ACTE m
PiSTHÉTÉRUS et Evelpis s'en reviennent métamorphosés en Oiseaux bizarres et rient l'un tie
' C'est qa*il faisait des corbeilles et des figures d'osier.
Tautre. Le premier appelle son compagnon un oison ébauché ; et le second lui rend son quolibet en l'appelant merle tondu. Ces quolibets ne sont point sans allégorie. Pour l'expliquer, il n'y a- qu'à comparer Aristophane avec lui-même. L'oie signifie Lampon , qui jurait par l'oie , et le merle sans plumes marque Callias qui se laissait plumer ^ Quoique les commentateurs n'en disent rien, la conjecture n'en est pas moins juste, et fait voir de plus en plus que ce n'est pas sans fondement qu'on explique ici cette pièce comme une énigme. Les deux nouveaux Oiseaux concluent que ces ressemblances leur conviennent , et que , comme dit Eschyle , leur plumage n^est point étranger , mais à eux en piopre. Ce vers d'Eschyle était devenu proverbe,
ce Que faut-il faire? » dit Térée en se montrant tout -à- coup. — « Donner un nom pompeux à la w ville, répond Pisthétérus, et sacrifier aux Oi- » seaux. » Il propose de la nommer Sparte : nouvelle preuve qu'il s'agit des Lacédémoniens , représentés par l'assemblée des Oiseaux. Le nom de Sparte fait peur à Térée. On opine à lui donner un nom tiré des Nuées et des Coucous , Néphélococcygie. « 0 le grand nom , s'écrie Térée ,
» Voyez ces deux traits ci-dessus, au coniinciiceinent de Tacle second , et dans le premier.
» Néphélococcygiè! N'y a-t-il point une ville » ainsi nommée où sont les biens de Théagène » en partie^ et tous ceux d'Eschine '? »
xy-
' Fils de Sellus. Eschine et Tbëagène étaient de faux riches qui se vantaient sans fondement, et dont les biens étaient, comme Ton dit encore aujourd'hui , sur les brouillards. Arioste a peut-être tiré de là Tbeureuse idée d*un pays dans la lune, où se retrouve tout ce qui se perd sur la terre.
J'ose l'imputer à la Lune :
Car cette divinité brune , Afin que vous n'en doutiez pas , A plus d'un rapport ici-bas ; N'en cru|^ons-nour que 1* Arioste, Qui nous dit^u'en courant la poste.
D'un air aussi fin que plaisant, Elle amasse, chemin faisant.
Comme un larroneau qui tout serre.
Ce qui se perd sur notre terre:
' Bassesse, hommages, soins rendus.
Sans que grand seigneur s'en émeuve ; Tant de pas , tant de vœux perdus , Soupirs d'amant, larmes de veuve, Innocence, simplicité.
Droiture , candeur , probité :
N'espérons pas qu'il en repleuve ; Car dame Lune, en fait de bien , Nous vole tout et ne rend rien.
Si pourtant quelque téméraire , Aussi fou que fiit Bergerac , Montait dans son monde lunaire, n pourrait, ab hoc et ah hâc, Eattraper de cette donzelle , En fouillant dans ses magasins Toujours nombreux et toujours pleins»
56 liES OISEAUX,
PISTHÉTÉRVS.
Oui , croyez qu'ils y sont encore mieux que dans les plaines de Phlègre * , avec les rodomontades des dieux au sujet du combat des gëans.
TÉRÉE
O l'opulente cité ! Quel dieu lui donneronsnous pour patron?
PISTHÉTÉRUS.
Donnons-lui Minerve.
TÉRÉ£.
Bon , Minerve! Il serait beau dejyoir dans une ville bien policée une femme armée de pied en cap pour pa trône, et pour citoyen un Oisthène^ la quenouille à la main.
Voilà bien des satires en peu de mots; mais
Plus d'un trésor qu'elle y recelle:
Mainte vertu , maint beau talent , Maint bon sens, et mainte eervelle.
Comme Astolphe retrouva celle Que perdit le fougueux Rolland.
Mais je consens qu'on les y laisse , Pourvu qu'on y laisse à ce prix Tous les maux que la Lune a pris.
M. Ludovic. AriostOy Orlando furioso; cant. 34 > stanz. 73. > EnThrace.
9 II y a peu de pièces d'Aristophane , où le débauché Glisthène n'ait son mot.
COMÉOIE. 67
revenons au point capital. La ville en Fair est Décëlie. Il faudrait s'aveugler pour ne pas reconnaître que dans cette pièce tout tend naturellement à ce but. En voici la démonstration dans le miot suivant.
