‹ Traduction du "théâtre des Grecs", Volume 14Chapitre 4 sur 125 · ACTE II · texte numérisé non relu

ACTE II

PISTBÉTÉRUS.

Aperçois-tu quelque Oiseau?

ÉVELPIS.

Ma foi, j'ai ^eau avoir le nez en Tair et la bouche béante, je n*en vois pas un ^.

Ils disent cela dans l'impatience de voir arrîl^er une foule d'Oiseaux , et déjà ils se plaignent de Térée ; mais un moment après ils entendent son cri de huppe, et ils aperçoivent le premier Oiseau; car ils viennent tous à la file pour donner lieu à cent plaisanteries. Les deux Athéniens un peu à l'écart glosent sur le premier. « Est-ce un paon ? » Ce n'est pas un Oiseau du commun , répond » Térée , mais un CKseau de haut parage , un » Oiseau de marais. » L'on voit bien qu'Aristophane en veut à quelque citoyen. Mais à qui ? Les spectateurs seuls le savaient. Un autre se montre. « C'est encore, dit-on, un Oiseau rare ,

» Ainsi Strepsiade a beau ouvrir de grands yeux , il ne voit les Nuées que quand elles se sont emparées du théâtre. Aristophane ne se fait pas scrupule de s'imiter souyent lui-même.

COMJËDIE» 3i

M et des pays étrangers. » On pince là quelque citoyen équivoque et étranger d'origine, comme ËKécestidès > ; car les masques , quoique figura en têtes d'Oiseau, représentaient par leur air ceux que le poëte voulait exposer à la risée publique. Ce jeu de théâtre est fort joli , et aussi spirituel que satirique, tant par l'étonnement des deux Athéniens qui raillent sur chaque Oiseau , que par les réponses all^oriques de Térée.

PISTHÉTÉRUS*

Quel est cet impertinent Oiseau de montagne qui marche si fièrement, comme un poëte?

TÉRÉE

C'est l'Oiseau de Mœdie.

( Il désigne la fierté des Perses. Il en parlera encore dans la suite ^ et non sans raison. Ce fut par les conseils d'Alcibiade que Lacédémone fit alliance avec la Perse).

PISTHÉTÉRTJS.

Un M ède sans chameau ! Commei^t a*t-il pu voler jusqu'ici ?

ÉVEI.PIS.

Et cet autre avec sa huppe?

> On eu parlera encore cî«de9sous.

52 tES OISEAtX,

PISTRÉTÉRUS.

Quel animal crêlé ! Vous n'éies donc pas le seul haut huppé, monsieur Térée?

TÉRÉE

C'est le Tèrée du poëte Philoclès. Celui de Sophocle est son père, et je suis son aïeul.

(L'on fait de ceci une application très-causti-r que h CalliaSy fils d'Hipponicu^^ et à Hipponi* eus, fils de Callias).

PISTHÉTÉRtJS»

0 Neptune ! Comme celui-ci a harbolté! Comment l'appélle-t-on?

TÉRÉE

Le barbotteur.

ÉYELPIS.

C'est donc Cldonyme '• Maïs si c'est lui , comment n'a-t-il pas perdu ses aigrettes et sa créie ?

Après avoir ainsi passe en revue phisieurs Oiseaux à la file , représentant tous quelques Athéniens connus, les deux acteurs, surpris de voir un nuage d'Oiseaux qui inonde le théâtre de tous côtés, augmentent la vivacité du spectacle par

« Clëonyme , ainsi qu'on Ta vu plus d'une fois, avait fui un combat , et avait perdu son casqne et son bouclier. Apparemment il était tombé dans la boue , comme le conclut très-bien - M. Boivin.

