu que les » Athéniens passent toute leur vie à gazouiller M dans les tribunaux ; or, c'est justement cette » musique qui n'est pas de notre goût , et qui » nous chasse. Une corbeille, un vase, des bran- » ches de myrte , voilà tout notre bagage. Nous » cherchons un lieu où l'on ne plaide point, un » lieu où nous puissions couler tranquillement » nos jours. Térée, que nous allons trouver, nous

COMÉOUS. 17

u dira sans doute , si depuis qu'il est Oiseau * il » n'a point découvert le séjour après lequel nous » soupirons. »

A ce mot de noblesse, dont les deux citoyens se piquent , et à toute la suite de ce discours , qui ne reconnaît Alcibiade fuyant la rigueur des tribunaux du peuple et contraint de chercher un asile à Lacédémone? Ils arrivent à un rocher. Ils frappent. Le valet de Térée sort sous la forme d'un Oiseau effrayant, c'est-à-dire avec un masque épouvantable et quelques pi urnes sur le corps^ L'effroi est réciproque. Les hommes le prennent pour un monstre à la vue die son bec hideusement ouvert, et il les prend pour des oiseleurs, l^outefois on se questionne de part et d'autre. Chacun déclare plaisamrnent ce qu'il lui plaît d'être. Les deux Athéniens nient qu'ils soient des hommes : et l'autre se dit Oiseau-valet; non que les Oiseaux aient besoin de valets , mais parce que lui et Térée , ayant été hommes , ils en conservent un peu les manières.

Il ne faut pas s'étonner qu'Aristophane nous peigne les Lacédémoniens sous la figure d'Oiseaux, et les Athéniens comme hommes. Ceuxci regardaient ceux-là comme des Grecs qui fai-

' Tout le monde sait la fable de Térèe. Il tut changé en huppe, Procné en hirondelle, et Philomèle en rossignol^ l.VI, et Virgile.

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saient une espèce h part, à cause de leurs mœurs rudes et un peu sauvages ; peut-être dësigne-t-on leur agilité à la guerre. D'ailleurs le poète s'enveloppe à dessein pour n'être entendu qu'à demimot, et il présente, selon sa manière, des spectacles grotesques pour faire passer les vérités à la faveur du comique et des ris. .

Le domestique étant allé éveiller son maître Térée , dans l'intervalle, Evelpis s'aperçoit que la peur lui a fait perdre son geai.

PISTHÉTÉRUS.

Tu l'as laissé échapper. O le timide person* nage !

ÉVELPIS.

Et toi , quand tu es tombé de frayeur, n'as-tu pas laissé aller ta corneille?

PISTHÉXÉAUS.

Ma foi, non.

ÉVELPIS.

Non; où est-elle donc?

PISTHÉTÉRUS.

Elle s'est envolée d'elle-même.

ÉVELPIS.

Il est vrai. Si elle s'est envolée seule > tu ne Tas pas iai^e' aller. Tu raisonnes juste.

( L'on raisonnait ainsi à Athènes , quand on eut laissé échapper Alcibiade à Thurium) . Térée paraît sous' la figure d'une huppe. L'on verra cju'ij représente Agis , roi de Lacédémone.

TÉRÉE

Çà, qu'on m'ouvre, un passage dans le hois , que je sorte.

ÉVELPIS.

Par Hercule, voilà un vilain monsieur d'Oiseau avec ses ailes et sa triple crête.

TÉRÉE

Qui sont ces gens-là qiïi me demandent?

ÉVELPIS y à part.

Les douze dieux étaient bien en colère quand ils t'ont bâti de la sorte.

TÉRÉE

Vous vous moquez de mon plumage? N'en riez pas. J'ai été homme comme vous.

ÉVELPIS , riant maigre lui.

Oh! nous n'avons garde

Hé ! de qui donc riez-vous , s'il vous plaît?

ÉVELPIS.

Ce n'est pas de vous. C'est que votre bec nous paraît plaisamment tourné.

aO LES OISEAUX,

TÉRÉE

Ainsi a-t-il plu à Sophoclç'de défigurer Térée ' dans ses tragédies.

ÉVELPIS.

Vous êtes donc Térée? Est-ce Oiseau, où paon » ?

TiRÉE.

Oiseau.

éVÊLPIS.

Où est donc votre plumage?

TÉRÉE

Il est presque tout tombé.

ÉYELPIS.

Par maladie?

Non : c*est que dans le pays Oiseau Ton mue en hiver pour se revêtir ensuite.

(Apparemment qu'Aristophane n'ignorait pas le temps de la mue des Oiseaux , qui est l'été; mais il veut indiquer l'austérité djBS Lacédémoniens qui faisaient gloire de s'exposer au froid et au chaud).

' Térée , tragédie perdue de Sophocle.

> Il dit paon au lieu de dire homme, par allusion à Argus qui gardait lo, et qui fut change en paon. Equivoque purement gT«cque.

Comédie» 21

TÉRÉE continue.

Mais qui étes-vous?

lÊYELPIS.

Des hommes.