PISTHÉTÉRUS.
Qui donc choisirons -nous pour garder la forteresse?
TÉRÉE
Un de nos Oiseaux, Perse d'origine, Oiseau belliqueux, le poussin de Mars.
(C'est que les Lacédémoniens comptaient sur le secours du roi de Perse, avec qui ils avaient figiit alliance par le conseil d'Alcibiade).
PISTHÉTÉRUS) riant.
Ah ! ah ! monseigneur Poussin.
TÉRÉE
Oui , poussin de Mars. Ne vous en moquez pas. C'est un Oiseau fait aux rochers et aux murs.
Le poète désigne les montagnes de Perse , comme s'il disait nettement : Les Perses , accoutiâ&és à leurs monts, sauront bien garder notre citadelle et nos murs. Ce n^est pas la première fois qu'Aristophane s'est raillé des Perses , lorsqu'ils étaient ennemis d'Athènes. J'en ai rapporté
un exemple dans les AcharrUenSy scènes II et III , actes V^ et II. Il y parle même en bouffon des montagnes d'or de la Perse par allusion à leurs mines , et aux vases d'or xlont se servaient les rois pour leurs plus vils besoins. En comparant un peu Aristophane avec Itii-méme , l'énigme <jue nous examinons cesse \d'en être une.
Pisthétérus faisant l 'architecte donne à Evelpîs cinquante ordres ridicules tout d'une haleine. (( Cours et vole dans l'air , dit-il ; sers les ma- » çons qui travaillent; porte des pierres; ôte tes » habits; bats du mortier; prends la truelle et » l'auge ; monte à l'échelle ; romps-toi le cou ; » range les gardes; entretiens le feu; dors en- » suite ; envoie des hérauts , l'un de bas en haut^ » l'autre de haut en bas, puis vers moi. »
C'est-à-dire que tu vas rester ici les bras croises, et pleurer, s'il t'en prend envie.
' Dans le texte , c'est Tërée qui parle. M. Boivtn , qui a bien vu l'erreur, donne ce mot à Pisthétérus. Je suis persuadé qu'il ne saurait convenir qu'à Evelpis : la suitele montre.
Cette conjecture du P. Brumoy est d'un savant chez qui la critique et le goût allaient de pair. M. Brunck a confirmé cette conjecture par la collation des meilleurs manuscrits, où on trouve sous le nom d'Evelpis tout ce qui est mis dans les éditions vulffaires sous le nom de Térée. Voyez la traduction.
PISTHÉTÉRTIS.
Va, mon cher, va , dis- je , où je t'envoie; car on ne peut rien faire sans toi. Pour moi, je demeure pour attendre le sacrificateur , afin de commencer la cérémonie en Flionneur des nouvelles divinités. Qu'on apporte la corbeille et le bassin.
Le chœur , très - satisfait de cet hommage , anime les musiciens. Pisthétérus , après quelques airs , impose silence au corbeau , c'est-à-dire à l'acteur masqué qui joue de la flûte avec sa muselière. Ces joueurs de flûte attachaient leur instrument par des courroies autour du cou. «c Sa- » crificateur , reprend Pisthétérus , isacrifiez à M nos dieux. » II obéit , et en nommant les plus singuliers parmi les dieux - Oiseaux ^ il fait une invocation burlesque , où il substitue la colombe à Vénus , le cygne à Apollon , l'aigle à Jupiter , l'autruche » , mère de Cléocrite , à Cybèle , et ainsi du reste. Comme il se sert de la . formule ordinaire d'invocation , il prie non - seulement pour Néphélococcjgie , mais pour Chios, a cause de l'étroite alliance de cette île avec Athènes , qui lui donnait toujours part aux prières publiques. Pisthétérus en rit. Le sacrificateur continue^ et invoque par ordre les héros ou demi-dieux- Oiseaux.Pure plaisanterie ; car il en nomme tant,
> Allusien à quelque sobriquet d'une Athe'nienne.
que Pistliëtërus l'oblige de finir, disant qu'il n'y aurait pas assez d'un pareil sacrifice pour tant de becs affames. Gela tombe sur les héros athéniens.
