ET SUR LOPE DE VEGA
En offrant au public français la traduction de quelques poésies fugitives de Lope de Vega, j'ai cru qu'il étoit nécessaire de la faire précéder d'une esquisse de la littérature espagnole , et de quelques détails sur l'auteur que j'ai traduit. Je n'ai point actuellement sous ma main les matériaux nécessaires pour une entreprise plus étendue, je remets ce travail à mon retour en Espagne, où je m'occuperai de les rassembler pour en mettre le résultat à la tête de la traduction de quelque ouvrage plus considérable; j'ose croire, cependant, quç cetaperçu
pourra exciter la curiosité et la satisfaire à bien des égards ; rien de ce qui intéresse les lettres , dans quelque pays que ce soit , ne peut être indifférent à ceux qui les aiment et les cultivent , tout ce qui donne du mouvement à l'esprit et à l'instruction, est essentiellement utile à la république littéraire , et c'est à ce titre que je lui consacre aujourd'hui mes essais et ma traduction.
La littérature espagnole est peu connue et mérite de l'être davantage. Florian est celui de tous les auteurs Français , qui s'en est le plus occupé ; mais il n'avoit jamais été en Espagne et ne connoissoit assez ni la langue , ni le génie de la nation. Sa traduction posthume de Don Quichotte est extrêmement inexacte et souvent infidèle. Je n'ai point l'avantage de son style , mais j'aurai sur lui celui d'un long séjour en Espagne , où est toute ma fortune. Ma situation dans ce pays m'a commandé impérieusement une étude approfondie de la langue espagnole , mon goût m'y a porté dès que je l'ai mieux connue ; enfin , j'ai vécu long-temps à Madrid , et j'ai été à portée de profiter du commerce de littérateurs aimables et éclairés qui m'ont honoré de
leur amitié (i): c'est avec ces titres, que je me présente dans la carrière et j'espère que les deux nations me pardonneront mon insuffisance , en faveur de mes efforts pour faire connoître à Tune les richesses de l'autre.
La langue espagnole s'éleva par degrés comme toutes les langues modernes du midi de l'Europe, du sein des ruines de la langue latine, mêlées aux dialectes des peuples barbares qui envahirent l'Empire romain. Le long règne des Maures en Espagne y introduisit aussi l'Arabe , enfin la renaissance des lettres
(i) Parmi ceux dont les connoissances et îe commerce m'ont été les plus utiles , je dois mettre au premier rang Don Joseph Calderón de la Barca , Chevalier de Tordre de Malte , Colonel au service de sa Majesté Catholique , ancien Capitaine aux Gardes Espagnoles , membre de l'Académie espagnole et de la même famille que le fameux poète comique Calderón de la Barca. Digne héritier de ce nom , à la fois distingué dans les armes et la littérature , c'est un des hommes de son pays qui écrit et parle sa langue avec le plus de pureté ; il a coopéré utilement à la rédaction du dictionnaire de l'Académie , et a donné au public plusieurs écrits polémiques. Il voudra bien permettre que je lui offre ici le juste tribut de recon~ naissance que je lui dois.
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vint la polir et l'éclairer entièrement. Elle étoit déjà fixée au commencement du i6.me siècle et reçut bientôt un nouvel éclat des écrits de Garcilaso , Lope de Vega , Cervantes , et autres auteurs contemporains dont le style n'a point vieilli et passe encore en Espagne pour le plus pur et le plus correct. C'est sous leurs savantes plumes , qu'elle a acquis une plénitude, une dignité, un nombre, une harmonie qu'aucune langue ne peut peut-être lui disputer : plus énergique , plus mâle que la langue italienne, elle en a souvent toute la mélodie ; son abondance est extrême et sa concision étonnante entre les mains qui savent Femployer (i). Sa prosodie est si marquée , que quelques poètes Espagnols ont l'ait avec succès des vers sur la même mesure des vers latins ; ses inversions ne sont jamais forcées et ne servent qu'à donner une grande variété de mouvement a la prose comme aux vers. Majestueuse et sublime dans les grands sujets, elle est douce, facile et gracieuse dans les compositions légères et agréables ; ardente et voluptueuse dans Fex-
(î) On peut s'en convaincre en lisant las empresas políticas ou emblèmes politiques de Saaverlra Faxardo , ouvrage digue de Tacite dont l'auteur s'est nourri.
pression de l'amour ; noble dans l'histoire ; piquante dans la satyre ; flexible dans l'imitation ou la traduction des anciens ; sentencieuse dans les matières politiques , philosophiques ou morales (i).
