‹ Traduction du "théâtre des Grecs", Volume 14Chapitre 7 sur 125 · ACTE V · texte numérisé non relu

ACTE V

Le cinquième acte, tout grotesque et tout défigure qu'il doit nous paraître par la conférence et le traité ridicule des dieux députés avec Pisthétérus, confirmera toutefois le système que j'ai avancé touchant Décélie , pour' peu qu'on veuille y faire attention et démêler le principal d'avec l'accessoire , le dessein général d'avec les traits particuliers , comme le faisaient les spectateur» qui étaient bien mieux au fait que nous.

Prométhée voilé , paraît da ns Néph élococcy^gie^ en tremblant de peur d'être reconnu par les dieux, le soleil, Jupiter, qui ne lui pardonnerait pas ce voyage. Après un jeu de théâtre sur sa frayeur comique , obligé de se dévoiler pour être reconnu de Pisthétérus, il le prie de le couvrir d'un parasol avant qu'il parle, de crainte que les dieux ne le voyent. Aristophane en fait l'application aux scélérats hypocrites , qui croient ne jpks pécher quand ils pèchent en secret.

Avec cette précaution, Prométhée déclare, comme ami des humains , que Jupiter est perdu , qu'il meurt de faim lui et les dieux; que, depuis

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'la fondation de Néphélococcjrgie, il ne monte pas au ciel la moindre fumée de sacrifice ; qu'enfin les dieux étrangers, aussi aflamës que les lUyriens, grincent des dents, et menacent Jupiter d*utie réirolte ouverte , s'il ne rend au plus tôt les marches et le commerce libres. C'est qu'Aristophaue prévoyait bien que les Lacédémoniens , éiant une fois établis daas Décélie, ne manqueraient pas de couper les vivres à Athènes^ ce qui arriva en effet.

PISTQÉTÉRUS.

Quoi , vous avez des dieux étrangers au-dessus de vous ?

( Allusion aux alliés étrangers d'Athènes dans la guerre du Péloponnèse. Ils faisaient quelquefois la loi à la république , et lui vendaient chèrement leurs secours. )

PROMteHÉB.

Etrangers sans doute, parce qu'ils sont du pays d'Exécestidès.

PISTBÉTÉRtJS.

Leur nom, s'il vous plaît?

PROltÉTHÉE.

On les. nomme Triballiens ( c'est-à-dire parasites ou imposteurs ; et de plus , il y avoit des Triballiens , peuple de la Thrace, situés vers une cxtrémité-du mont Hémus, entre la Mœsie supé-

rieurc et l'inférieure). Je vons donne avis, continue Prométhée, que vous allez recevoir des ambassadeurs pour traiter de paix, les uns de la part de Jupiter , d'autres de celle desTriballiens. Mais gardez- vous d'y prêter l'oreille, si Jupiter ne rend le sceptre aux Oiseaux , et ne vous donne la souverain^eté en mariage ».

FISTHÉTÉRTTS.

Quelle est cette déesse ?

' FROMÉTHÉE.

Une beauté rare de qui dépendent la foudre, la politique, la justice, la sagesse, la marine, la calomnie, la finance; et les trois oboles qu'on donne aux juges.

PISTHÉTÉRUS^

Quoi , tout cela dépend d'elle?

Oui , s'il vous la cède, vous pouvez vous vanter de posséder tout. Voilà ce que j'avais à vous dire; car vous connaissez ma tendresse pour les humains.

PiSTHÉTÉRUS. I

Il est vrai, c'est à vous seul que nous avons obligation de manger des grillades 2.

' Ainsi Trygëe ëpouse-t-il la Paix , ou une de ses cojropagnes « dans la comédie de la Paix.

* Promëthée ayait fait présent du feu aux hommes.

GOMÉmB. 79.

PROMiTHÉE*

Et votis n'ignorez pas ma haine pour les dieux.

PISTHÉTÉRUS.

Oh; Fonsait.;....

PROMÉTBÉE.

Comptez que je suis pour eux un vrai Timon ^ Mais il faut que je m*en retourne. Rendez-moi mon voile, afin que si Jupiter m'aperçoit, il me prenne pour celui qui suit les corbeilles sacrées dans les fêtes ^.

PISTHÉTÉRtJS.

Volontiers. Emportez aussi ce pliant.

Le chœur dans l'intervalle continue de raconter ce qu'il a vu. C'est une historiette sur Pisander qui alla un jour, disent les Oiseaux, dans l'antre de ce sorcier de Socrate , pour tâcher d'évoquer des enfers l'esprit qu'il avait rendu tout vivant. Chaerëphon affamé accourut à l'odeur du sacrifice comme un Oiseau de nuit, et Pisander crut que c'était son esprit qui revenait. Tout le mystère de cette allégorie, c'est que Pisander, dcm ton parle ailleurs dans le cours de ces comédies 5, était un

' Timon le Misantrope , si connu par Lucien,.

^ Mot fort caralier contre les cérémonies grecques.

