ME CHANT PASTORAL
\^u'îl peut bien s'appeler heureux Celui qui dégagé de soucis odieux ,
Sans craindre la malice et la dent de l'envie Si funeste aux cœurs vertueux ,
Coule avec la vertu sa solitaire vie !
Heureux qui ne voit pas des grands Par un luxe insolent la demeure enrichie , Et la colonne d'Ionie Qui supporte les ornemens De ces portes dans tous les temps Ouvertes à la flatterie !
Sur leur faîte il verroit avec les yeux d'un sage Les blasons étalés de leurs nobles aïeux ,
Couronnés de cimiers , de drapeaux glorieux , Et pour lui des ormeaux , le champêtre feuillage Est mille fois plus précieux !
Il n'est point éclipsé par l'ardente lumière Du faux soleil de la grandeur , Et dans la nuit de sa chaumière
Il brille étoile solitaire , Mais non d'une vaine splendeur.
O fortuné ! qui \it bien loin de ces fameux , Qui dans leur bel esprit si brillant à leurs yeux
Se mirent avec complaisance , "Ne se travaille pas pour se perdre comme eux
Dans la subtilité d'une vaine sentence , Pour inventer des mots nouveaux , ambitieux
Qui ne prouvent qu'un vuide immense.
U n'écoute jamais les acccns de l'envie
Qui de tout afflige ses yeux ; Il ne redoute point l'affreuse calomnie , Creuset où l'or s'épure et sort plus précieux.
(i) Ni ces docteurs dont l'arrogance Du signe seul de la science
Tire leur dédain orgueilleux ; Ils osent taxer d'ignorance Ceux qu'enseigna l'expérience ; Mais ce n'est pas du laurier fastueux Que le talent reçoit son existence, Les bons écrits le prouvent mieux.
(i) Lope avoit sans doute en vue ces docteurs de son temps qui lie tiroient leur gloire cpie de leur bonnet eî de quejfjues études filantes <jue"s.
Un vain grade jamais ne donna le talent ,
Il sort des mains de la nature , L'étude l'accompagne et l'augmente et l'épure 5 L'habit est étranger à son lustre brillant, Et ce n'est pas sur l'enseigne et le rang
Que le vrai savoir se mesure.
O combien il en est qui vont toujours tournant Dans la sphère bornée où leur ame végète ,
Tous les jours se recommençant ; Du miroir fracassé tel dans chaque fragment Le même objet sans cesse se répète I
Heureux ! ô mille fois heureux !
Qui dans son asile champêtre
Ne désire pas de connoitre Tous ces vains noms qui fascinent les yeux 9 Enfonce à pas tardifs le soc industrieux 9
L'eau de son front laborieux ,
Découle , et de îlots précieux Baigne les champs qui l'ont vu naître»
L'oiseau sacré de ]Jlars par ses chants le reveille 9
Il quitte le lit paresseux , Un vêtement grossier couvre ses bras nerveux , Par son toit mal couvert , si tôt que dans les cieux
Il voit briller l'aube vermeille.
Sur la cendre encore fumante Il retourne le pin à demi consumé ,
Par son souffle il est rallumé ; Son fidèle gardien à ce bruit ranimé
Dresse l'oreille , et déjà plus brillante La lumière reprend son cours accoutumé.
Le repas frugal du matin
Semble renouveler sa vie , A ses bœufs ruminans , d'une prodigue main Il va distribuer les dons de la prairie; Dans sa vigne ou son champ , de son hameau voisin Joyeux , il se promène à l'air libre et serein , Sans que le sort des Rois excite son envie.
Du soldat l'arme étincelante S'est jamais suspendue à son humble foyer; Il n'entendit jamais le belliqueux coursier
Remplir de sa voix hennissante , De ses bœufs mugissans le toit hospitalier.
Lorsque Janvier attriste la contrée , Au milieu de ses fils , près d'un chêne brûlant
Ses joyeuses chansons abrègent la soirée; Il dort en sûreté loin du théâtre ardent De la guerre homicide et d'horreur entourée.
L'avide créancier , l'espoir sur ses vaisseaux
Ne troublent point sa félicité pure , Sa paisible journée au soleil se mesure , Il ne désire point le renom des héros ,
Et de sa destinée obscure
Attend la fin dans le repos*
EGLOG UE.
3-jumière de mon cœur ! Lucinde idolâtrée î Puisque ton froid dédain d'un amant malheureux T'éloigne et détourne tes yeux , Achève les destins d'une ame déchirée , Finis des jours qui me sont odieux !
Au pied d'une montagne ainsi pleuroit Elvandre , Au moment où. notre horizon Pvecevoit le premier rayon D'un crépuscule doux et tendre , Qui chassoit devant lui vers le sombre Occident
La nuit respectant sa lumière , Et la forcoit d'aller dans un autre hémisphère Étendre son voile pesant.