La poésie espagnole a trois genres de vers : les vers blancs ou non rimes ; les rimes qu'on appelle en espagnol consonantes ou consonans ; et un troisième qu'on nomme assonantes ou assonans, parce que sans être rimes , ils ont une analogie de son et de terminaison qui les distingue des \ers blancs. Il seroit trop fastidieux pour
(i) La majesté de la langue espagnole ne sauroit être contestée , on peut apprécier sa facilité et sa douceur dans Garcilaso ; sa volupté dans Melendez et Arriaza, auteurs vivans ; son feu dans Quintana jeune, poète du moment ; sa pureté historique dans Solis ; son mordant dans Quevedo , Yglesias , le P. de Isla ; son caractère sentencieux dans Cervantes, Graciait', Saavedra , Jovellanos ( ce dernier est vivant ) ; sa flexibilité et son aptitude à se mouler sur les originaux anciens , dans les nombreuses traductions des bons auteurs latins qu'elle rend souvent par les mêmes mots , comme dans ce passage où Tacite dit , en parlant de Germanicus , breves et infaustos populi Romani amores , et que Saavedra traduit , breves y infaustos amores del Pueblo Romano,
mes lecteurs d'entrer dans le détail des différentes espèces de mètres , qui sont trèsnombreuses en espagnol (i). Il me suffira de dire que Fhendécasyllabe que les Espagnols ont pris de l'italien , est leur vers héroïque, et que le mécanisme de tous les vers espagnols consiste dans le placement différent des syllabes brèves ou longues aux différens pieds.
Le beau siècle de la littérature espagnole s'étend depuis le commencement du i6.e siècle, jusque vers le milieu du 17^ C'est cette époque que les littérateurs Espagnols appellent le siècle d or ; en effet , c'est dans
(1) Triarte dans ses fables littéraires a employé et marqué presque toutes les espèces de vers. Cet ouvrage a été traduit depuis peu en prose française et critiqué dans les journaux. Je ne connois pas la traduction et je ne puis décider de sa fidélité , mais je me permettrai seulement d'observer qu'il est bien difficile de juger d'un ouvrage en vers par une traduction en prose ; il y a même des choses qui ne peuvent être traduites, parce qu'elles tiennent au génie de la langue et à leurs rapports avec celui de la nation : c'est ainsi qu'un arbre exotique , transplanté en Europe , ne ressemble plus à ce qu'il étoit dans sa patrie. La plupart des grâces de Cervantes sont de ce genre et disparoissent tout-à-fait dans la traduction,
le cours de cette période, que parurent Garcilaso, Lope de Vega, Cervantes, Gracian, Solis , les deux Argensola, Fray-Luis-de Léon, Quevedo , Ercilla , Calderón , Moreto , Saavedra et une infinité d'autres qui illustrèrent leur siècle et leur pays. Je traiterai l'article de Lope à part ; je vais tâcher de faire connoître en substance les différens auteurs dont je viens de parler.
Garcilaso a composé des vers, des pastorales , des sonnets et autres poésies fugitives d'un genre doux et agréable ; son caractère est la fluidité , l'harmonie , la sensibilité , le naturel et une teinte de mélancolie aimable et tendre.
Cervantes est trop connu, pour qu'il soit nécessaire de le caractériser ici.
Solis a écrit avec noblesse et dignité l'histoire de la conquête du Mexique ; son style passe pour un modèle de pureté.
Les deux frères Argensola sont peut-être les deux poètes les plus corrects de l'Espagne; leurs vers sont pleins de choses et d'harmonie.
Fray-Luis-de Léon a été sublime dans le genre lyrique. Il a traduit Horace avec succès, et l'a imité avec plus de bonheur encore.
Quevedo est connu par des morceaux de prose et de vers pleins d'une satyre ingénieuse, de sel et d'enjouement; son esprit étoitvif, prompt, abondant en saillies et d'une inépuisable gaieté.