GOMâ>IE. 33

lears cris d'étonnement et par les noms plaisons qu'ils donnent à chacpie Oiseau en se les montrant du doigt ; car les Oiseaux sont tous diSerens et en si grand nombre (soit cpi'il y en eût plusieurs en peinture , comme le conjecture M. Boivin^ soit que le chœur fut augmenté de personnages muets et sans action ) que ce spectacle devait être aussi frai^pant que risible y surtout par la satire qui retombe sur les peuples d'Athènes et de Lacedémone y métamorphoses en volières d'étoumeaux^ de merles^ de pies, etc. Au reste , il ne faut pas être surpris qu'Aristophane sorte souvent dans cette pièce de son objet principal , pour répandre le sel de la satire à droite et à gauche. C'est sa façon ordinaire , et l'on n'en trouve pas moins le £d de sa pensée dominante.

Les risées finies , l'Oiseau-coryphée prend la parole ^ et demande qui les assemble et pourquoi? « Moi, dit Térée, pour le bien commun, que » deux mortels viennent procurer aux Oiseaux. » Deux mortels , s'écrie le chœur. Ah traître , » vous nous livrez à nos ennemis ! » Aussitôt les Oiseaux, devenus furieux, prononcent la sentence de mort contre les deux Athéniens, et se mettent en devoir de les déchirer. Il y a encore deux scènes de ce même goût : l'une dans les Adtarmens qui veulent lapider DicseopoUs, et l'autre dans les Guêpes qu\ veulent percer de leurs ai- XIV 3

54 IJES OISEAUX,

guillons Bdélycléon et ses valets. Je prie le lecteur de faire attention à ces rapports de diverses comédies. C'est par -là qu'on connaît le goûtât la manière, du poète. Ces deux hommes font des plaintes comiques à la manière d'Aristophane.

PISTHÉTÉRUS.

Ah y nous voilà morts !

ÉYELPIS.

C'est toi qui causes nos malheurs. A quoi hon m'amenerici?

PISTHÉTÉRUS.

Pour m'accompagner.

éVELPIS. ,

Oui, pour me voir pleurer.

PISTHÉTÉRUS»

Pleurer! Tu badines!

ÉVELPIS.

Point du tout.

PISTHÉTÉRUS.

Le moyen de pleurer quand tu auras les yeux crevés » ?

Les Oiseaux, dont la fureur n'est pas moins gro- . tesque et bizarre que la peur des deux homnles ,

* M|Iice sur Sophocle et <l'autre8 poètes qui représentent Œdipe pleurant avec ses yeux crevés.

s'animent à fondre sur eux, se rangent en ordre de bataille , et commencent à montrer qu'ils ont bec et griffes. Evelpis veut fuir. Son ami le retient. Il est d'avis de faire face. « Prends, dit-il, » une de ces marmites. — Des marmites ! A quoi » cela nous servira-t-il, repond l'autre?»*

PISTHÉTÉRUS.

A nous garantir de la chouette.

Suivant l'idée de Pisthëtérus , la chouette. Oiseau de Minerve et des Athéniens , ne fera point de mal dès qu'elle verra la marmite. Ce mot plaisant s^explique aisément , ce me semble , par la comédie des Chevaliers y et par tant d'autres morceaux où l'on a vu que Cléon et ses imitateurs , en fait d'ambition, gagnaient le peuple par des repas. A l'égard des Oiseaux à griffes crochues, pour les écarter, Pisthétérus conseille à son ami de prendre une broche en guise d'épée , et un plat au lieu de bouclier : comique outré et bas^ si l'on veut ; mais extrêmement satirique contre le génie athénien. Evelpis avoue que ce stratagème vaut tous ceux de Nicias ^ Le chœur fait un assaut en gazouillant ces paroles : frappons , déchirons , perçons. C'est la figure d'un combat de Lacédémoniens avec des Athéniens. Térée a beau inter-

> Nicias entendait les stratagèmes de guerre, et il en avait donne preure à Ttle de Mélos.

céder pour les deux hommes , comme parens de Procné , c*est - à - dire Alhéniens ( car Procné était fille de Pandiou , ainsi que Philomèle^ et la première avait épousé Térée*, qui était roi de Thrace j , ce nom d'Athéniens révolte encore plus les Oiseaux; preuve évidente qu'Aristophane, par les Oiseaux, entend les Lacodémoniens, et par Pisthétérus, Alcibiade fugitif,

