‹ Traduction du "théâtre des Grecs", Volume 14Chapitre 84 sur 125 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

£S CHOEUR'

Courez maintenant, courez maintenant au diable , sans quW vous arrête. Pour nous , c'est assez danser : il est temps que chacune de nous se retire chez elle. Que les Thesmophores nous récompensent de tout ceci p^ leur bienveillance*

TlfH DÈS FÊTES DE'CÉRÊa ET DE PROSERPmE.

LYSISTRATA-

COMÉDIE D'ARISTOPHANE

Jouée ia vingt-unième année de la guerre du Péloponnèse^ la première de Tolynipiade quatre-vingt-douze, sous rarchonte Callias, après Glëocrite, aux fêtes lénéennes a.

CiOMÉdie critique pour le fonds et les circonstances. On ne peut ni ne doit en parler beaucoup. Parcourons légèrement quelques scènes, La pièce roule sur la Paix , au moyen d'une fiction du même genre que celle des Harangueuses ^ . Lysistrata ,

' On appelle ici Lysistrata, et non pas Lysistrate, pour mettre entre deux noms fort différens , la différence qui convient.

2 Cett« date est autant assurée qu'elle peut l'être. On la tire d'un de ces anciens monumens qui expliquent en peu de mots le sujet de la pièce. Celui-ci a vu le jour pour la première lois par les soins de M. Kuster , qui l'a déterré dans un ancien manuscrit. Ces sortes de monumens sont plus croyables que toutes les conjectures des savans. Toutefois MM. Paulmier et Sam. Petit ne s'éloignent pas beaucoup de cette date dans leurs conjectures. Le second û%e la Lysistrata a la quatrième année de l'olympiade quatre-vingt-douze , et le premier à la sec onde année de la même olympiade. Le détail fera biçn voir qu'elle ne peat en effet avoir été jouée que dans le cours de ces quatre années.

3 Voyez les Harangueuses , dans le volume suivant.

36o ltsistràta,

femme d'un des premiers magistrats d'Athènes^ s'est mis en tête de contraindre la Grèce à faire la paix ; et le moyen qu'elle imagine, c'jestd'wgager toutes les femmes des villes ennemies à se séparer de leurs maris , jusqu'à ce que le traité soit conclu. Elle avait déjà tramé sa conspiration avec celles d'Athènes de vive voix, et avec les étraugeres par messages. Le jour de l'exécution arrive. Tout réussit suivant ses désirs : les Athéniennes s'emparent de la citadelle où éiaient les trésoi^s publics , résolues d'empêcher qu'on n'en tire rien pour les frais de la guerre. On assiège la citadelle. Lysistrata se défend en général d'armée. Un de ces magistrats extraordinaires, qu'on créait dans les temps difficiles de la république, et qu'on nommait proifiseurs ^ , ne peut venir à bout de rien gagner sur l'esprit de ces femmes conjurées , ni par menaces , ni par prières. Cependant les ambassadeurs de Sparte arrivent. Les Athéniens , de leur côté > sont contraints de nommer leurs plénipotentiaires ; et Lysistrata se rend l'arbitre du sort de la Grèce. Après quelques contestaÛQns , le traité est conclu ; tout rentre dans l'ordre accoutumé, et le spectacle finit par un festin que donne Lysistrata.

Cette fiction y aussi -bien que celle àesAehar^

' Wp^oxàoi, Voyez Thucyd. 1. VJII.

niens , de la Paix et des Harangueuses , montre avec quelle hardiesse Aristophane osait parler publiquement en plein théâtre des affaires les plus délicates de l'Etat , plus estimable sans doute s'il n'eût pas dégradé sa liberté comique, par une licence affreuse et pav des pei^itufes abominables, propres à le rendre l'horreur et l'exécration de tout lecteur qui aura un peu de modestie et de noblesse dans les sentimens.

La première scène est d'un art digne de la cotaiédie la plus épurée; Lysistrata, avec un air sombre , se promène vers la citadelle , ,comme si elle roulait de grands projets dans sa tête. Elle attend , avec impatience , les femmes qu'elle a convoquées à ce jour marqué pour exécuter ses desseins. Calonice , en femme plus gaie et moins politique , fait le contraste avec elle j et lui demande d'où vient cette triste rêverie, et pourquoi cette assemblée ; l'autre découvre peu à peu ses projets. On voit arriver aussitôt, dedifférens endroits , plusieurs étrangères , entre autres une illustre Lacédémonienne , nommée Lampito ' ; elle était fille , femme et mère de roi ; fille de Léotychidas , femme d'Archidamus , mère d'Agis. Elle est suivie d'une Béotienne, d'une Corinthienne et d'une Scythe. Après une longue délibération et

' Platon dans Xe premier Alcibiade, en parle à peu près comme le poëte.