Gracian a composé des ouvrages de politique et de morale justement estimés.
Ercilla est l'auteur du poème épique de l'Araucana ; Voltaire lui a donné une place dans sa nomenclature des poètes épiques , et a fait connoître la harangue de Colocólo , un des héros de ce poème.
Le nom de Calderón est célèbre ; ses comédies à intrigue compliquée sont attachantes par l'esprit , la variété et la gaieté qu'il y a répandu.
Moreto , poète comique, moins connu que Calderón , est aussi digne de l'être ; ses comédies sont charmantes , et celle Del desden con el desden , ou le dédain- contre le dédain, est le type de toutes les coquettes fixées , corrigées , feintes par amour , mises depuis au théâtre avec succès.
Las empresas políticas , ou emblèmes politiques , de Saavedra Faxardo , devroient être le bréviaire des Rois et des hommes d'état.
Telle fut l'ère fameuse de la littérature
espagnole , de nouvelles scènes s'étoient ouvertes et avoient aggrandi les idées , de nouveaux mondes , des Empires immenses venoient d'être découverts et conquis par les Espagnols ; la chute de l'Empire grec avoit fait refluer en Europe les talens et les arts ; l'imprimerie faisoit circuler les richesses littéraires avec une activité jusqu'alors inconnue; et enfin Charles-Quint, réunissant un nombre infini de couronnes et digne de leur noble poids , avoit porté le génie espagnol vers tous les genres de gloire ( i). La langue et la littérature espagnoles marchoient à Fenvi avec lui à la domination universelle ; cette langue étoit celle des vainqueurs , de la monarchie la plus étendue qu'on eût vue depuis Charlemagne , d'un nouvel Empire romain ; ces imaginations ardentes de l'Ibérie alloient chercher la gloire des armes en Italie , et en rapportaient avec elle celle des talens et des lettres; Garcilaso , Cervantes , Ercilla, Lope de
(i) Pendant que les guerriers , les négociateurs , les hommes d'état , les savans , les littérateurs illustroient les règnes de Charies-Quint et de son fils , les Ribera , Velazquez , Murillo les embellissoient des chefs-d'œuvres de leurs pinceaux.
Vega furent soldats et écrivains ; la soif de la célébrité dévoroit tous les cœurs Espagnols, et aux trésors littéraires recueillis dans la patrie de Virgile 9 d'Horace , du .Dante, de Pétrarque , ils s'empressoient de réunir ceux que les Arabes leur avoient conservés. La langue espagnole avoit dès-lors atteint son plus brillant apogée. Garcilaso, mort en i536, avoit écrit avec pureté, harmonie et correction , et Malherbe n'étoit pas encore venu en France (i); le style même de Malherbe a vieilli , et celui de Garcilaso conserve toute sa grâce et sa fraîcheur ; les lettres provinciales n'épurèrent la prose française qu'en i656 , et Cervantes et Solis avoient paru long-temps avant. Enfin, Lope de Vega restaura le théâtre en Espagne , tandis que la France n'avoit encore que Jodelle et Garnier.
Lope Félix de Vega Carpió naquit à Madrid d'une famille noble, le ^5de novembre de 1 562 ; la nature Ta voit doué du plus grand génie et de la plus inconcevable facilité ; il a composé plus de 1800 pièces de théâtre , et de 4°° autos sacramentales ou mystères , sans compter un grand nombre
(1) Enfin Malherbe vint.,.. Malherbe naquit en i556.
3 autres ouvrages et de poésies fugitives ; cette effrayante fécondité Fa fait nommer en Espagne Monstruo de la Naturaleza , ou le Prodige de la Nature , aussi sublime mais aussi irrégulier que ShaKespear son contemporain (i); il réunissoit cependant aux dons de la nature plus d'instruction que le poète Anglais ; il connoissoit les modèles et les règles , mais il se vit forcé de les sacrifier au goût de son siècle et de son pays. La simplicité grecque n'auroitpu leur convenir, il fallut se frayer une autre route pour satisfaire un peuple amant du merveilleux , exalté , chevaleresque , que Cervantes n'avoit pas encore corrigé , il déplore luimême cette nécessité dans son art poétique. Lope fut marié deux fois , et composa sur la mort de sa première femme trois odes élégiaques , qu'on trouvera au commencement de ma traduction (2) ; ayant encore perdu la seconde , il entra dans l'état ecclésiastique, et mourut à Madrid le 2 5 août i635, riche de plusieurs bénéfices et du produit de ses ouvrages , bien différent en
(1) Shakespear naquit en i564.