Térée, à force d'employer la maxime, qu'il faut profiter des instructions d'un ennemi , vient enfin à bout de suspendre le courroux des Oiseaux. Le chœur consent de donner audience , et Pisthétérus dit plaisamment : « Leur colère se *> passe , reculons d'un pas '• » Puis, voyant que c'^st tout de bon qu'on fait trêve : « Çà , dit-il, M ils se disposent à faire la paix ; niettons bas le » casque et le bouclier. Non , avançons plutôt » la broche en main au milieu de notre rempart » de cuisine, et regardons au-dessus de la mar- M mite ; car il n'est pas question de fuir. »

Alcibiade était homme de bonne chère , et l'on découvre , à travers toute cette bouffonnerie d'Aristophane , que c'est lui dont il s'agit. Il n'est

< Si pourtant ce mot, reculons d'un pas ^ n'appartient point au ^choeur , comme le croit M. Ruster *,

* Tous les manuscrits consultés par M. Brunck mettent ce* paroles dans la bouche de Pisthétérus. Kuster a très-mal entendu >ce passage.

pas jusqu'au nom de Pislhëtérus qui ne convienne à cette explication. Il si^m&e compagnon Jidèle y comme Eyelpis bonne espérance*

ÉVELPIS.

Fort bien ; mais, si nous sommes tués , où sera noire tombeau?

FISTHÉTÉRUS.

Dans le Céramique ', où Ton enterre les braves d'Athènes. Pour y être inhumés aut dépens du public ; nous dirons hardiment aux administrateurs que nous avons été tués dans le pays des Oiseaux.

Le choeur , qui s'était rangé en ordre de ba»

taille , reprend s:i première place , et interroge

Térée sur les deux étrangers. Celui-ci expose leur

dessein de bâtir une ville en Tair. La chose paraît

incroyable ; tant elle est surprenante; mais on est

bien aise de les entendre. Térée le» exhorte donc

de U part du chœur à ne rien craindre , et à sus»

pendre leur armure à la cuisine. Mais Pisthé-

teru5^ pour dire une malice , veutqu'auparayanl

les Oiseaux fassent avec lui un traité semblable à

celui que Farmurier Pithécus ^ a fait avec sa

femme , à savoir que les coups de gritfe n'en se-*

' Liea de la sépultare des guerriers athéniens morts an combatt * Nom vërltable d'un Athénien ^ quoiqu'il signifie singe*

raient point. Le chœur le jure. « Ainsi, dit-il, M puissions-nous vaincre nos rivaux au jugement » des commissaires et des spectateurs ' ; et si nous » vous trompons , puissions - nous ne l'emporter » que d'un suffrage ! »

Pour porter jusqu'au bout Fallégorie , un héraut d'armes s'avance au milieu das deux prétendues armées , et ordonne aux soldats de retourner chacun chez soi avec ses armes : formule ordinaire des trêves. Tandis que le chœur raisonne à ce sujet , Pisthétérus parle du discours qu'il va faire , comme un pâtissier de son ouvrage ^. II demande une couronne 3. « Allons-nous au festin, w lui dit-on ? — i Non pas cela, répond-il; mais je » cherche dans ma tête quelque tour surprenant ,

» quelque effort d'éloquence...*, là Certes,

» Messieurs , votre situation m'afflige extréme- » ment^ vous qui avez été rois. »

Ce mot et ce qui suit est bien remarquable , pour confirmer qu'il n'est question ici que d'Alcibiade, sous le nom de Pisthétérus, qui exhorte les Oiseaux, c'est-à-dire les Lacédémoniens , à

> Preuve que les juges ne décidaient pas, indépendamment des spectateurs, du mérite des comédies.

' Satyre contre W orateurs.