562 LYSISTRATA

de grands détails poiir venir au fait, Lysistrala les engage toutes à jurer qu'elles observeroi^t la loi qu'elle propose. Elle-même prononce la formule du serment , et les autres la répètent à mesure qu'elle est prononcée vers pour vers.

On parle daAs cette scène des maris absaoLS. L'une dit que le sien garde Eucratès * dans la Thrace , expression qui était passée en proverbe, pour signifier garder avec soin une chose prête à s'échapper. Aristophane laisse entendre par cette figure fine et médisante , qu'il y avait des troupes athéniennes occupées à roder dans la Thrace pour empêcher les Ghalcidiens de cette contrée de remuer et d'abandonner le parti de la république, comme ils avaient dessein de le faire après la malheureuse expédition de Sicile ; car il faut se souvenir ici de ce qu'on a dit plusieurs fois sur cette expédition ; elle pensa perdre Athènes. Après cet échec , ses alliés levèrent le masque , et songèrent à l'abandonner. Aussi , la principale attention de la république fut de tacher à les retenir par l'espoir ou par la crainte 2.

Une autre femme dit que son mari est depuis

» Nous ayons déjà vu dans les Chevaliers qu€ cet Eucratès , trésorier , s'était tiré d'un mauvais pas en s'évadant. Aristophane tourna son évasion en proverbe.

a Voyez cttle histoire dans Tliucyd. 1. Vllf, et Plutarque, Fie de Nicias. Elle nous mènerait trop loin.

sept mois à Pylos. Pyios > éloignée de vingt lieues de l.acédémone, était en eflfet le mur de division quji séparait tous les cœurs et tous les intérêts de la Grèce. C'était presque Tunique obstacle à la paiX; parce que les Lacédémoniens voulaient ravoir cette ville , quçlque prix qu'il en dût coûter ; et que les Athéniens s'obstinaient à la garder, quoi qu'il en pût arriver. Elle ne retourna à ses premiers maîtres que la vingt-troisième année de la guerre ^, SQUs l'archonte Dioclès , c'est-àrdii^ environ deux ans après la date de cette pièce. On y pai^lç encore de la défection d'Alcibiade. Cette circonstance était toute récente 2.

Lampito fait entendre que tant que les Athéniens auront de l'argent , ils ne voudront j^ami^s la paix. Ils en avaient en effet une assez grande quantité ; malgré tout ce que vingt ans de guerre, la malheureuse expédition de Sicile , et les dépenses ordinaires tant des jeux publics , que des spectacles , en avaient dû consommer. Suidas dit sur ce passage qu'il y avait encore mille talens de réserve dans la citadelle. Aussi , les Athéniens , fiers de leurs richesses et de leur pouvoir , soutin^rent assez gatment sept années de cette horrible guerre qui bouleversait la Grèce.

« Diodor. 1. XIII.

' Thucyd. 1. YIII, la place au conmcnceraent de la vingtième année de la guerre.

364 LYSISTRATA

Lysistrata répond à Tobjection sur Targent , qu'elle a pourvu à tout, et que bientôt les vieilles Athéniennes s'empareront de la citadelle et du temple de Minerve , pour ôter aux Athéniens la ressource de leur trésor. Aussitôt elfe exhorte la Lacédémonienne à confirmer la conspiration par un serment , qui est une parodie de celui des sept Chefs au siège de Tliebes dans Eschyle ^ Elle le cite elle-même. Mais , pour rendre la chose plus comique , on fait apercevoir à Lysistrata que les sept ennemis de ïhèbes jurèrent sur une victime immolée dans un bouclier , et qu'un bouclier n'est pas un appareil convenable pour jurer la paix. On se borne donc à une coupe remplie de vin , où l'on jure de ne pas mettre une goutte d'eau, et l'on commence le serment en question .