(2) J'ai placé à la tête de ces odes l'historique nécessaire pour en avoir l'intelligence.
cela de Cervantes son contemporain , qui rencontra la gloire et jamais la fortune. En y réfléchissant, on trouvera peut-être dans le genre du caractère et des ouvrages de ces deux hommes illustres , la cause de la différence de leurs destinées. Cervantes voulut corriger son siècle et sa nation , Lope ne chercha qu'à leur plaire ; Cervantes fut poete médiocre et mauvais auteur dramatique , Lope réussit dans tous les genres de poésie et sur-tout dans la poésie dramatique. L'éternel amusement des siècles et des heures , les moralités de Cervantes n'étoient pas encore à la portée du vulgaire , les fictions de Lope l'enchantoient sur la scène ; mais la postérité 9 juste distributrice des rangs et des places , a fixé après leur mort la destinée de ces deux grands hommes , d'une manière Lien différente de celle qui les avoit suivis pendant leur vie. Cervantes, traduit dans toutes les langues , est dans les mains de tous ceux qui savent lire ; Lope est réduit à son nom seul, ses ouvrages n'occupent plus même la scène espagnole , à moins qu'on n'en rafraîchisse quelqu'un de temps en temps (i); mais on n'en doit pas moins à
(i) Ainsi qu'on l'a fait dernièrement pour la Moza de cántaro ou la porteuse d'eau , pièce de Lope , qui ,
l'un et à l'autre un ju¿te tribut d'éloges et de reconnoissances ; si Cervantes a ramené son siècle au naturel et au bon sens , Lope a préparé les voies à Corneille , et la création du théâtre espagnol a avancé celle du théâtre français. Ainsi tout se tient dans les idées et les choses , rien ne sauroit être indifférent ni dans les sciences ? ni dans la littérature, ni dans les arts , un pas de plus en fait faire mille , et d'un pôle à l'autre les connoissances et les lumières se communiquent le mouvement et la vie.
Le génie et les talens parurent décliner sensiblement en Espagne vers la fin de la dynastie Autrichienne , les guerres longues et sanglantes de la succession n'étoient pas propres à les reveiller , cependant lorsque tous ces orages furent calmés , ils recommencèrent à jeter quelque éclat ; le volumineux Feyjoo attaqua les erreurs populaires , dans un travail presque encyclopédique (i). Le P. de Isla ? jésuite , se distingua
reproduite sur le théâtre de Madrid avec des cîiangemens , a été reçue du public comme une nouvelle connoissance.
(i) Quoique Feyjoo soit mort dans les premières années du règne de Charles III , son existence litté—
par des ouvrages remplis d'une saine critique et d'une grande gaieté ; il versa à pleines mains le ridicule sur la pédanterie et le faux savoir ; il fut pour la chaire ce que Cervantes avoit été pour la chevalerie 9 son histoire de Fray Gerundio terrassa le mauvais goût des prédicateurs Espagnols (i). Enfin Charles III passa du trône de Naples à celui d'Espagne , et les lettres reprirent une nouvelle couleur à son arrivée ; ce prince qui avoit l'esprit juste et le cœur droit , ranima les anciens lycées , en ouvrit de nouveaux aux savans , aux littérateurs , aux artistes , décora Madrid d'édifices somptueux , forma un riche cahinet d histoire naturelle et un jardin
rairc appartient cependant aux règnes précédées. Il étoit moine et a écrit sur une infinité de sujets , l'Espagne lui doit de la reconnoissance pour les lumières qu'il y a propagées.