3 Voyez les Nuées, On y compare la maison de Socrate à Tantre de Trophonios.

8o LES OISEAUX^

guerrier fort timide. Aristophane veut dire qu'il avait perdu le courage, et que, pour le retrouver, il s'était fait le, disciple et la dupe de Socrate.

Neptune et Hercule arrivent avec un dieu triballien. Le poëte les rend ridicules et impertinens au suprême degré en une très-courte scène que voici. On donnera après le dénouement de l'allégorie.

NEPTUNE

Voici Néphélococcygie , le terme de notre ambassade. Holà, Triballien, à quoi songes-tu? Que tu es gauche , mon ami ! N'ajjprendras-iu point à tourner ton manteau sur la droite en homme du bel air? Veux-tu ressembler à Laipsodias*?

LE TRIBALLIEN.

Laisse-moi en repos.

NEPTUNE

Va , tu es bien le plus grossier et le plus barbare dieu que j'aye encore vu. Dis-moi , Hercule, que ferons-nous?

(Voilà des entretiens d'ambassadeurs qui res-

' C'était un amiral ; il saccagea Him'^re , ville grecque de Sicile , renommée par ses bains d'eaux thermales , et Prasie , Tille maritime de Laconie, la i8« année de la guerre du Péloponnèse. Voy. Tliucyd.;, liv. VI.

COMÉDIE. Si

semblent fort aux consultations de MM. Bahis ^ Desfonandrès et Filérin de Molière. Notez , pour Texplication de Tallégorie , que Neptune est comme chef de l'ambassad^. )

HERCULE

Je Tai déjà dit. Je veux étrangler tout net ce bourreau d'homme qui a emmuré les dieux.

KEPTUNE.

Mais, mon cher, nous sommes envoyés en qualité de pacificateurs.

HERCULE

C'est ce qui me détermine à l'étrangler. L'accommodement en sera plus tôt fait.

Pisthétérus reparaît incontinent en équipage de cuisine, comme les vieux héros d'Homère, et ordonne un grand repas pour faire enrager les dieux affamés; et ce qui est plaisant dans les mœurs anciennes 9 c'est qu'à peine il fait semblant de prendre garde à la visite qu'il reçoit de trois divinités, tant il affecte de paraître occupe' à ordonnée et à préparer lui-même le festin. Hercule, qui sent l'odeur du rôt , lui dit d'abord en vrai parasite : « Quels mets sont-ce là , je vous prie ? »

PISTHÉTÉRUS.

Ce sont des. Oiseaux séditieux qui ont osé at- XIV 6

8t LES OISEAUX,

tenter à la liberté publique , et qu'on a punis, ( L'allusion est visible. )

* HERCULE

Vous les saupoudrez d'abord de benjoin?. .(Cela est dit allégoriquement. )

PISTHÉTÉRUS ) se retournant tout à coup Ters Hercule. Ah , ah , seigneur Hercule , c'est vous? Qu'y a-t-il pour vofte service?*

HERCULE

Nous venons de la part des dieux pour traiter d'accommodement.

PISTHÉTÉRUS) affectant de parler à ses officiers.

Oh ! il n'y a point d'huile dans la phiole.

(Cela signifie qu'il ne veut rien entendre. L'équivoque est heureuse en grec ; elle roule «ir les mots d'huile et de compassion. )

HERCULE

Il faut toutefois assaisonner le gibier. (Payer les alliés ou faire un pont d'or aux ennemis).

Neptune parle plus clairement , et propose ses conditions pour le traité , à savoir de la pluie et du beau temps qu'il promet.Pisthétérus lui répond par ces mots , que je prie le lecteur habile de bieu remarquer , en supposant un moment avec moi , que cet homme fait le personn^e des Lacédémo*

niens , ou d'un homme attache à leurs intérêts , comme Alcihiade. « Nous n'avons point com- » menée la guerre , dit-il , et nous sommes très- » disposés à la paix ; mais à condition que Jupiter » nous rende le sceptre. A ce prix nous sommes » d'accord^ et j'invite les ambassadeurs au fes* » tin. »

Aristophane avait dit , dans la comédie de la Paix y que ce n'étaient pas les Lacédémoniens qui étaient la principale cause de la guerre du Péloponnèse. Il le répète ici presque en mêmes termes, mais sans nommer les Lacédémoniens. Donc il s'agit d'eux, et le mot de l'énigme est découvert.

HERCULE I entendant parler de festin.

Cela me suffit : j'y donne les mains.

Neptune représente à Hercule qu*il va bien vite, et qu'il faut être bien asservi à son appétit, pour sacrifier si légèrement le sceptre de son père. Mais Pisthétérus, pour gagner Hercule, lui montre tant d'avantages dans cet accommodement des dieux avec les Oiseaux , qu' Alcide se rend au sujet du sceptre. Le dieu triballien interrogé, répond dans son langage barbare , qu'il y consent aussi.