Dans la scène du choeur, où les vieillards font im bûcher à la porte de la citadelle, afin de contraindre les femmes d'en sortir , il y a quelques sentences d'Euripide parodiées. On y fait de plus mention de la prise de la citadelle par Cléomenès Lacédémonien ^. Cet événement était arrivé un siècle auparavant. La citadelle était d'abord la ville même : c'est pourquoi on l'appelle la viUe: dans cette scène.

' C'est un des plus sublimes morceaux de Tantiquité. Longi» Ta eilé. Voyez les Sept Chefs devant Thèbes , tome I. ^ Hërodot, 1. IV.

coHÉpiE. 365

Un chœur de femmes accourt au secours de ses compagnes assiégées, portant des vases pleins d'eau pour éteindre le £eu. Il se fait un entretien et un combat comique entre l'un et l'autre chœur , les vieillards et les femtnes. Les uns combattent avec le feu, et les autres se défendent avec l'eau.

Le magistrat extraordinaire, ou \epronseur, arrive à l'improviste fort surpris de ce tumulte de femmes, et de ce bruit de guerre pareil aux folies des fêtes de Bacchus ou d'Adonis* Il parle de l'orateur Démostratus , qui mit en avant le décret pour conclure l'expédition de Sicile, dans un jour destiné à pleurer Adonis , ce qui fut d'un mauvais présage. Il dit qu'il ne faut pas s'étonner que les femmes soient méchantes, puisque les hommes leur donnent eux-m^mes de si méchans exemples. Comm£ on se met en devoir de briser les portes du temple, Lysistrata sort volontairement, se montre avec intrépidité, et fait tellement face à tous les gardes qu'ils n'osent en approcher. Elle est suivie à l'instant d*une troupe de femmes qui les met en fuite. On entre en explication. Lysistrata déclare qu^elle s'est emparée de la ville et des trésors , ce afin que Pisander et ses pareils, les quatre cents » administrateurs toujours prêts à exciter de nou- » veaux troubles, n'aient plus lieu dç remuer et » de voler. » Cela est hardi. Ce Pisander était

366 LYSISTRATA

fort timide ^ La crainte qu'il avait des armes était passée en proverbe : Plus timide que Pisander. Il' étaitd'unetailleforta antageuse^ et aussi orgueilleux que craintif. Il portait une triple aigrette , et de fort belles armes , afin de se donner un air de héros, quoiqu*il ne fût rien moins que cela. On l'appelait l'âne Cnidien. Aristophane le raille souvent. Il suffit d'en faire ici la remarque. Pisander s'enfuit 2 l'an vingt-un de la guerre, lorsqu'on eut aboli le gouvernement tyrannique des quatre cents où il avait part.

Non , nous ne souffrirons plus qu'on pillé le trésor public.

LE MAGISTRAT

Eh! que feitefr»vous autre chose? Vous l'enlevez.

LYSISTRATA

Nous en serons les dépositaires.

LE MAGISTRAT

Vous , les dépositaires ?

LYSISTRATA

Quel inconvénient y trouvez-vous? Les femmes ne gouvernent-elles pas les biens des familles ?

LE MAGISTRAT

La chose est fort différente.

' Suidas, d'après Xénophon.

« Thucyd. 1. VIII.

GOMÉDIB. 367

LTSISTRATA.

En quoi?

LE MAGISTRAT

Le trésor public est le nerf de la guerre.

Qu'avons-nous besoin de guerre ?

LE MAGISTRAT

Pour le salut de la république.

LYSISTRATA

Nous nous chargeons de la sauver par d'autres moyens. •

LE MAGISTRAT

Vous?

LYSISTRATA

Oui, nous-mêmes.

LE MAGISTRAT

L'Etat serait bien à plaindre.

Lysistrata raconte comment, durant le cours de la guerre , des femmes demandant à leurs maris quel était le résultat des délibérations , si Ton ne finirait point la guerre avec Lacédémone , et ce que signifiait le décret qu'on écrivait sur la colonne ' , n'en avaient reçu pour réponse que des

' On gratait sur une colonne Its traites avec les ennemis. Il s'agit peut-être ici da fiimeux traité des Athéniens et des Spartiates