(i) L'histoire de Fray Gerundio de Campazas est celle d'un personnage imaginaire qui , entré dans l'état monastique et voulant suivre la carrière de la prédication , s'infatue de ce que le mauvais goût a de plus exagéré et de plus ridicule , et prend pour ses modèles tout ce que les sermonaires de sa nation ont de plus absurde. C'est vraiment le Don Quichotte des prédicateurs ; il n'y a rien de si comique, que les sermons que le P. de Isla met dans la bouche de sou héros ,
botanique dans la Capitale. Àranda et Florida Blanca le secondèrent (i). Charles IV a protégé et augmenté ses bienfaisantes institutions , et on auroit une fausse idée de l'Espagne , si on croyoit que le génie et les talens n'y existent plus ; Yriarte a fait des comédies morales et régulières : outre ses fables et ses poésies fugitives , il a composé un poème estimé sur la musique qu'il aimoit avec passion ; les tragédies de Huerta sont intéressantes ? sur-tout sa Raquel où l'on
et les entorses qu'il donne aux textes de l'écriture et des pères qu'il a soin de mêler aux citations les plus disparates des auteurs profanes. Cet ouvrage a fait époque dans la littérature espagnole , et le nom de Gerundio est devenu générique pour désigner un orateur pédant , empoulé et ridicule , comme celui de Don Quichotte pour un maniaque et un visionnaire. L'auteur , comme Cervantes , corrigea son siècle ; mais il se fit beaucoup d'ennemis , parmi les gens de sa robe , qui ne lui pardonnèrent pas ses sarcasmes et l'humi* liation dont il avoit couvert leur orgueilleuse sottise. Il a fait d'autres ouvrages presque tous marqués au coin du persiflage et de la satyre , qui faisoient le fonds de son caractère littéraire.
(i) Ce dernier n'est point mort , comme il est dit dans le nouveau dictionnaire historique , à l'article florida Blanca; il existe, au moment où j'écris, à Murcie sa patrie.
admire la beauté de la poésie et l'énergie des sentimens ; Don Ramón de la Cruz est devenu célèbre dans son pays par ses Saynètes, petites pièces dramatiques remplies d'esprit et de gaieté (i). Moratin travaille toujours pour le théâtre , son style est pur , son dialogue vif et rapide ; il a présenté sur la scène le Tartuffe femelle ou la fausse dévote , avec des traits liai dis et bien propres à démasquer le vice (2) : ce caractère est neuf au théâtre , du moins avec tous ses développemens. Les tragédies de Cien Fuegos sont justement applaudies, la scène espagnole s'est asservie aux règles d'Aristote ou plutôt à celles du goût. Les bonnes traductions des pièces françaises s'y multiplient et répurent tous les jours davantage. Mayqués, acteur Espagnol, après avoir été observer les modèles à Paris , a fixé sur le théâtre de Madrid l'art des convenances , l'exactitude des costumes et la décence théâtrale ; ce théâtre devoit déjà beaucoup au talent naturel de la S.™ Rita Luna , actrice
(1) Ces trois auteurs sont morts depuis quelques
années.
(•2) Cette pièce est intitulée la Moxigata ou la Masque., et jouit d'un succès mérité sur la scène.
très-intéressante , et au jeu comique et profond de Querol , excellent gracioso ou valet ; les autres parties de la littérature n'ont pas été moins cultivées : il faut distinguer, dans la nécrologie des auteurs de ce siècle, l'Infant Don Gabriel , frère du Roi régnant ; ce jeune prince, trop tôt enlevé à la Nation Espagnole, est auteur d'une traduction de Salluste trèsestimée , et digne du luxe typographique qui la décore.
Yglesias, dont les poésies fugitives et surtout les épigrammes sont très-piquantes.
Azara, Ambassadeur à Rome et à Paris 7 mort depuis peu dans cette dernière capitale , a donné une vie de Cicerón , traduite de l'anglais , qu'il a enrichie d'excellentes noies. Il n'est pas moins connu par son goût pour les beaux arts et ses connoissances de l'antiquité.
Cadahalso , Colonel du génie , qui s'est fait un nom par des écrits d'une critique agréable , sur-tout par ses cartas marruecas ou lettres maroquines : c'est le même cadre des lettres persannes , employé relativement à l'Espagne , etc. etc.