3 On prenait une couronne ayant que de parler en public , et aux festins.

bâtir une ville, je veux dire, à fortifier Décélie. Les Lacëdëmoniens avalent toujours ëtë, sinon les rois, du moins les chefs de toute la Grèce, dans les guerres communes. Athènes même ne leur disputa le pas que depuis la guerre de Perse.

LE CHOEUR répond.

Nous rois! Et de qui? ^

PISTHÉTÉRUS*

Dé tout j de moi premièrement , et de cet autre Athénien; plus anciens d'ailleurs que Jupiter, Saturne , les Titans et la terre même.

(Toutes les villes de Grèce c'taient folles d'origines fabuleuses et supérieures à l'antiquité connue ,- les Lacédémoniens surtout , aussi-bien que les Athéniens).

LE CHOEUR reprend.

Plus anciens que la terre !

PISTBÉXÉRUS.

Oui , par Apollon.

LE CHOEUR

Par Jupiter , je n'en savais rien.

Sur cela, Pisthétérus leur fait à la lettre le coqà-l'âne du Médecin malgré lui S ou du Paysan Gareau ^. Il leur dit que ce sont de bonnes gens

s Quand il parle latin , et qu'il explique la maladie de Lucinde.

a Dam la comédie de Bergerac.

4o LES OISEAUX 9

sans étude. (Les Lacédémoniens s'appli<juaient plus à cultiver le corps que l'esprit); que s'ils avaient lu Esope ^ ils sauraient que l'alouette était le plus ancien des Oiseaux, plus ancien que la terre ; et que son père étant mort, ne sachant quiel tombeau lui donner , elle l'ensevelit dans sa tête. Voilà le droit d'aînesse assuré aux Oiseaux sur les dieux et les hommes. Pisthétérus fait plus , il confirme l'antiquité de l'empire des Oiseaux sur les hommes , avant celui des dieux qui l'ont usurpé. Il relève l'empire du coq sur les Perses avant les rois. C'est pour cela, dit-il, qu'on l'appelle Oiseau de Perse , et qu'il marche gravement crête levée , comme s'il avait la tiare. C'est pour cela que , par un reste de son antique pouvoir , il réveille dès la pointe du jour tous les artisans. Par des raisonnemens de cette force , mais tous satiriques ou bouffons, Evelpis et Pisthétérus tâchent de persuader aux Oiseaux qu'ils sont originairement les rois de l'univers. Encore un exemple ou deux suffiront.

PISTHÉTÉRUS.

L'autorité des Oiseaux a été si grçinde , que, dans lea villes grecques où il y avait des rois , on voyait sur leur sceptre un Oiseau qui prenait sa part des présens*

J'avoue que j'ignorais cela. Aussi étais-je bien

COMÉDIB. 4^

ëtoiuié y quand je voyais dans nos tragédies un Priam avec son sceptre surmonté d'un Oiseau cpii observait Lysicrate > , par jalousie des présens qu'il reçoit.

PISTHÉTÉRITS.

Voici le beau , voici l'admirable : c'est que Jupiter même qui règne aujourd'hui^ porte encore, tout roi qu'il est ^ un aigle sur sa tête; sa fille Minerve un hibou , et Apollon un épervier , comme ferait un valet de chasse.

ÉVELPIS.

Par Cérès , vous dites des merveilles. Mais pourquoi les Oiseaux sont -ils des emblèmes de divinités ?

PISTH^ÉRUS.

C'est afin qu'ils aient la première part aux sacrifices qu'on fait aux dieux et même à Jupiter. On ne s'avisait pas jadis de jurer par les dieux : Ton ne jurait que par les Oiseaux. Aujourd'hui encore Lampon ^ ne jure que par l'oie quand il

' C'était un général athénien , selon quelques-uns , selon d'autres , un poëte tragique ', mais l'un ou l'autre fort intéressé et ayide de présens.

3 n prononçait mal, et disait v:^ r^ x^^ P^' ^'^^^ » ^^ ^^^^ ^^ y^ rov Zfvœ par Jupiter. Nous aTons tu une raillerie de cette espèce au sujet du grasseiement d'Alcibiade.

veut tromper. Telle était voire souveraineté; mais depuis y les choses ont furieusement changé, etc.

