‹ Traduction du "théâtre des Grecs", Volume 14Chapitre 69 sur 125 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

LES MÊMES, AGATHON, LE CHOEUR tragique'.

ÂGÀTHON.

Jeunes filles , prenez la torche consacrée aux déesses infernales; et, comme au sein de la liberté , joignez la danse à vos cris de joie.

LECHOeUR.

Dites-moi, pour quelle divinité ces préparatifs? car j'aime honorer les dieux.

AGATHON

Prends ton essor , ô muse , et célèbre Apollon

» Fameuse courtisanne. Voyez les Grenouilles, v. iSaS.

3 Ce chœur est à la suite (VAgathon , comme auteur tragique, et est composé des acteurs ordinaires pour ces pièces. Ce chœurlà ne doit pas être confondu avec le chœur de cette pièce , qui n'est compose que des femmes qui célèbrent les thesmophories.

à l'arc rayonnant d'or , qui éleva les murs d'une ville sur les bords du Simoïs.

LE CHOEUR

Que les échos répètent les airs les plus beaux à la louange d'Apollon : les sons qu'il sut tirer de sa lyre le rendirent vainqueur de tous ses rivaux.

ÀGÀTHON.

Que Diane , cette amante des monts ombragés de forêts , obtienne aussi une part à vos éloges.

LE GHCœUR.

Je ne cesserai jamais d'honorer par mes chansons cette heureuse Artémise , auguste postérité de Latone.

ÀGATHON.

Célébrez aussi Latone elle-même , et les délices des grâces phrygiennes ' ; ces airs de l'asiade ^ dont le rhythme est tantôt d'accord et tantôt ne Test pas avec la mesure.

' Trait de méchanceté d'Aristophane , qui prête à Agathon du goût pour la musique phrygienne , réprouvée par Platon , comme indigne d'un homme d'État , à cause de ses airs mois , efféminés et voluptueux. Voyez Plutarque, ReipuhUcœ gerendœ prœcepta.

2 C'est-à-dire de la cithare asiade. M. Burette , tom. X des Mèm. de PAcad. des Inscrip. , pag. 273, paraît porté à croire que ce nom donné à la cithare, lui vient de la ville nommée Asia , située au pied du mont Tmolus en Lydie. Ce surnom d' Asiade se trouve dans le Cjrclàpe d'Euripide, v. 44^* Plutarque donne une autre raison de cette dénomination de la cithare , tom. XII, chap. i2,pag. 179.

LE CHOEUR

0 divine Latone , et vous, ô Cytharo, mère des hymnes , je vous honore par des chants maies et dignes d'être goûtés , qui font, ainsi que les nôtres à l'instant, étinceler le feu dans les yeux des dieux. C'est ainsi qu'il faut chanter les louanges d'Apollon. Je te salue , ô fils de Lalone.

MNÉSiLOGHtJS.

O adorables déesses ^ , quelle douce et voluptueuse mélodie, beaucoup plus tendre et plus lascive que tous les baisers ! Je n'ai pu l'entendre sans éprouver certain plaisir 2. {^A Agathon). O jeune beauté , permets -moi de t'interroger à la façon d'Eschyle dans sa hycurgie 3. De quel pays est * ce jeune efféminé? quelle est sa patrie? son vêtement?.que signifie celte confusion de manières? que veut dire cet instrument de musique 4 avec cette robe couleur de saffran? cette lyre avec ces rubans ^ ? cette huile athlétique avec ces ceintures? tout cela va mal ensemble ! comment allier une épée et un miroir? et vous-même , qui êtes-vous ,

' Grec: O adorables §ènéif Vides.

' Ghe udendola io , sotto à questa sedia m*è yenuta la tentaxione.

3 Pièce perdue d'Eschyle.

ô jeune personne? étes-vous un homme? mais où eor est la preuve * ? où est le juste-au-corps? où sont ces gros souliers à la laconienne? êtes-vous femme? où est donc votre gorge? que dites- vous? vous vous laisez? au reste, je puis en juger par votre voix , puisque vous voulez en faire un secret.

A«^ÀTHON.

Ah ! vieillard , vieillard, vous vous livrez à des injures dictées par la jalousie ; mais je n'en suis pas affecté. Quant à mon costume , je le rends conforme à mes goûts. Il est à propos qu'un poëte prenne le ton et les manières des sujets qu'il traite. Ainsi , choisit-il des sujets femelles ; il faut que de pied en cap le poëte soit femelle.

MNÉSILOCHTJS.

Vous montez donc un cheval ^ , pour composer Phèdre ?

AGATHON

Quand les sujets sont mâles , on en prend toute l'habitude ; et nous faisons nos efforts pour imiter ce qui n'est point en nous.

MNÉSILOGHtrS.

Eh ! bien , lorsque vous mettrez en scène des

' Ove hai tu il membro virile ?

