ACTE IV
«Messieurs les Oiseaux, dit Pisthétérus, le * sacrifice a été heureux; mais je ne vois point » ©acwe de courrier sur l'Etat où est notre ville.» À peine a-t-il parlé qu'il en arrive un tout essoufflé * • Il annonce que Néphélococcjgie est la plus belle chose du monde ^ que le mur est si large que deux chars de front , l'un de Théagène, l'autre de Proxénidé^, fussent- ils traînés par des chevaux de la grandeur de celui de Troie, ou du cheval de bronze de la citadelle d'Athènes, y passeraient sans difficulté. Pour augmenter le merveilleux , le courrier dit que les Oiseaux seuls ont construit tout l'ouvrage ^ chacun employant son talent, les grues avec les pierres qu'elles avaient avalées, les Oiseaux aquatiques en portant de l'eau, etc.
Un autre courrier veut jeter l'alarme au sujet
> Cet arrivées subites d*acteurs, dont on a besoin, font apparemment Fobjet de la raillerie du poëte. Pour lui, il n'y fait point àt £içon , parce qu'il se sauve de tout par une plerisanterie; • .
* Fameux Athéniens , dont les équipages faisaient apparemment beaucoup de bruit.
d'une divinité ailée qui a passé dans la ville, et s'est subtilement envolée à l'insu de la sentinelle des geais. (N'est-ce point Alcibiade qu'on indique?) L'on a mis quantité d'Oiseaux à ses trousses. Le chœur s'ameute, et se prépare à une guerre avec les dieux Olympiens; Iris descend; les archers- Oiseaux TenLourent, et Pisthétérus contrefaisant l'empressé l'arrête : « Qui va là? Où vaS-tu? D'où » viens-tu? Demeure. Quel e^t ton nom? Galère, M ou Barque?»
IRIS
Je suis la légère Iris.
PISTHÉTÉRUS , Tivemenl sans Fécouter*
Galère Salaminienne, ou Parale?
L'allusion à la galère Salaminienne qui alla chercher Alcibiade en Sicile, est trop palpable pour ne la pas sentir. Les galères ordinaires des côtes d'Attique s'appelaient Parales. L'entretien d'Iris et de Pisthétérus est vif et comique ; mais toujours par allégorie à l'affaire d' Alcibiade. Pisthétérus fait le courroucé de ce que la déesse a passé dans une ville étrangère sans dire comment, sans passe-ports et sans aveu. Elle le traite de fou. Le^ nouveau gouverneur lui dit qu'elle mériterait la mort , tout immortelle qu'elle se croit ; et il lui déclare que c'est à elle et aux dieux d'obéir aux Oiseaux. (G'est Lacédémone qui parle à
COMÉmE. 69
Athènes )• Iris expose sa commission , qui est de passer de TOlympe sur la terre pour engager les hommes à sacrifier aux dieux. « A quels dieux? » demande Pisthétérus. — Belle question, dit-elle, » à nous autres habitans du ciel î — Vous , des 1* dieux î reprend le premier. — En est-il d'au- » très? réplique Iris. — Sachez, lui répond-on, »> que les Oiseaux sont aujourd'hui les dieux de^ » mortels. C'est h eux qu'il faut sacrifier , non à M Jupiter. »
Ces traits de raillerie tombent beaucoup plus sur les Lacédémoniens et sur Socrate avec ses sectateurs , que sur les dieux. Je dis , sur les Lacédémoniens, dont Aristophane raille ici l'ambition démesurée pour la primauté ; ambition iiugmentée par la retraite d'Alcibiade et par le dessein de fortifier Décélie. J'ajoute, sur Socrate et ses partisans , qui introduisaient , disait-on , d'autres dieux que ceux du pays , et à qui le poète impute souvent * dans ses comédies de n'admettre pour leurs dieux que les Nuages, l'Air et ce qu'il contient.
