‹ Traduction en vers de quelques poésiesChapitre 10 sur 17 · É P I T R E A LUCINDE · texte numérisé non relu

É P I T R E A LUCINDE

Tioi qui par ta pure blancheur Serois la neige vierge encore , Si l'amour qu'en tes yeux j'adore K'eût trouvé l'accès de ton cœur !

De ces montagnes redoutables , Loin de toi sans force et mourant , Je t'écris ces mots lamentables De pleurs baignés à chaque instant*

Mais si je mérite ma peine Puisque j'ai pu sur tes beaux yeux, Mouillés de pleurs dans nos adieux Fixer une vue inhumaine ;

Pense que ton ame m'anime , Ah ! si c'étoit la mienne encor Dès long-temps la cruelle mort Auroit fait de moi sa victime.

Celui qui put t'abandonner Sans doute ne pourroit plus vivre 9 S'il ne voyoit le bonheur suivre Le jour qui doit le ramener*

Cette nuit cruelle , effroyable Où je commençai mon malheur, La solitude et son horreur Augmentoient le poids qui m'accable.

J'invoquai cent fois le trépâs , Mais bientôt mon vœu fut contraire , Le ciel exauçant ma prière , M'eût privé du bien que j'espère , De revoir un jour tes appas.

Vers la cité noble et fameuse À qui je faisois mes adieux , En pleurant je tournai les yeux, Je vis long-temps luire les feux Dans son enceinte bienheureuse.

A leur clarté , sur ton séjour Je fixai ma mourante vue , Les profonds soupirs de l'amour Tinrent mon ame suspendue.

J'imaginai voir tes douleurs , Tes larmes accrurent mes peines , Et voulant y mêler les miennes Mes yeux redoublèrent leurs pleurs ;

Mais étrangers a mes malheurs

Mes amis vinrent me contraindre ,

Ils accusèrent mes lenteurs ,

Je n'eus pas le temps de me plaindre ;

Déjà dans les lointains obscurs Fuyoit , ombre vague et profonde ,

Cette cite , pour moi le monde , Je n'entendois plus bruñe Fonde Du fleuve qui baigne ses murs.

Onde sacrée et fugitive Í Adieu ! dis-je cent et cent fois , Jusqu'à ce que du sort les lois Me reconduisent sur ta rive Plus heureux que tu ne me vols.

Le rossignol sous le feuillage Ne pleure pas plus tendrement Son nid de gazon verdoyant Qu'a ravi le chasseur sauvage ,

Que je ne pleurai , m'éloignant Des doux gages de notre flamme , Tendres enfans pour qui mon ame Semble se fondre à chaque instant !

Jamais du taureau la compagne Qu'on priva de ses nourrissons , De mugissemens plus profonds , Ne remplit l'air dans la campagne.

De ses plaintifs roucoulemens Jamais la douce tourterelle N'attrista plus l'écho fidelle Au cri de ses gémissemens !

O ma Lucinde ! en ton absence Loin des enfans de notre amour , Je pleure quand finit le jour , Je pleure quand il recommence.

Le soleil vit mes tristes yeux Trois jours , sans fermer leur paupière Jusqu'à ce hameau solitaire Au sein de ces rocs sourcilleux.

La montagne qui nous sépare , S'y couronne de myrthes verts , Mais ici ma peine barbare Passa mes maux déjà soufferts.

Je crus au terme du voyage Ici toucher , en m'éloignant De ce mont terrible et sauvage , Je crus que son front menaçant M'alloit dérober ton image.

Du haut de ces âpres sommets Je descendis dans cette plaine Où l'amour commença ma chaîne , Où tu m'asservis pour jamais.

Je ne vis plus aux bords du Tage Cet émail frais et verdoyant , Comme alors que ton pied charmant Fouloit les fleurs de son rivage.

De Fonde en nappes tournoyant Par la roue agile emportée , Le continu bouillonnement Dans une atmosphère argentée 3Ne versoit plus l'enchantement.

Philomèle sous les ombrages 3Ne soupiroit plus ses douleurs ,

La vigne de bourgeons en fleurs N'enlaçoit pas les verts feuillages , Et les lierres sans protecteurs Rampoient couchés sur les rivages ;

Je n'y vis plus aucun berger De laurier couronner sa tète , A l'aspect de cette retraite , Triste , solitaire et muette , Le noir chagrin vint m'assiéger.

Bientôt vinrent à ma mémoire Les plaisirs si tôt éclipsés , Car bien souvent des temps passés Les lieux nous racontent l'histoire.

Ici je peignois mes ardeurs ,

J'y crus de ta voix séduisante

Entendre encore les sons flatteurs ,

Et sur la rive verdissante

Je crus revoir les mêmes fleurs.

Mais bientôt d'une aile légère Je vis s'envoler mon bonheur , Après un songe séducteur La peine devient plus amère ; En voyant finir mon erreur , Je tombai mourant sur la terre.

Les Nymphes des eaux , les Pasteurs Croyant alors ma mort certaine , Me couvrirent d'herbe et de fleurs; Ils disoient en versant des pleurs , En ces lieux la Parque inhumaine

À terminé les tristes jours

Du suivant du dieu d'Hypocrène ,

Qui chanta le mieux les amours !

Lucinde en fut sans doute digne, Absent d'elle il ne vivoit plus , Biais pour elle ses jours perdus La rendent à jamais insigne.

Par le sentiment de nos feux Je retenois encor la vie.

Enfin ta mémoire chérie Vint r'ouvrir mes débiles yeux.

Alors du vallon échappées

Je vis dans le cristal des eaux

Se plonger les blondes Napées ,

De leurs beaux bras fendant les flots.

Le bruit de la vague agitée Se répéta dans les échos , D'une course précipitée Le berger revint aux troupeaux.

Je restai seul avec ma peine , Mon ame toujours avec toi , L'ame qui fuyoit loin de moi Revint occuper son domaine.

Tel le berger que tu chéris , Poursuivant son triste voyage y Arriva du riche Bétis Aux bords majestueux du Tage.

Si jamais mon cœur amourexjx

Consent à perdre ton image

Que le ciel soit sourd à mes vœux ,

Que du sort j'éprouve la rage

Ne crains pas que d'un autre objet Mon ame soit jamais remplie , Dans ce cœur dont tu fais la vie Quelle autre te remplaceroit ?

Toi seule méritas ma flamme , Moi seul j'ai pu toucher ton cœur , Après bien des soupirs mon ame À seule fléchi ta rigueur.

Que mille fois dans l'Empirée Phœbus recommence son cours , Et prête à sa sœur Éthérée De ses feux le brillant secours.

Lucinde, mon ardeur extrême Jamais ne se démentira , Et plus constant que le ciel même Mon cœur toujours t'adorera !

Dans tous les objets du rivage A mes yeux ton portrait se peint , Et ta blancheur dans le jasmin Et dans la rose ton visage Et^ de tes lèvres le carmin , Dans le parfum de la prairie Ton haleine se fait senlir , Et dans le souffle du zéphir Je pense respirer ta vie.

Heureux ! ó mille fois heureux !

L'instant où je verrai tes charmes , Ou fixant l'éclat de tes yeux Les miens se rempliront de larmes Plus douces que dans nos adieux.

Si mes chants méritent de plaire C'est par toi seule qu'ils vivront , C'est de toi seule que j'espère Le prix que décerne Apollon ; Du laurier qu'à Delphe on révère Ta main couronnera mon front , Et vainqueur de l'oubli , ton nom Des temps franchira la barrière.

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