2 Dunque sei menato su'l cayallo, et lo cacci, quando fai Fedra ?

satires , venez à moi , je vous serai utile en me présentant derrière vous en vrai Priape.

AGÂTHON^

Il est peu agréable de voir un poëte rustre et velu. Voyez cet Ibycus , cet Anacréon de Téos et cet Alcée, qui ont su donner des grâces à l'harmonie : ils avaient la démarche inolle et la coiffure des Asiatiques, et ils dansaient l'ionienne '. Et Phrynichus ! vous n'êtes pas sans en avoir entendu parler ; il était beau et toujours élégamment vêtu ; aussi rien de plus léché que ses poèmes. IJ fautque les ouvrages tiennent du goût des auteurs.

MNÉSILOGHUS.

Voilà donc pourquoi le hideux Philoclès compose de tristes vers; le méchant Xénoclès, desméchans ; le froid .Théognis , des froids?

AGATHON

C'en est une suite nécessaire. Oh ! quand j*ai vu cela, j'ai soigné ma personne avec toute sorte de recherche.

« Hèrace nous peint très-bien ce que Ton doit entendre par la danse ionienne, dans cçs vers :

Motus docert gaudet lonios Matura virgo, et fingitur artibusj Jàm tune et incestos araores De tenero meditatur ungui.

Lyncor. Carmin. III , i , ai.

278 LES FÊTES DECÉRÈS,

MJVÉSILOCHUS.

Au nom des dieux , comment?

EURIPIDE

Cessez , cessez de tant aboyer. Je n'en usais pas autrement, quand j'ai commencé à composer mes tragédies.

MNÉSILOCHUS.

Certes, je ne suis pas jaloux de votre éducation.

EURIPIDE

Laissez-moi donc dire le motif qui m'amène.

MNÉSILOCÇUS.

Dites.

EURIPIDE

Agathon , il est d^un sage de savoir dire beaucoup de choses en peu de mots ^ . Accablé de nouveaux revers, je viens me jeter à vos genoux.

ÂGÀTHON.

En quoi avez-vous donc besoin de moi ?

Les femmes, sous prétexte que je ne les épargne pas , ont résolu ma perte aujourd'hui pendant la solennité des Thesmophories.

AGATHON

De quelle utilité puis-je donc vous être? 1 Parodie de deux vers de VMolus d'Euripide , pièce perdue.

BURIPIDE.

De la plus grande ; car si vous voulez aller prendre séance au milieu des femmes , et vous faire passer pour une d'elles , et si vous prenez à tâche de me défendre , vous me sauverez : vous êtes le seul en état de bien parler en ma faveur.

âgathon.

Et que n'allez- vous vous-même faire valoir vos raisons ?

EURIPIDE

Je vais vous le dire : d'abord je suis connu; ensuite je suis chauve et barbu. Pour vous , votre figure est belle, blanche et sans poil; vous avez une voix de femme , un air délicat et des plus gracieux.

àgathon*

Euripide.....

EURIPIDE

Qu'ya-t-il?

âgathon»

N'avez-vous pas dit quelque part : La lumière du jour vous est précieuse et douce j pensez-vous qu^elle le soit moins a votre père ?

EURIPmE.

Vraiment oui.

ÀGATHOH.

Ne comptez donc pas que j'irai m'exposer pour

28o LES FÊTES DE CÉRÈS ,

VOUS ; ce serait folie de mrf part. C^est à vous à supporter, comme vous pourrez, vos infortunes. Or, il convient de les supporter en les souffrant soi-même , et non pas en s'en débarrassant adroitement.

MNÉSILOGHUS.

En effet, ô impur! tu es devenu un de ces infâmes plutôt en souffrant qu'en parlant.

EURIPIDE

Quelle raison avez-vous de craindre d'aller là ?

ÀGÀTHON.

On m'y ferait un plus mauvais parti qu'à vous.

Comment?

agàthon.

Comment? Parce que j'aurais l'air d'un curieux observateur de leurs mystères nocturnes, et d'un voleur secret de leurs effets.

MNÉSILOCHtJS.

D'un observateur? Dites donc d'un prostitué. Oh ! parbleu j voilà un délicieux prétexte.

EURIPIDE

Allons, voyons : ferez-vous ce que je vous demande ?

AGÀTHON.

N'en croyez rien.

EURIPIDE

0 que je suis malheureux ! C'en est fait d'Euripide!

MSïÉSILOQHUS.

G très -cher ami , ô mon gendre , ne perdez pas courage !

EURIPIDE

Comment me tirerai -je donc de là ?

MNÉSILOGHUS.

Chargez celui-ci d'imprécations , et faites de moi tout ce que vous voudrez.

EURIPIDE

Eh ! hien, puisque vous vous dévouez pour moi, quittez votre habit. /

MNÉSILOGHUS.

Le voilà par terre. Que voulez -vous que je fasse ?

EURIPIDE. ''

Il faut raser le poil de votre menton, et brûler celui que vous avez plus bas.