368 LYSISTRiiTA ,

regards impérieux , et des ordres de se mêler de leurs affaires; que cependant elles sentaient bien à quel point de décadence le gouvernement était tombé ; qu'elles prenaient la liberté de remontrer avec douceur à leurs mar^s les tristes conséquences de leurs téméraires délibérations; mais que leurs humbles remontrances n*aboutissaient qu'à les irriter et à les aigrir ; qu'enfin , à force d'entendre dire par toute l'Attique qu'il n'y avait plus d'hommes dans l'Etat , ni de tctes pour le gouverner, lasses de leur longanimité poussée à bout, il avait pris etxvie î^ux femmes de •se saisir du gouvernement , et de sauver la Grèce de ses propres fureurs, malgré qu'elle en eût. « Car enfin, » dit cette nouvelle héroïne, jusqu'à quand souf- » frirons-nous? Si vous daignez écouter nos con- » seils sensés, et demeurer en repos comme nous, » vous serez les maîtres, et nous vous rendrons » l'administration des affaires. »

Le ministre d'Etat veut répliquer ; mais la dame athénienne lui ferme la bouche, et, pour le rendre plus ridicule aussi -bien que tous les administrateurs de la république , elle lui propose de l'habiller en femme, et lui dit qu'il faut qu'il en passe

conclu la dixième annëe delà guerre du Péloponnèse , ou plutôt de ce qu'on avait écrit sous ce décret par le conseil d'Aicibiade; ce qui ranima la guerre après bien des défiances qui ayaient précédé. Thucyd. 1. V.

OOMÉt)IÉ. 569

J)àr-là , ou qu'il renonce au gouvernement. Jamais y eut-il aucun Etat où Ton ait parlé avec cette liberté?

Lysistrata, secondée par le chœur des femmes témoins de son triomphe , redouble ses coups dé langue et terrasse le magistrat par la force des raisons , oà , pour mieux dire , des railleries sanglantes. Elle prouve que les femmes sont seules capables de rétablir les affaires : la preuve est burlesque ; c'est que les choses étant aussi brouillées qu'on les suppose , le sexe , accoutumé à démêler les échevaux, saura seul en venir à bout par l'adresse et la patience ; qu'il faut commencer d'abord par imiter les femmçs dans le travail de leurs laines. Elles les lavent ; il faut de même purger l'Etat de ces hommes ambitieux qui , pour parvenir à la magistrature > commettent d'horribles indignités; il faut ensuite tout réunir, tout rassembler , et contraindre tout à concourir au bien commun. De pareilles métaphores n'ap* partiennent qu'à Aristophane*

Vers la tin de la comédie , les ambassadeurs dé Sparte viennent parler de paix. Lysistrata, au milieu des Lacédémottiens et des Athéniens, qui sont obligés dé recourir à elle comme à leur arbitre souveraine , expose les démêlés. Le chœur des femmes l'exhorte à recevoir j)oliment les Lacédé* moaiens, et non pas avec hauteur commel'avaieni ^ XIV 24

ÔJO LYSISTRATA ,

fait les Âthëniens au sujet de Pylos y du temps de Cléon et depuis. Elle prend la parole , et fait souvenir les Spartiates des services qu'ils avaient reçus d'Athènes , surtout lorsque Cimon ' , fils de Miltiade, alla les secourir avec quatre mille hommes contre les Messéniens. D'im autre coté, elle rappelle aux Athéniens les bonsr offices que leur a rendus Lacédémone. Elle exhorte les uns et les autres à s'entr'aimer. Tous y consentent ; mais les Lacédémoniens redemandent Pylos; et les Athéniens , loin d'accorder cette place , demandent à leur tour Echinus^^ une des villes dans le golfe de Malie , et quelques places du territoire de Mégare : ce qui met fort en colère les députés de Sparte. Lysistrata , sans entrer dans cette discution, leur promet d'accommoder toutes choses^ et les invite à un festin. La pièce finit par des cantiques.

« Voy«z, outre Aristophane, Thucydide, 1. I, et Plutarque, Vie de Cimon.

3 Echinus se trouve en quatre endroits : i® il y a une tle de la mer Egée de ce nom ; 2^ une ville de TAcarnanie ; 3° une ville de la Phthiotide; 4° une ville dans la Pentapole d'Afrique. Il est manifeste que ce n*est pas cette dernière que demandaient les Athéniens, et il y a apparence que c'était la troisième , puisqu'il est dit un moment après, qu'ils demandaient encore des y illet dans le golfs de Malie, qui est un golfe de h Phthiotide.

LYSISTRATA

COMÉDIE D'ARISTOPHANE

aU"

PERSONNAGES

CALONICE

MYRRHINE

LAMPITO

CHOEUR DE VIEILLARDS

CHOEUR DE FEMMES

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