VERS SAPHIQUES
J'ai tâché de me rapprocher dans ces vers , autant qu'il m'a été possible, de la mesure du rhythme saphique espagnol qui imite le saphique latin , quoiqu'il ne soit cependant pas tout à fait le même , on blâmera ma hardiesse , on aura peut-être d'abord quelque peine à s'accoutumer à une cadence inconnue ; mais en la répétant, on y sentira , j'espère , je ne sais quoi d'assez lyrique et qui ne déplaît pas à l'oreille. Qu'on me pardonne ma témérité , des efforts même impuissans ont servi plus d'une fois à reculer les bornes de l'art.
Amour si puissant aux cieux , sur la terre f Qui fais douce guerre aux cœurs comme aux sens , Combien vont errans , toujours en délire 7 Sous ton dur empire !
Par un fol espoir et de vains plaisirs , Par brûlans désirs et tristes frayeurs ,
Par douces douleurs , aimables tourmens , Tu trompes nos ans !
Injuste tyran de l'âge en sa fleur, Tu promets bonheur et causes la mort , C'est le triste sort des infortunés Par toi dominés.
Craignez ses plaisirs , faites résistance A sa -violence , amans aveuglés Fuyez et tremblez , l'aspic sous les fleurs Cache ses fureurs.
Dans l'eau de l'oubli viens tremper tes armes ? Amour de tes charmes bannis les soupçons , Et nous chanterons tes traits pacifiques en hymnes saphiques.
LES RUINES DE SAGONTE (i).
Sur les ruines de Sagonte , Un berger assis tristement Contemploit l'exemple effrayant Du temps qui détruit et qui dompte Tout ce que l'homme eût de plus grand ¿ A l'aspect de ces tours hautaines , Dont le sommet touchoit les cieux.
Et dont les débris malheureux Roulent maintenant dans les plaines ,
(i) On sait que les ruines de Sagonte existent à Momedro , dans le Royaume de Valence,
Des pleurs vendent mouiller ses yeux ; Il chantoit d'un ton douloureux:
Le temps nous avertit sans cesse , Sa voix doit se faire écouter , Il est de l'humaine sagesse , De le craindre et d'en profiter.
Murs sacrés d'une ville immense , Vous qui peignant à mes regards L'image de mon espérance , A l'homme offrez de toutes parts, Le miroir de sa confiance , Arrosés du sang Africain Vos restes malgré le destin Déposent de votre vengeance , Mais vous cédâtes à la fin ; Le temps nous avertit , etc.
Triste exemple de la fortune, D'un vol toujours précipité , Qui tournant sa roue importune , Détruit par une loi commune La gloire et la félicité , Vous nous détrompez de la vie > Restes muets , mais éloquens , Votre lugubre aspect nous cr Et nous répète ces accens :
Le temps nous avertit , etc.
De vos habitans généreux , Dont la mort prouva la constance , Un renom toujours glorieux Est l'immortelle récompense Sur leur nom illustre et fameux ,
Le temps a perdu sa puissance , Mais ce nom seul nous reste d'eux :
Le temps nous avertit, etc.
Ali ! que l'ingrate que j 'adore , Ne voit-elle aussi vos débris ?
Elle sentiroit mieux le prix , Des instans que le temps dévore f A l'aspect de votre destin , Peut-être que moins inflexible , Par l'effroi devenu sensible , Son cœur banniroit le dédain , Elle apprendroit à faire usage Des roses qu'un jour peut flétrir, Vous diriez dans votre langage En lui conseillant de jouir :
Le temps nous avertit sans cesse.
Sa voix doit se faire écouter, Il est de l'humaine sagesse , De le craindre et d'en profiter.