Parmi les auteurs vivans , la justice et l'amitié m'ordonnent de nommer ici Arriaza et Quintana : le premier se distingue par le
tiaturel le plus heureux , par une versification douce 9 facile , pleine d'images et d'harmonie; le second par l'énergie des pensées , le feu de la composition , le saillant des vers, la nouveauté pittoresque des expressions. Melendez est infiniment agréable dans le genre anacréontique , et a cultivé les muses avec succès, malgré les travaux épineux de la haute magistrature ; un autre magistrat, Vaca de Gusman , actuellement membre de la royale audience de Barcelonne, auteur du poème de Cortez brûlant ses vaisseaux , couronné par l'académie espagnole , marque d'une manière distinguée dans la littérature. Le Comte deNorona, employé avec succès par S. M. dans le militaire et dans les ambassades, ne s'est pas fait moins d'honneur par son talent poétique, annoncé d'abord par une très-belle ode à l'occasion de la paix entre la France et l'Espagne. Jovellanos, ancien Ministre delà justice, aux talens administratifs a joint ceux d'un bon écrivain ; son drame ciel delinquente honrado ou l'honnête criminel , qui ne ressemble en rien à celui de Fenouillot ¡de Falbaire qui porte le même titre , intéresse toujours sur la scène ; son excellent traité de la Ley agraria ou des lois agricoles est une heureuse et sage appli-
cation des théories de Smith aux projets d'amélioration qui pourraient convenir à la Nation Espagnole ; le Comte de Campomanes a composé, sous les auspices du Gouvernement, plusieurs ouvrages économiques remplis de vues utiles et patriotiques (i5). L'académie espagnole, zélée conservatrice de la pureté de sa langue , a donné dans sa grammaire un modèle pour tous les ouvrages du même genre ; elle vient de faire imprimer son dictionnaire, où elle discute, réprouve ou reçoit avec discernement et impar-
(i) Il m'est impossible de résister ici au plaisir de parler d'un Espagnol distingué qui n'a rien fait imprimer , il est v.rai , mais dont le goût et la vaste littérature font le charme de tous ceux qui le connoissent : c'est le Marquis de la Romana 5 Grand d'Espagne et Lieutenant-Général des armées du R.oi , fils d'un père tué à l'expédition d'Alger , et neveu de Don Ventura Caro , un des meilleurs Généraux de l'Espagne ; il a servi d'abord dans la marine , et est passé ensuite à l'armée de terre , où il a mérité à la fleur de l'âge , par ses taîens éprouvés et sa valeur brillante , le grade qu'il occupe. Aux connoissances nécessaires et approfondies de son métier , il réunit 1 érudition la plus «tendue et la mieux digérée : le grec , le latin , le français , l'italien , l'anglais lui sont aussi familiers que sa propre langue ; que sa modsslie pardonne celte note à la vérité et à l'amitié.
tialité toutes les locutions étrangères qui s'introduisent dans la langue , en distinguant celles qui peuvent l'enrichir, de celles qui ne serviroien t qu'à la corrompre . Elle a fait paraître une édition précieuse de Don Quichotte avec une vie de Cervantes et une analyse de l'ouvrage, et elle travaille dans ce moment , par ordre du Gouvernement, à une édition stéréotype de tous les ouvrages classiques espagnols. L'Espagne qui s'enorgueillit à juste titre des productions des pinceaux immortels de Ribera , de Velasquez , de Murillo, compte aujourd'hui dans son sein des artistes habiles parmi lesquels se distingue Goya, peintre rempli de feu et d'imagination; enfin, tandis que les arts etles talens agréables sèment des fleurs sur la carrière de la vie , aucune des sciences utiles n'est négligée en Espagne, et la société s'enrichit progressivement des charmes des uns , et des découvertes des autres.