Un poëte vient interrompre le sacrifice en chantant les louanges de Néphélococcfgie j qu'il lui dit être parfaitement connue. C'est une raillerie sur les poètes qui se perdent dans les nues. Aussi Pislhétérus se divertit-il à ses dépens. Mais le poëie chante t )i* jours de plus belle, à l'imitation tantôt de Simonide, tantôt dePindare; de sorte que, pour le faire taire, Pisthétérus, qui sent de quoi il est question , lui donne d'abord un manteau , puis une veste ; car ses dithyrambes , qui sont de vraies parodies, ne finissent point qu'il n'ait reçu ce qu'il souhaitait.
Un devin succède au poète. Il défend qu'on touche à la victime. Il parle d'un oracle de Bacis ^ sur Néphélococcjgie. On le renvoie en le sifflant lui et ses oracles, et on les traite comme ceux de Cléon dans les Chevaliers. On est toutefois , contraint de l'écouter. Son oracle obscur se termine par demander un habit el^ne chaussure.
PISTHÉTÉR0S.
Quoi , la chaussure en est aussi?
; Fameux devin. Il y en a plusieurs de ce
COMÉDIE. 6l
LE 0EYI9f 9 lui prëéekitant le liyre.
Tenez , lisez. (// continue de lire). Iiem, un flacon de vin et les entraillés de la victime.
PI8THÉTÉRU8.
Les entrailles en sont aussi?
LE DEVIN
Tenez, lisez.
ïl poursuit ainsi son rôle en disant toujours : Tenez , lisez. Mais Pisthétérus , qui n'en est pas la dupe , lui arrache le livre des mains , et forge sur-le-champ un oracle bizarre qui condamne les importuns demandeurs dans les sacrifices à €tre YOMés de coups de bâton.
LE DEVIK.
Vous badinez.
PfôTHÉTÉRUS , lui présentant le liyre.
Tenez, lisez. (// continue de liœ). Item , ne répargnez pas, fût-ce un aigle , un Lampon , ou le grand Diopithès. '
LE DEVIN
Cela est-il aussi écrit?
PISTHÉTÉRUS.
Tenez , lisez.
Il s'en défait ainsi. Mais il n'en est pas quitte ; car xxn mathématicien prend la place du devin;
c'est le célèbre astronome et gdonaètre Méton. Il se nomme lui-même. « Je suis ce fameux Méton, » aussi connu dans la Grèce qu'à Colone '• » Aristophane ne l'épargne pas davantage ; car il le fait parler en ridicule, qui veut mesurer l'air comme un four ; mot de Socrate qu'on a vu dans les Nuées. Il lui fait dire d'autres impertinences , comme celle de faire un cercle quarré. Méton, en effet , la règle et le compas à la main ^ semble faire sur le théâtre un plan de ville en forme d'étoile avec ses rayons. Pisthétérus lui fait entendre qu'on bannit de Néphélococcjgie , comme de Lacédémone , certaines gens : il veut dire les imposteurs; et comme Méton feint de ne pas entendre à demi-mot , on le congédie à coups de gaules. Ainsi Aristophane traitait-il les plus honnêtes gens.de son siècle.
Méton est suivi d'un magistrat , qui vient dire que l'intendance de Néphélococcjgie lui est échue. On l'appelle un Sardanapale, par dérision des mœurs corromipues des magistrats athéniens.
L'intendance de noire ville î Ouais. Et qui vous l'a donnée, s'il vous plaît?
« n n'ëtait pas , dit-on, de cette bourgade d'Attique: mai» il y avait laissé quelques monumens de son savoir. Il est Fauteur du nombre d*or. Voyez ce que nous avons remarqué à son sujet dans les Kuées.
GOM£Dl2. 63
LE MAGISTRAT
Un fâcheux ordre de Tél^.
PISTHÉTÉRX7S.
Ecouter, convenons sans bruit. On va vous donner quelque chose. Relirez-vous.
LE, MAGISTRAT
J'y consens à ce prix. Aussi -bien ai -je une assemblée à convoquer. J'avais préparé quelque chose au sujet de Pharnace ^
PISTHÉTÉRUS le bat
Tenez , voilà votre affaire. C'est la récompense à la mode dans ce pays-ci.
Cela était également vrai de Lacédémone et d'Athènes. Les mauvais traitemens étaient le prix ordinaire des services rendus à l'Etat. Les Lacédémoniens mêmes voulurent faire mourir Alcibiade quand il les eut servis aux dépens de sa patrie.