TÉRÉE

De quelle nation?

ÉYELPIS.

Savez-vous où sont les belles galères ?

TÉRÉE

J'entends* Vous êtes d'Athènes , et plaideurs sans doute?

Au contraire, anti-plaideurs.

TÉRÉB.

Anti -plaideurs! Y a-t-il de celte graine dans l'Attique?

ÉYELPIS.

Sans mentir^ bien peu.

TÉRÉE

Quel est le sujet de votre voyage?

ÉYELPIS.

Le désir de vous saluer.

TÉRÉE

En quoi puis- je vous être utile?

an LES OISEAtJX,

ÉYBLPIS.

Le voici. Vous avez été homme; nous le sommes aussi. Vous avez eu des dettes ; nous en avons aussi. Vous avez été bien aise de ne point payer; nous le serions aussi. Changé depuis en Oiscfau , vous avez fait le tour de la terre et de la mer avec la double expérience et d'homme et d'Oiseau. Or, dites-nous, je vous supplie, si vous pouvez nous enseigner quelque bonne ville où l'on puisse dormir en repos?

Quoi , vous cherchez une plus grande ville qu'Athènes?

ÉVELPIS.

. Plus grande, non; plus commode, oui.

TÉRÉE

Ah! parbleu, vous aimez l'aristocratie. (Alcibiade était de ce goût).

ÉVELPIS.

Moi, non. Je hais trop Aristocrate '.

Térée ayant demandé à Evelpis et à Pisthétérus , l'un après l'autre , quelle ville serait le plus à leur gré , le premier en veut une où il soit toujours invité à de grands festins, et le second

< Mauvais orateur , fils de Scellius.

une où il puisse vivre en débauché. ( Alcibiade aimait la débauche et la bonne chère. Térée les raille et leur enseigne une ville sur les côtes de la mer Rouge).

- TÉREB.

Point de ville maritime , je vous prie. On y verrait bientôt aborder des sergens ainenés par le vaisseau salaminien.

(Il est clair comme le jour que ce traître garde le rappel d' Alcibiade , à qui Ton envoya la galère salaminienne , avec ordre du peuple de venir se justifier. Un mot si marqué justifie ce que nous avons dit et ce que nous dirons dans la suite au sujet de ce rappel et de ses eflfets).

gcÉRÉE.

Que n'ajlez-vous demeurer à Léprée? (Cette ville est en Elide , et Alcibiade avait été à Élîs^ dit Cornélius Népos , avant que de se retirer à Sparte).

ÉVELPI8.

Par tous les dieux , je hais souverainement Léprée , même sans l'avoir vue. Mélanthius * en est.

TÉRÉE

Vous avez encore dans la Locride, la ville des Opontiens.

« Mélanthius de Léprée , auteur des tragédies*

24 l'Es OISEAUX,

ÉYELPIS.

Je ne voudrais pas êire Opontien * , pour un talent d'or. Mais parlons de vptre vie d'Oiseau. Qu'^n dites-vous? Elle doit vous être bien connue?

TÉRÉE

Elle a ses agrémens à la longue. D'abord il n'est point question d'argent parmi nous. (A Sparte l'Etat était riche , non les particuliers).

ÉVELPIS.

Voilà déjà un grand mal de moins.

TÉRÉE

Nous picorons le sésame , le myrte , les pavots, les fleurs. (Les Lacédémoniens ëtarent fort sobres).

ÉVELPISr

Peste, voilà des festins de noce.

PISTBÉTÉRtJS.

Ah ! que vous feriez une puissante république, si vous me vouliez croire !

(Il semble voir Alcibiade qui commence à donner à Agis ces avis si funestes à Athènes).

TÉRÉE

Comment?

' Le poète joue sur le mot Opundetty nom. d'un citoyen d'Alliénés , qui était nn ennuyeux borgne.

COM^DIB. ZS

PISTHÉTÉRUS*

Primo. Ne papillonnez plus comme vous/aites avec un grand bec ouvert ; c'est une niaiserie indécente. Si l'on demande chez nous à Téléas l'augure ' , en lui montrant quelqu'un , quel est cet Oiseau-là/ C'est, diï'a-t-il, une espèce inconstante ^ irrésolue, incapable de prendre un parti : c'est l'oiseau sur la- branche.

('Cela signifie , n'imitez pas les Athéniens inconstans qui ont toujours cent projets d*ns la tête ; et changez vous-mêmes votre manière de faire la guerre. Au lieu de voltiger avec des partis, fixez- vous à quelque place de l'ennemi. Ainsi parlait Alcibiade aux Lacédémoniens).

TÉRÉE

Par Bacchus, voilà un très-bon mot. Que nous faut-il donc faire?

pisthIêtérus.

Vous rassembler dans une ville.

TÉRÉË.

Une ville ! Des Oiseaux !

PISTBÉTÉRUS.

Le pauvre raisonneur ! Regardez là-bas.