MNÉSILOCHUS.

Faites donc comme vous l'entendez; car autrement je n'aurais jamais dû me dévouer pour vous.

EURIPIDE

Agathon , vous n'allez jamais sans rasoir : prétez-nous-en donc un.

AGATHON

Prenez-le dans cet étui.

Bien obligé. Allons^ M nésilbchus , asseyezvous , enflez votre joue droite.

MNÉSILOCHUS.

Hélas donc !

EURIPIDE

Qu'avez - vous à crier ? Je vou^ mettrai un bâillon , si vous ne vous taisez.

MNÉSILOCHUS.

Attatai , attatai !

EURIPIDE

Eh ! bien , où courez- vous?

MNÉSILOCHUS.

Au temple des Euménides. Non, par Cérès, je ne me tiendrai pas là pour me faire hacher.

EURIPIDE

Vous allez vous faire moquer de vous avec votre barbe à moitié faite.

MNÉSILOGHUS.

Je m'en soucie peu.

Au nom des dieux, ne m'abandonnez pa?.

Approchez .ici.

MNÉSILOCHUS.

O que je suis malheureux !

IÇURIPIDE.

Ne bougez pas.' Levez la lête. Où regardez-

' MNÉSILOCHUS.

vous?

Non, non.

EURIPIDE

Pourquoi grognez-vous? Tout est fini.

MNÉSILOGBUS.

Quel pauvre homme je suis ! Je combattrai donc à la légère?

EURIPIDE

Soyez calme et tranquille. Vous êtes beau comme le jour. Voulez-vous un miroir?

MNÉSILOCHUS.

Oui , donnez-m'en un, si vous Je voulez.

EURIPIDE

Tenez, regardez-vous.

HKÉSILOGHUS.

En vérité , ce n'est pas moi , c'est Ciisthène.

EURIPIDE

Levez- VOUS j que je brûle vos poils ^ et penchez-vous.

MNÉSILOGHUS.

Hélas donc ! vous voulez me griller comme un porc.

EURIPIDE

Que quelqu'un m'apporte une torche ou une lampe. {On lui apporte ce qu^il demande). Penchez-vous. Prenez garde ^

MKÉSILOGHUS.

Oh ! parbleu , j'y prendrai garde. Mais vous me brûlez ! Hélas donc ! de l'eau , de l'eau , voisins , avant que mon derrière ne vienne lui-même à mou secours,

EURIPIDE

Soyez tranquille.

ItfNÉSILOGHUS.

Comment le serais-je , quand je me sens brûlé î

EURIPIDE

Mais vous n'avez plus rien à souffrir. Voilà tine grande besogne dé faite.

I Habi guarda ora délia alta coda.

MNÉSILOGHUS«

Oh ! oh ! je suis tout noir. On ne m'a pas laissé un poil '.

EURIPIDE

/ Peu vous importe : on va vous laver cela avec une éponge.

MNÉSILOCHUS.

Ça ne sera pas fort plaisant pour celui qui lavera mon derrière.

EURIPIDE

Agathon, puisque vous refusez de me servir en personne , du moins prétez-moi cette robe et cette ceinture. Vous ne sauriez dire que vous ne les avez pas?

ÀGATHON.

AJi! prenez-les, et servez- vous-en. Je vous les cède de bon cœur.

MNÉSILOGHUS.

Que prendrai- je donc ?

àgatho^. Cette robe couleur de saffran. Mettez-la.

MNÉSILOCHUS.

Par Vénus , elle exhale une odeur délicieuse de mâle.

' Oimè per tal abbrusciamento m'hô Ceitto brusciar tutto ci6 che bo à torno a'I culo.

Mettez-la vite.

MNÉSILOCHXJS.

Donnez la ceinture pour soutenir la gorge.

EURIPIDE

La voilà.

MNÉ^ILOCHXJS.

Voyons, affublez mes jambes avecles enjolivemens nécessaires.

EURIPIDE

Il vous faut encore des bandelettes et une mitre.

AGATHON

Voici le petit bonnet dont je me sers la nuit.

Oh ! oh ! il est fort commode.

MIfÉSILOCBUS*

M'ira-t-ilbien?

AGATHON

Oui, très-bien.

EURIPIDE

Voyons le manteau ^

AGATHON

Prenez sur le lit.

■ ^'fp fy/yx>9v. n est évident, observe très-bien M. Brunck, que evxux)idv était un vêtement qui se mettait par-dessus les autres, et que r9v xp9y.(oT9V était celui qui se mettait dessous.

EURIPIDE

Il faut des souliers.

ÀGATHON*

Prenez les miens.

MNÉSILOGHUS.

Me seront-ils bons?

Pourquoi? Aimez-vous avoir le pied à l'aise ?

ÀGÀTHON.

Essayez-les. Mais puisque vous avez tout ce qu'il vous faut , qu^on me ramène au plus vit^ chez moi.

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