LE MAGISTRAT
Qu'est-ce que cela signifie?
PISTHÉTÉRUS.
C'est l'assemblée sur Pharnace.
I Lientenant^énëral du roi de Perse. J'ignore lesallusions qu'il j a là-dessous. C'est une malice contre les Pertes et les intendant ou gouTerneori.
LE MAGISTRAT
Holà 9 des témoins! Quoi^ frapper un inten dant ! -
PISTHÉTÉRUS. '
Allez , mon ami : réimportez vos deux vases à suffrages, croyez-moi. Cela n'est-il pas impatientant? Envoyer un intendante une ville avant que la dédicace en soit faite !
Cela regarde q[uelque anecdote sur l'avidité de» Athéniens.
Un crieur d*édîts et de lois publie qu'il vient en vendre argent comptant à la ville naissante. Il n'est pas mieux reçu que le magistrat. Ce dernier déclare à Pislhétérus^ qu'il ait à comparaître en justice pour l'avoir maltraité. Pisthétérus se voyant obsédé de l'un et de l'autre côté , car ils parlent presque tous ensemble , va tantôt à l'un , tantôt à l'autre en les menciçant. Ds s'enfuient à la fin, et le sacrificateijr, ennuyé de voir le sacrifice si long-temps suspendu, sort du théâtre pour aller ailleurs immoler le bouc aux Oiseaux.
Ceux-ci demeurent pour l'intermède. Ds se réjouissent d'abord de se voir honorés comme dieux. C'était l'ambition des Lacédémoniens de commander à toute la Grèce. Puis ils font une espèce d'édit curieux dont voici la substance : «c L'on ne parle aujourd'hui dans les compagnies
. eoicÉD». * 65
M que de Tédit sur IHagoras, Si quelqu'un tue ' » Diagoras ^ le Mélieo , il aura uu talent. On en n donnera autant à qui tuera un des tyrans » morts 2. Voici ndtre édît à nous , un talent à m qui ôtera la vie k nolye ennemi Philocrate , et » le quadruple à qui l'amènera vif. » Tout le reste n'est q.u'une plaisanterie sur ce Philocrate qui était un fameux traiteur, et que les Oiseaux accusent de les enfiler dans des cordons , de les larder et de leur donaer cent* figures différentes pour les vendre mieux. Il n'y a peut-être pas grande finesse là- dessous; peut-être âussiya-t-il quelque allégorie aux captifs de Pylos qui furent Irès-maltraités ; affaire que les Lacédémoniens avaient toujours sur le cœur. A l'égard de Diagoras de Mélos , après la prise et le sac de cette île , il se' retira à Athènes , y parla contre les mystères de Céiès, et y fut condamné à mort comme athée, la dix-septième année de la guerre du Péloponnèse. Il s'enfuit , et évita le supplice par le naufrage.
Le chœur vante de rechef le bonheur de son destin par des vers lyriques ; puis , se retournant du côté du parterre, il promet aux juges, s'ils sont favorables à la • nouvelle comédie , nombre de
> On en parle encore ailleurs. Voyez les Nuées. * Mot bouffon au sujet d'un édit réel.
66 Ï.E5 0ISEA7X;
chouettes ' d'or qui nicheront dans leurs bourse», des griffes crochues pour bien dérober quand ils seront trésoriers , et des becs ouverts avec beaucoup d'appétit pour les festins. Mais s^ils refusent le prix à Aristoi^iane , les juges, dit le choeur, n'ont qu'à se poui-voir de larges tanules sur la tête , comme les statues que l'on coiffait ainsi pour les garantir dtes crottes, des Oiseaux. Il ne paraît pas que les juges se soient forH embai^ rassés de cette menace comique ; car ils ne mirent cette comédie qu'au second rang après les Con^ vwes d'Amipsias.
Cet acte sort un peu de Fobjet principatquîest tacédémone, Alcibiade et DécéKc. Il ne seiiible fait que pour railler Athènes et ses mœurs. Mais outre qu'Aristophane en use toujours ainsi, il avait intérêt de s'écarter de son sujet , et de cacher son jeu. Ce qu'il a dit dans plus de cent traits lui suffisait pour se faire entendre , sans choquer la délicatesse athénienne sur une affaire extrêmement chatouilleuse*
* Type de la monnaie d*Athènei .
coHÉmE. 6^