Bientôt les yeux fixés sur l'astre étincelant
H continue ainsi sa plainte douloureuse :
Soleil qui de ton feu brillant Baignes de ces hauts monts le sommet verdoyant
Et réjouis leur surface neigeuse , Les glaces de la nuit ont accru ma douleur , Son horreur augmentoit ma peine et ma souffrance ?
J'espérois que par ta présence
Tu ramenerois dans mon cœur Le calme que promet ta divine splendeur y
Mais j'ai perdu cette espérance , Puisqu'avec le jour recommence Le sentiment de mon malheur!
Si je veux contempler la mortelle tristesse
Que j'ai soufferte et que je souffre encor ,
Que ma douleur accroît et prolonge sans cesse ,
L'une est égale à l'autre , ou mon tourment plus fort ,
Plus forte est aussi ma constance ; Comme le lierre aux ormeaux protecteurs ,
Lucinde ingrate à tes rigueurs
S'attache ma persévérance!
Déjà les oiseaux dans les airs, Sur ces dômes touffus agitant leur plumage ,
Solennisent par leurs concerts Le retour du soleil dans le sein du bocage ; Dans leurs chants variés qu'anime la gaieté, Ils peignent le plaisir que leur fait sa présence , Et leur vive reconnoissance De revoir encor sa clarté.
À l'envi les claires fontaines Accordent à leurs sons leurs cristaux jaillissons , Le feuillage des bois se joue avec les vents , Tout célèbre le jour dont les feux éclatans Triomphent de la nuit dans les célestes plaines ;
Mais le malheur toujours me suit ,
Triste et couché sur cette terre , J'ignore si le jour recommence ou finit ; Je ne suis consolé par aucune lumière Et vis dans les tourmens d'une éternelle nuit..
Phébus s'élèvera sur mon zénith ardent ,
L oiseau reposera sous l'abri du feuillage A couvert de son feu brûlant , Mon fidèle Ladon dormira , cependant Que mes chèvres sur le rivage S'éparpilleront en paissant
Le serpolet agreste et le thym odorant.
Couvrant ses petits de son aile ,
Et dressant son col argenté De son bec caressant la douce tourterelle 9 Fière de sa maternité , Lissera leur plume nouvelle.
Pour se baigner , au ruisseau murmurant
Accourra la biche amoureuse;
Moi seul en proie à mon tourment , Je vivrai sans repos et jamais un moment
Ne calmera ma peine affreuse !
La nuit viendra semer des feux du diamant
L'azur de la céleste sphère , Et son voile paisible embrassera la terre , Les troupeaux dormiront sur le gazon naissant
En sûreté dans leur barrière , Le loup commencera sa ténébreuse guerre ; Suivant le bœuf tardif, d'un pas tranquille et lent
Le laboureur à sa chaumière Retournera le cœur libre et content ,
Déjà de loin s'élève la fumée , Son repas se prépare , un repas innocent c
Enfin sur la terre calmée
Tout a perdu le mouvement s Tout est repos , silence , et ma peine animée Vivra toujours dans mon. sein palpitant !
Non plus de tenvps pour moi , plus de remède ,
Le temps manque à mon sort amer , Mes soucis sont pareils aux vagues de la mer , Celle qui fuit renaît de celle qui succède ; Ma fragile espérance à pas foibles et lents De mon trépas s'éloigne encore ; Mais le chagrin qui me dévore Ne me permettra pas de l'attendre long-temps ; O douce et cruelle ennemie !
O ! n'use pas de ton pouvoir Pour faire mourir mon espoir Avant que s'achève ma vie ; Eteins plutôt mes jours , quoiqu'envain attendu Le bien que l'on espère , au moins n'est pas perdu ; Il dit , et jetant l'œil sur le site champêtre , De ses chèvres il vit l'essaim licentieux Se disperser comme sans maître Et fuir errantes en tous lieux , Sa voix alors interrompue Reste indécise et suspendue , Son sourcil s'est froncé, son bras se tend, soudain Comme d'un long sommeil délivrant sa pensée , Un caillou dans sa fronde est placé de sa main y
Il fait tourner la corde balancée (i) Qui frappe l'air semblable au tonnerre lointain ,
Lorsqu'il fend la nue oppressée , Il résonne long-temps dans l'antre souterrain ; Des chèvres aussitôt la troupe est rassemblée , Les oiseaux effrayés s'envolent à ce son , Et des rochers l'écho creux et profond Le répéta deux fois le long de la vallée*»
(i) Les Bergers de la Castille se servent de la fronde pour diriger leurs troupeaux.