Iris , fort scandalisée de l'impiété de Pisthétérus qui doit lui paraître bien nouvelle, le menace du tonnerre. Mais Pisthétérus, parodiant un
' A tort; car Socrate reconnaissait un dieu. Mais il allait plus loin que les Athéniens , qui distinguaient la fable et la pluralité des dieux , rejetant Tune et admettant l'autre.
morceau d'Euripide dans YMceste ' , demande comme Phe'rès à son fils, « si elle le prend pour » quelque Lydien^ ou quelque esclave de Phry- » gie. » Il menace à son tour Jupiter de l'infester d'Oiseaux : le tout par des parodies d'Eschyle , pour répondre sui' le ton de hauteur qu'a pris la déesse. La scène finit par la chasser honnêtement : voilà pour les dieux.
Il reste à voir le député qui était allé vers les hommes. Il revient en vrai narrateur de théâtre tragique , disant beaucoup de choses d'un air empressé , sans venir au fait , et il ajoute brasquement : Faites-moi (hnc taire. Ce sont là de ces traits de parodie qui ne se peuvent payer. Aristophane triomphe quand il raille les poëtes de son temps , et il le fait presque partout avec une affectation qui montre bien que la parodie a
été l'âme de la comédie ancienne.
Le député reprend son discours , et proteste à Pislhéiérus que les hommes ont pour lui la plus profonde vénération. Pourquoi? Par l'intérêt qu'ils prennent tous à la nouvelle ville , à la ville aérienne. «Avant la fondation de iVeyoAe- » lococcj^gie on était fou, dit-il , de Lacédémone » et de ses manières. Nourrir sa barbe , jeûùer^ » être maussade , vivre socratiquement, porter le
' Voyez VjétcestCf actlll^ic. VI.
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» hâion à la main ; telle était la folie publique.» ( Remarquons qu'Alcibiade depuis sa retraite à Sparte vivait ainsi < y et qu'en se conformant à la manière des Lacédëmoniens ^ il les avait entière* ment gagnés). « Mais on en est bien revenu. On » est fou des Oiseaux. On goûte leurs modes jus- » qu'à s'en faire les singes. Premièrement on » déniche à la pointe du jour pour voler au » barreau , comme nous aux champs ; ensuite on » picore les paperasses de chicane , et l'on fait » àes festins de procédure. La manie va jusqu'à » se donner des noms d'Oiseau. Connaissez-vous » ce boiteux cabaretier? c'est la perdrix; etMé- » nippe ? c*est l'hirondelle ; et le borgne d'Opun- » tien? c'est le corbeau ; et Philoclès? c'est l'a- » louette; et Théagène? c'est l'oison; et Lycurj* gue? c'-est le coucou ; et Chaeréphon ^? c'est la » chauve -souris; et le Syracusien ? c'est la pie; » et Midias? c'est la caille battue de l'Oiseau. Ce » n'est pas tout , la passion où l'on est àes 01- » seaux es^ marquée jusque dans les chansons. » L'on n'y trouve qu'hirondelles , que rossignols, » qu'oisons y que colombes ; du moins toujours » des ailes, ou un peu de plumage dans les vers. » Tel est le goût. Au reste , je vous donne avis
' Voyez Plutarque que j'ai cité à ce sujet, et ComeKus Nepos^ * L'ami de Socrate, connu par Ze« iWei ^ et ailleurs^
» que plus de dix mille mortels vont venir vous » demander ailes et griffes. Faites -en provision , M si vous rtien croyez. >»
PISTHÉTÉRUS.
Il a raison. Holà ! ho , des ailes à pleines corbeilles , etc.