Il dit qu'on traite les Oiseaux en esclaves ; qu'on leur fait une guerre cruelle comme à des furieux ; qu'on les poursuit jusque dans les temples ; qu'on imagine cent sortes de stratagèmes et de pièges pour les prendre ; qu'on les vend ou achète ; qu'on les met à toutes sauces ; et surtout à une sauce où il entre du fromage , du benjoin , du vinaigre ; le tout joint à un assaisonnement plus doux, comme si l'on voulait les embaumer.

Tout cela se rapporte évidemment aux Lacédémoniens représentés sous la forme d'Oiseaux. C'est Alcibiade qui leur pjirle et leur exagère les mauvais traitemens que leur ont faits les Athéniens , surtout à l'affaire de Pylos. Si l'on veut bien se rappeler tout ce qui a été dit sur cela , et lier toutes les idées , l'énigme ne paraîtra pas fort obscure , et l'on aura le plaisir d'en lever tous les voiles.

Le chœur gémit sur le récit de ces maux , à la vue de son sort présent et de sa puissance passée ; mais il respire dans l'espoir qu'il fonde sur les avis et le secours d'un libérateur telquePisthétérus, c'est-à-dire Alcibiade.

Pisthétérus vient au fait ; et voyant les Oiseaux entièrement gagnés en sa faveur : u Bâ-

GOMÉD](E. 43

» tissez , leur dit-il , une ville forte tout au tour M de la terre , avec de bons murs de brique tels n que ceux de fiabylone. Ensuite, sommez Ju- » piter de vous rendre l'empire usurpé. En cas » de refus, déclarez-lui une guerre sacrée , et ne » permettez plus aux dieux d'aller séduire les » Alcmène , les Europe et les Sémelé. En troi- » sième lieu , je veux qu'on envoie un ambassa- M deur Oiseau chez les humains , pour leur dé- » clarer que désormais ils aient à sacrifier aux » Oiseaux, comme aux souverains maîtres, avant » que d'oser sacrifier aux dieux. »

n entre dans le détail burlesque du paitage des dieux et des Oiseaux ; de manière que ceuxci soient servis avant ceux-là , conformément à leur goût. Qui ne reconnaît à ces traits le ridicule qu'Aristophane veut jeter sur l'ambition des Lacëdémoniens , qui n'affectaient de vouloir fortifier Décélie que pour aspirer au souverain pouvoir? Aussi en vinrent -ils à bout , comme on le verra à la fin de la guerre du Péloponnèse.

Térée fait quelques objections aussi risibles que les réflexions d'Évelpis. Mais Pisthétérus va son train sans trop s'amuser à répondre aux difficultés, si ce n'est en bouffonneries, comme quand il dit : « Vous craignez qu'on ne vous prenne pour » des geais revêtus. Hé ! Max^ure n'a-t-il pas des

44^ IJBS OISEAUX,

» ailes? La Victoire et TAmour n'en ont-ils pas? » Homère ne compare-t-il pas Iris à une timide w colombe ? » Preuve incontestable qu'Arislophane et ses confrères les comiques ne raillaient que les dieux d'Homère et de la fable qu'il ëtait permis de jouer sur la scène et non ces mêmes dieux entendus et honorés à la manière du pays '»

Térëe propose une objection plus forte. Mais, si Jupiter tonne , Pisthëtérus fait semblant de ne pas entendre , et donne un pouvoir équivalent aux Oiseaux sur les hommes, ce Si ceux-ci , dit-il, » refusent de vous reconnaître pour rois , et s'obs- *> tinent à vous préférer les dieux de l'Olytnpe , » envoyez sur leurs terres des volées de moineaux » et d'autres partis semblables pour fourager^ » Qu'alors Gérés les aide si elle peut. »

TÉBÉE.

Par Jupiter, elle n'en fera rien. Vous la verrez alléguer cent prétextes.