Oui , qu'on me permette de le dire ici , la littérature espagnole est peu connue , mais la nation ne l'est pas davantage ; des voyageurs superficiels ont voulu la peindre sans l'étudier ; il faut plus de travail et de méditation pour découvrir la vérité et les traits primitifs du caractère d'une nation 5
il en faut encore davantage pour approfondir celui de la Nation Espagnole. Il est d'abord nécessaire d'observer ses deux grandes divisions en couronne de Castille et couronne d'Arragon. Cette division en deux Royaumes qui a long-temps duré, a établi une grande différence entre leurs habitans gouvernés par des lois , des mœurs et des habitudes différentes ? et parlant une langue qui n'est pas la même : outre cette grande division , la subdivision des différens Royaumes et Provinces réunis à diverses époques à la Monarchie , n'est pas moins sensible ; les Espagnols de ces différentes Provinces , moins voyageurs , parce que les communications sont plus difficiles dans leur pays que par-tout ailleurs, se sont moins mêlés les uns aux autres , et conservent dans chaque Province la teinte originale de leur caractère particulier. Les Castillans , les Andaloux, les Valenciens , les Arragonnois, les Catalans , les Biscayens , les Galiciens ne se ressemblent nullement les uns aux autres (i);
(i) La différence des Français du midi à ceux du nord est assez grande , mais elle n'est rien en comparaison de celle qui existe entre les Espagnols des différentes Provinces. Il serait absurde de juger d'un
on peut dire, en quelque façon, qu'il y a même encore dans l'intérieur de l'Espagne beaucoup de pays à découvrir; le voyageur léger qui écrit sur son album N. B. que toutes les femmes de Blois sont rousses et acariâtres , s'empresse de publier ses relations infidèles ; mais l'observateur sensible qui se dit sans cesse , homo sum, humani nil a me alienum pulo , réfléchit et compare long-temps avant de juger. Le meilleur ouvrage, pour connoître les détails matériels de 1 Espagne 9 est le voyage du laborieux Espagnol Ponz, en plusieurs volumes ; celui de Eourgoing donne une idée assez juste de l'ensemble de l'Espagne ; mais un voyage exact et moral dans ce pays-là, est encore à faire , et peut-être exige-t-il trop de soins et de fatigues pour qu'on le fasse jamais (i).
Catalan par un Andaloux , et d'un Biscayen par un Galicien. On ne pourroit en France reconnoître les traces du caractère gaulois ou franc ; on suit avec facilite , en Espagne , celles du caractère goth ou arabe et sur-tout celles du dernier , suivant le plus ou moins de séjour des Maures dans les différens Royaumes.
(i) Il a paru , depuis que j'ai écrit ceci, un voyage en Espagne, dont les journaux ont parlé avec éloge, je ne l'ai pas lu -7 mais il me paroît , d'après les morceaux cités , devoir mériter de fixer l'attention et r approbation du public.
Je ne me permettrai pas de l'entre] .
Je n'entreprendrai pas non plus de donner tine nomenclature même imparfaite de tous les savans Espagnols qui s'occupent dans ce moment tant des sciences exactes, que des sciences naturelles , et dont le nombre est considérable. Quant aux littérateurs, j'en ai sans doute omis beaucoup , soit des anciens, soit des modernes ; que ceux-ci me pardonnent, je travaille dans ce moment hors de l'Espagne, et sans presque d'autres secours que celui de ma mémoire et de quelques notes éparses que j'ai eu bien de la peine à rassembler ; mon empressement à faire connoître à la France quelques morceaux de la littérature espagnole sera mon excuse* J'espère pouvoir être à portée quelque jour, dans un travail plus étendu , de rendre aux uns et aux autres la justice qu'ils méritent.
Il me reste un mot à dire sur ma traduction ; j'ai tâché de la rendre aussi fidèle qu'il m'a été possible , dans les morceaux que j'ai pu transporter de la langue espagnole dans la française, sans blesser le goût du pays et du moment. Il en est d'autres que j'ai été obligé ou d'adoucir, ou de changer ; mais je me suis toujours appliqué à y conserver l'empreinte et la couleur origi-
nales. J'aime à croire qu'on l'y sentira avec plaisir ; qu'on reconnoîtra dans ces poésies fugitives l'expression souverainement poétique , que je puis louer , parce qu'elle n'est pas de moi ; qu'on y admirera une grande variété de tableaux , une grande richesse d'imagination , de la nouveauté dans les idées , de la grâce , de la sensibilité 9 et même un fonds de cette mélancolie , compagne du talent , et qui a un si grand attrait pour notre siècle. J'ai fait mes efforts pour approcher de l'harmonie imitative de l'espagnol , bien plus sensible dans cette langue que dans la française , parce qu'elle est plus prosodiée. Il peut m être échappé quelques ibérismes. Accoutumé à écrire dans les deux langues , je puis n'en être pas plus exempt en français, que de gallicismes en espagnol; je sollicite l'indulgence de mes lecteurs pour les lettres qui voyagent avec moi , - Utterœ nobiscum peregrinantur.