Cet article passé à la pluralité, Pisthétérus se souvient qu'il en a oublié un autre. Il veut bien laisser Junon à Jupiter ; mais il exige qu'on lui donne en mariage la déesse Souveraineté. « 6.«

84 LES ÔÎSEAU^^

Le sceptre désigne évidemment la primauté et le commandement dans les guerres civiles de la Grèce. Lacédémone l'avait eu long-temps. Mais elle aspire plus haut. Elle ambitionne la domi- ' nation universelle de la Grèce. Telle avait aussi été l'ambition d'Athènes, et l'une et l'autre y était parvenue à son tour, au moins en partie, et sans en prendre le titre odieux. Ce fut la source de toutes les guerres , et la cause de tous les malheurs de la Grèce.

A cette demande que fait Pisthétérus d'une déesse telle que la Souveraineté, les dieux cour--^ roucés feignent de vouloir rompre la conférence et s'en aller. Pisthétérus paraît ne s'en pas soucier, et continue froidement à donner ses ordres pour ses sauces allégoriques , afin d'exciter davantage l'appétit des trois dieux affamés. Ainsi l'étaient les Athéniens et les principaux Etats grecs. Uneguerre de dix-huit années pour les uns et les autres , et l'entreprise de la conquête de Sicile par les premiers, faisaient souffrir tout le corps, sur-tout Adiènes.

Hercule, qui a besoin de dîner, dit qu'il n'est point du tout d'avis de chicaner pour une femme. Neptune lui fait sentir qu'il est pourtant le plus intéressé dans cette affaire, parce qu'il est l'héritier de Jupiter. Pisthétérus,' qui a bon compte d'Hercule > pour détruire cette objection , lui fait en-

tendre de son côté qu'on se moque de lui ; que n'étant que le ))âtard de Jupiter, il i^e peut prétendre à l'héritage de son père; que Minerve est seule héritière légitime; que Neptune, qui le porte à la guerre, en le flattant d'un vain espoir, serait le premier à lui disputer la succession du trône paternel ; et d'autres raisons pareilles dont l'allégorie n'est pas aisée à deviner. Aussi personne ne l'a tenté. J'oserai toutefois proposer une explication qui me paraît assez naturelle.

Aristophane veut manifestement insinuer aux Athéniens et à tous, les Grecs , qu'il est de leur intérêt de faire une honne paix ; et qu'elle ne peut se faire qu'en cédant de bonne grâce aux Lacédémoniens la primauté dont ils ont été en possession de temps immémorial. Il n'y a donc qu'à nommer les masques et à voir le dessous des cartes. Neptune et Minerve honorés des Athéniens , représentent , si je ne me trompe , la république d'Athènes , au moins Minerve. Comme elle , Athènes prétend avoir droit à la primauté. Hercule, qui était de Thèbes, nereprésente-t-il point cet Etat? Jupiter, n'est-ce point Corinthe qui se faisait tant valoir sous le titre de Corinthe de Jupiter? Les dieux en général sont certainement les Grecs; et les dieux, triballiens sont les barbares alliés d'Athènes , qui ne sauraient avoir en vue la primauté tant disputée entre Athènes et

86 liES OliSAtJX,

Lacëdémone. Aussi le député triballien consentil à tout , parce qu'il ne prend d'autre intérêt à, la guerre que celui de son utilité particulière. Cette conjecture me paraît assez heureuse pour mériter d'être approfondie, et eUe est trop liée avec le reste de l'allégorie, pour ne pas la hasarder ici, sauf au lecteur savant à tirer une explication plus naturelle de cette clef générale.

Hercule se rend , et cède la Souveraineté, aussibien que le dieu triballien. Neptune seul s'y .oppose, mais en vain. La pluralité décide, et tous trois vont chercher la déesse aux cieux pour l'amener à Pisthétérus.

Les Oiseaux en chœur profitent de cet intervalle pour faire une satire contre les orateurs, sous prétexte de continuer à raconter les choses extraordinaires qu'ils ont vues dans leur voyage.

Un courrier arrive un moment après , et commence à exposer en vers pompeux de parodie tragique, le bonheur prochain de Pisthétérus. Le chœur poursuit la parodie , un peu aux dépens d'Euripide, au sujet des grâces de la Souve^ raineté , et des avantages de cet hyménée. Pisthétérus remercie les Oiseaux de leur épithalame, et les voyant en train de poésie dithyrambique, il les exhorte à chanter aussi les apanages de la Souveraineté , à savoir les foudres et les éclairs dont il vi^it de s'armer en nouveau Jupiter. Le chœur

lui obéit; et il est à'présumer ^ suivant la remarcpie de M. Boivin , que la musique était accompagnée d'un bruit approchant du tonnerre.

Cette comédie méritait assez , ce me semble , un détail aussi étendu, pour en développer les ressorts secrets , qui la rendent infiniment plus curieuse et plus agréable , que si Ton se contentait d'en considérer les dehors comme une simple décoration comique.

PERSONNAGES

f ÉVELPIS. ' PIjSTHÉTÉRUS.

TROGLODYTE

UKE HUPPE.

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