(Allusion aux défaites des magistrats d'Athènes dans les disettes de blé).

PISTHÉTÉAUS.

Autre expédient. Dépêchez un régiment de corbeaux pour crever les yeux des bœufs et des brebis. Qu'Apollon les guérisse alors avec sa mé-

' Voyez la conclusion générale, à la fin.

CiOltÉDIB. 45

decine. Où trouvera-t-il de l'argent? car il en exige pour guérir les gens.

Éy£i.pis«

Oh ! doucement , je vous prie : attendez que j'aie vendu ma petite paire de bœufs.

PISTHÉTÉRUS 9 aox Oiseaux.

Mais si les hommes plus raisonnables vous reconnaissent pour leurs divinité; y jusqu'à vous appeler leur Terre, leur Neptune, leur Vie, vous les comblerez de biens.

LE CHŒUR

De quels biens , s'il vous plaît?

PISTHÉTÉRUS*

Plus de sauterelles qui dévorent leurs vignes en fleur. Un détachement de chouettes suffira pour les en purger : plus de moucherons et de vermisseaux qui rongent les figuiers. Un escadron de grives vous les croquera tout net.

TÉRÉE

C'est quelque chose. Mais comment enrichir les humains ; car ils sont friands d'argent par* dessus toute chose ?

PISTHÉTÉRUS»

Bon , au moyen d'un petit grain de divination qu'ils sauront employer^ vous leijr enseignere»

les riches mines et les bons trafics. De plus y pas un vaisseau ne périra sur mer.

LE CHOEUR

Gomment cela ?

PISTHÉTÉRUS.

L'Oiseau consulté prédira tout. « Ne vous met- » tez pas en mer : il y aura gros temps. Partez : il » y fait bon. »

ÉYELPIS 9 à part.

Cela étant , j'achète un vaisseau ; me voilà marin ; car je n'ai guères envie de rester parmi vous.

PISTBÉTBRUS.

Bien plus : les Oiseaux découvriront aux humains les vieux trésors cachés dans le sein de la terre ; car ils savent bien où ils sont ; ne le diton pas tous les jours? « Personne ne sait où est ** mon trésor , si ce n'est quelque Oiseau. »

éVELPIS , à part.

Si cela est, je vends mon vaisseau et j'achète une bêche. J'aime mieux dénicher des vases remplis d'or.

LE GHCffilTR.

Mais la santé habite chez les dieux. Le moyen que nous la procurions aux hommes?

GOMÉDIB. kl

PISTHÉTÉRITS.

Bon , bon : fortune vaut santé. On n'est malade (jue quand on est mal dans ses aflFaires.

LE CHOEUR

Oui , mais la longue et verte vieillesse qu'ils aiment tant; est encore dans l'Olympe. Les laisserons-nous mourir jeunes?

PISTHÉTÉRXJS.

Jeunes ? Bien loin de cela , vous augmenterez leurs années de trois cents ans.

LE CHOEUR

Où les prendre?

PÏSTHÉTÉRUS.

Où les prendre î Chez vous-mêmes. Quoi ! vous ne savez pas que la corneille vit cinq fois l'âge de l'homme?

éVELPIS , parlant aux Oiseaux.

Peste ! Leur empire vaut hien mieux que celui de Jupiter.

PISTHÉTÉRUS.

Cent fois mieux. D'abord point de temples à hatir, point de marbres, ni de portes dorées. Des arbrisseaux et des chênes', voilà leurs autels. Pour les Oiseaux de conséquence, nous avons l'olivier. Plus de 'pèlerinages .à Delphes ou à Ammon. Nous n'aurons qu'à nous tenir sous

48 LES QtSnAVX,

quelque arbre avec un peu d'orge ou de blé , et , les mains étendues \ présenter nos vœux et nos offrandes. A l'instant nous serons exaucés ^ pour une poignée de grain*

Sous le masque de cette impiété tolérée sur le théâtre ; il y a un mystère assez fin. Le poète veut dire que l'empire des Lacédémoniens serait plus supportable que celui des Athéniens ; que les premiers ^ par l'habitude d'une vie sobre et austère , fouleraient moins les peuples alliés , que ne ieraient les seconds accoutumés à la bonne chère et à la magnificence en fait d'édifices et de tout. Mais il s'enveloppe ^ comme nous l'avons dit. Il n'eût pas été sûr de parler plus clairement dans une république aussi jalouse de souveraineté que Tétait Athènes.