« Cet endroit eit obscur et difficile. Suidas lui donne un autre lent que M. Boivin a suivi. Il fait tomber la raillerie sur ce Télé&B comme t ur un h pmme incoasUnt. L*autee sens parait plus fondé*

TÉRÉK.

M'y voici.

PISTHÉTÉRUS.

£n haut.

TÉRÉE

J*y suis.

PlSTHÉTÉRiJS , prenant Tërëe par le bec , lui élisant faire la girouette.

Là, tournez la tête, là de toutes parts, là.

TÉRÉE

Je serai fort avancé quand je me serai tordu le. cou '.

PISTHÉTÉRUS.

N*avez-vous rien vu ?

TÉRÉE

Rien , que les nuées et le ciel.

PISTHÉTÉRUS.

Justement. N'est-ce pas là le pôle des Oiseaux?

TÉRÉE

Le pôle des Oiseaux ! Que voulez-vous dire ?

PISTHÉTÉRUS.

Oui, pôle, comme qui dirait lieuj car cet air tourne. tout autour, n'est-ce pas? et voilà pourquoi l'on dit pôle. Or, si vous l'environnez de'

' Tout ce badînage ou rëquîyideBt est d*nt les Chet^aSerg.

murs ï , le pôle deviendra PôUs , ville. Cela n*est-il pas clair? Par-là vous ferez chanter les hommes comme des cigales , et crever les dieux d'une faim plus que Mélienne ^.

( L'on verra par la suite que les hommes re- ' présentent toute la Grèce ^ etlesdieuiA-thènes).

TÉRÉE

Comment cela?

PISTHÉTÉRUS.

Rien de plus aisé. L'air est entre le ciel et la terre ; n'est-il pas vrai? Or comme , quand il nous prend envie d'aller à Delphes , nous somnies obligés de demander des passe-ports aux Béotiens , ainsi , quand les hommes feront des sacri- * fices, vous arrêterez tout court la fumée, si les dieux ne vous paient tribut pour le droit de passage.

(L'oh devine aiséme^t qu'il s'agit ici figurément de Décélie. Cette ville étant dans le territoire de l'Attique , les Lacédémoniens ne pouvaient s'en faire une place d'armes sans inter-

^ Aristophane en veut ici à la philosophie de Socrate , dont il dit ailleurs qu'il représentait lè~ ciel comme un fout. Voyea fes Nuées,

> Allusion â Mélos , lie de là mer Egée , que Nicias contraignit de 86 teaèkt par £imiiie.

rompre le commerce entre Athènes et une partie' de la Grèce, et sans incommoder beaucoup les Athéniens. C'est ce qu Alcibiade faisait entendre aux Spartiates. Décélie fortifiée devait être pour eux ce qu'était la Béotie qui barrait le passage à Delphes depuis la guerre déclarée).

TÉRÉE , riant.

Ah! ah! ah! J'en jure par la Terre, par les Pièges, par les Nuées, par les Rézeâux, je n'ai de ma vie entendu imagination plus plaisante. Çà, çà, bâtissons iwie ville. J'y suis déterminé, pourvu que les autres Oiseaux y consentent.

PISTHÉTÉRUS.

Mais qui pourra leur faire entendre cette affaire?

T^RÉE.

Vous-même. J^ les trouvai barbares ; mais, par un long séjour, je leur ai si bien appris le langage humain, qu'ils l'entendent et le parlent.

(La guerre du Péloponnèse avait donné lieu à tant de conférences entre les Athéniens et les Lacédémoniens , que ceux-ci , à pén^étrer le sens caché d'Aristophane, semblaient s'humaniser).

PISTBETERtJS.

Et comment les assembler?

' Très- aisément. Je vais dans 1% bocage; j'éveil-

lerai ma chère compagne ' ; nous les appellerons, et vous les verrez accourir incontinent auxaccens de nos voix.

PISTHÉTÉRtïS.

O le plus aimable des Oiseaux, hâtez-vous , je vous prie , et ne perdez point de temps. Adieu, allez au bois ; éveillez votre compagne.

Tére'e chanté aussitôt à la manière des chœurs tragiques , et en les parodiant. La douceur de la voix du rossignoj , et l'aventure d'Itys, si souvent célébrée dans les tragédies grecques , ne sont pas oubliées tei. Evelpis interrompt, son compagnon lé feit taire. A l'instant Térce préludant par des cris de huppe , et sa compagne par des io , tio , ils appellent de concert les Oiseaux. M. Boivin s'est donné la peine de traduire en vers ce chœur et tous les autres. Ce refrein adressé aux Oiseaux exprime la pensée de tout le morceau ;

Venez , avancez , hâtez-vous , Venez , volez , accourez tous.

* Procnë, femme de Tërëe et mère d'Itys. L'opinion commune est que ce fut Philomèle, sœur de Proené, qui fut changée eu rossignol , et Proche en hirondelle. Mais Aristophane et son ScUoliaste disent que Proché^st le rossignol. Aristophane n'est pas le seul, et nos trois poëtes tragiques sont de ce sentiment^ 011 du moins ils disent que Philomèle était mère d'Itys.

3o LES OISSAUX^

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