Le chœur chante sa propre gloire et se^ côn- 'quêtes. Pisihétérus ne l'interrompt que pour s'inipatieixter en pressant les valets de lui apporter des ailes en quantité. En effet , un jeune petitmaître, las d'être sous la tutelle d'un père lent à mourir , se présente d'abord pour en avoir des premiers. Il veut se faire Oiseau afin d'avoir droit, comme eux, de se défaire d'un père qui vit trop à son gré. Cela est horrible. Aussi Pisthétérus, en le raillant, lui faitril^sentir la noirceur de ses sentimens. Il lui donne toutefois un accoutrement d'Oiseau-soldat. w Vole, dit-il, en Thrace, et combats. »
Il faut se rappeler qu'à cette époque on assiégeait Amphipolis '. * *
Cinésias , ce boiteux poète dithyrambique , raillé tant de fois par Aristophane , cherche aussi des ailes , mais des ailes poétiques ; et il les demande poétiquement par un galimathias d'ode. Il avance que son art est fondé sur les nuées , les orages , les vents, les tourbillons ; et qui pis
' Voyez Thucydid. , Uv. VU.
est, il le prouve sans pitië pour les oreilles de rimpatient Pislhétérus ^ qui, pour le faire taire, ITiiibille promptement en Oiseau , non sans plusieurs coups de langue.
Un délateur ou sergent assez mal équipé , accourt à la distribution des ailes. On lui demande pourquoi il en veut , si c'est pour aller à Pellène , bourgade d'Achaïe , dans le Péloponnèse , où Ton faisait des jeux en rhonrieur de Mercure, dieu des voleurs. « Non, répond-il, je n'exerce » mon métier de délateur et de sergent que dans » les îles. »
( Voici l'exploit donné à Alcibiade en Sicile très-nettement désigné ) . Le délateur déclare qu'il a besoin d'ailes pour voltiger dans les villes à la ronde , afin d'aller à la quête des affaires , et d'éviter * les voleurs de procès à son retour.
tjuoi , c'est là ton emploi? A ton âge, tu' t'amuses à chicaner les étrangei's?
LE DÉLATEUR
Que faire? Je ne saurais bêcher.
PISTBÉTÉRtTS.
N*est-il pas, pour vivre, des professions plus
I Les Atbéniens étaient tellement en goût de procès, qu'ils se es Tolaient les uns aux autres , quand ils le pouyaient. Ce goût républicain passe jusqu'aux monarchies.
honnêtes et plus favorables à un homme de ia taille, que le métier de chicaneur?
LE DÉLATEUR
Point de leçons, je vous prie, mais des ailes.
PISTHETERUS.
Hé ! ce sont des ailes que ces leçons.
LE DÉLATEUR
Des discours sont des ailes !
Aristophane, par la suite de cette plaisanterie , en veut à Socrate , qui disait que les discours prêtaient des ailes à l'esprit ; et choses pareilles. Le délateur , loin de se rendre , se détermine à vivre plaideur , parce que dans sa famille on a toujours plaidé de père en fils. « Donnez-moi , )> dit - il , des ailes aussi promptes que celles de » l'épervier , afin de me mettre en état de voler » aux provinciaux , puis de revcJer à Athènes » pour les accuser , puis de retourner delà vers » eux, afin.*...»
PISTHETERUS.
Je comprends. Afin que l'étranger 5oit condamné avant que d'avpir comparu?....
LE DÉLATEUR
Cest cela..
PISTHÉTiSRtTS. ^
Et qu'en retournant, lorsqu'il voguera vers Athènes , vous puissiez saisir ses biens?
(Ainsi en usa-t-on à Tégard d*Alcibiade , qui fut condamne par défaut , mais cela n'était pas rare à Athènes).
L£ DJËLATEUR.
Vous l'avez deviné. Je veux en un mot être aussi agile qu'une toupie.
PISTHETERUS.
Ah ! toupie , c'est bien dit. J'ai ici de bonnes ailes de Corcyre. (Il entend un fpuet de Corcyre, dont il lui donne plusieurs coups en le chassant).
he chœur qui , durant tout ce temps -là, était allé voltiger à la ronde , vient raconter ce qu'il a vu de rare. Il drape cnigmatiquement Cléonyme et l'aventure de son bouclia: pef'du au combat. Sous une autre allogcM^ie, il décrit les vols du héros Oreste , comme il l'appelle. C'est le voleur dont on a fait mention ci-dessus. Nous, verrons le chœur remplir les vides de Tact» suivant par de semblables récits, tous satyriques.
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