Les Oiseaux éblouis de ces belles promesses de Pisthétérus^ se rendent à tous ses avis. Ils prennent sur eux le soin de l'exécution ; mais ils lui laissent le soin de la conduite. Ainsi en usèrent les Lacédémoniens gagnés par Alcibiade , dont la rèti*aite et les conseils causèrent plus de dommage à sa patrie, que sa présence et son génie ne lui avaient procuré d'avantages jusqu'alors.

Le parti pris de bâtir la ville, et de suivre de point en point les avis de Pisthétérus , Térée dit : « Qu'il n'y a point de temps à perdi*e, et qu'il

COIGÉDIE. 49

w ne faut pas temporiser comme Nicias.» Nicias, ne pouvant rompre le projet ^e rexpédition de Sicile , avait temporisé et tire en longueur tant qu'il avait pu. Il y commandait malgré lui , et l'on verra bien qu'Aristophane était de son sentiment sur cette entreprise , car quoiqu'il n'en dise pas un mot , tout le reste de la pièce tend à faire voir aux Athéniens l'importance de prévenir les vues des Lacédémoniens sur Décélie , et de quitter toute entreprise étrangère , pour se défendre dans le cœur de l'Etat.

Térée prie ses nouveaux hôtes d'entrer dans son nid , c'est-à-dire dans sa grotte. Il leur demande leur nom. Ils font quelques difficultés comiques. On leur promet de les rendre ailés au moyen d'une certaine racine. Les Oiseaux et eux demandent à voir la compagne de Térée et à l'entendre. Elle paraît : on lui fait la cour; et les deux étrangers entrent chez Térée.

Au sujet des galanteries que dit Pisthétérus à la vue de Procné , qu'il vaut mieux appeler ici Philomèle , suivant nos idées , il est à propos de remarquer qu'Alcibiade aima Timéa, femme d'Agis , et qu'il en fut aimé , jusque-là qu'il lui laissa un fils ^ qu'elle appelait Léotychide en public , et Alcibiade en particulier. La chose était si peu

* Voyez Plutarque , dans Alcibiade^

5o 1.ES OISEAUX,

cachée , que le héros alhcnien disait en badinant qu'il n'avait répondu à Tamour de la reine , qu'afin que sa race régnât sur LacédémonCé Mais il n'en fut rien. Agis découvrit l'intrigue, et prouvant par un alibi que Léotychide n'était pas à lui , il le désavoua j et ce fils d'Alcibiade fut privé de la royauté, ^eut-étre Aristophane veutil insinuer ici les premiers soupçons de cette galanterie.

Le chœur, après un court compliment à Philomèle , fait son discours aux spectateurs ' , toujours entrecoupé d'autres pejlits morceaux comme dans les pièces précédentes. Pour inviter les hommes à reconnaître les nouveaux dieux , l'Oiseau coryphée peint aux mortels la misère de la condition humaine,' leur faiblesse, leurs ténèbres, leur inconstance , la brièveté de leur vie, et quel malheur c'est pour eux de n'être pas Oiseaux. Il veut qu'ils prêtent l'oreille aux sublimes connaissances qu'il va donner sur la naissance du monde , assurant qu'ils laisseront là Prodicus ^ et sa philosophie. Il soutient que d'abord il n'y avait que le chaos, la nuit, l'érèbe et le tartare; que la nuit et l'érèbe produisirent un œuf, d'où sortit l'Amour avec des ailes d'or ; que celui-ci avec le

« nAPABA2I2. '

> Il en a été parlé dans les Nuées,

COMÉDIE. 5l

chaos ailé donna le jour au peuple-Oiseau ; qu'il hrouilla ensuite toute la matière qui existait, et que de cette confusion d'ëléniens naquirent le ciel , la terre et les dieux. Il prétend prouver parlà que la race des Oiseaux est antérieure aux dieux mêmes ; et, pour justifier leur origine de rAmour , il allègue les ailes , et n'oublie pas les petits présens d'Oiseaux que les amans se font. Il insiste sur la distribution des saisons prescrite par les Oiseaux , dont les uns , comme les grues , quand elles se retirent en Libye , avertissent qu'il est temps de semer , de rentrer dans les ports et d'acheter des fourrures pour le voleur Oreste ' , sous peine d'être dépouillé en chemin , si on y manque : les autres , tels que le milan , montrent en paraissjaiit aux beaux jours , que c'est la saison de tondre les brebis; les autres, comme l'hirondelle , font quitter la robe fourrée pour des vêtemens plus légers. « Nous tenons lieu, dit- il, » d'Ammon , de* Delphes , de Dodone ^ et d'A-

< Il en est parle deux fois dans cette comédie: il fallait que ce fût un fameux brigand.

^ I>odone , yille de Molossie. La forêt pfophétique consacrée à Jupiter en était voisine , aussi bien que le temple de ce dieu , si renommé par ses oracles. On a parlé ailleurs de Terreur des prétendues colombes fatidiques : erreur causée par un mot théssalien , qui signifiait également colombes et vieilles femmes. C'étaient des vieilles qui rendaient les oracles.

» pollon. » Il entre dans le détail pour faire voir qu'on ne fait nulle entreprise sans avoir interrogé les Oiseaux ; qu'enfin par l'usage , quantité de choses s'appellent du nom à^ Oiseau chez les Grecs : d'où il conclut que c'est aux hommes à élever des autels aux Oiseaux, avec assurance de recevoir des bienfaits sans nombre et au-delà de leurs désirs.

Un éloge sur les concerts de Philomèle , que Phrynicus^ dit-on, s'étudiait d'imiter, interrompt un moment ce discours! On le reprend en publiant le droit d'asile pour tout criminel qui voudrait vivre dans la ville des Oiseaux. C'est un cadre de satire bien caustique, car on y nomme des crimes , des vices , des coupables et des originaux connus à Athènes : par exemple , Exécestidès , esclave de Carie , dont on a parlé ailleurs , et qui voulait" être Athénien à toute force ^ sans pouvoir faire preuve. « Qu'il vienne chez nous , M disent les Oiseaux , il se fera des aïeux tels qu'il n voudra, et il aura droit de citoyen. » On traite de même et pis encore les enfans rebelles à leurs pères , les esclaves fugitifs et marque's sur les épaules , un Philémon et un Spintharus Phrygien , et un traître Pisias. Rien de plus cruel , en fait de raillerie, que cette invitation qu'on leur fait de se retirer chez les Oiseaux , pour peupler la nouvelle ville , comme les brigands {.euplè-

rent Rome. Aiîstophane jette par-là un vernis odieux sur la retraite d'Alcibiade à Sparte^ et sur Décélie.

Le discours , une seconde fois interrompu par des louanges sur le concert des Oiseaux , se renoue en vantant les avantages dés ailes , c'est-àdire qu'on revient à la satire , selon l'usage des chœurs comiques. Si les hommes étaient ailes , un spectateur ennuyé d'une scène tragique se déroberait du cirque ; Patroclide n'aurait pas eu le malheur au spectacle de laisser échapper un bruit et une odeur qui ont produit tant de risées. Le chœur pousse ainsi malignement sa pointe; car cet autre cadre vaut bien le précédent. Il retombe enfin sur Diitrephès « qui n'ayant, dit-il, » que des ailes > d'osier , est pourtant devenu » chef de tribu et de cavalerie , en un mot , le » coq le plus haut huppé. » Tant il est bon d'avoir des ailes!

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