LE SIÈCLE D'OR
Fabrique d'une immense et noble architecture , Ce monde inférieur fut ouvert aux humains ; Sur l'eau , la terre et l'air , répandus par essaims Les animaux suivoient les lois de la nature , ïleconnoissant en paix les hommes souverains ; L'or dormoit dans le sein de la mine inconnue, Ils n'alloient point chercher son éclat dangereux ¿ Et le diamant brut, envain frappant la vue , iN'étoit qu'un roc brillant sans usage pour eux ;
Les arbres étaient peints de couleurs séduisantes f
Les prés étoient parés du vif émail des fleurs ,
Les ruisseaux argentés en ondes murmurantes ,
Suivoient du frais vallon les routes tournoyantes ,
Jusqu'au fleuve grossi de leurs îlots bienfaiteurs.
Dans la sombre foret qui protégeoit sa course ,
Le fleuve altier rouloit son cristal transparent ,
Sans détourner jamais sa tête un seul instant
Vers les bords paternels d'où s'épanclia sa source ,
Pressé de se jeter dans le vaste Océan
Où se perdoit l'orgueil de son nom imposant.
Le rcdoulab!e dieu qui porte le trident,
Ne craignoit pas le poids des nefs audacieuses ,
3Vi que les fils des monts sur ses plaines houleuses
S'ouvrissent un chemin vers le midi brûlant ,
Ou vers la région des hyades neigeuses ;
Le coursier belliqueux d'un fier hennissement
'JVc frappoit point les airs au son de la trompette ;
Et le bœuf paresseux soumis au joug pesant
]NTe fendoit pns la terre au soc depuis sujette ,
Libre, elle prodiguoit de son sein généreux
Tout ce qui peut suffire aux besoins de la vie ,
Au matin de ses jours , volontaire et fleurie ,
Elle enfantoit sans art ses trésors précieux , '
Elle ne se lassoit jamais d'être féconde ,
L'enfance des humains est l'âge des heureux ,
Il en étoit ainsi de l'enfance du monde;
Sans distinguer jamais la saison ni les temps ,
Vertumne offroit les fleurs , les fruits à la contrée ,
L'olive pacifique et la grappe pourprée ,
Le chêne de Dodone au sein des vastes champs ,
Aux présens de Cérès unissoit leurs présens ,
Cérès toujours riante et jamais altérée ,
Sans cesse renaissoit des épis jaunissans ,
De roses et de lis la terre étoit parée ,
Ainsi sur des tapis dans nos murs opulens
L'art nuance à son gré la laine diaprée \
Le favorable Eurus régnoit sur l'Orient ,
Vers le midi l'Auster exerçoit son empire
Devers l'ourse glacée où la lumière expire
Borée aux froids déserts dominoit en tyran i
Le soleil parcouroit le brillant écliptique
Sans qu'on nommât encor la route des saisons $
Nous n'avions pas marqué de nos bizanes noms
Tous les points différens de son cours magnifique :
La déesse des nuits sur son char argenté ,
En silence rouloit dans un ciel sans nuage ,
Et par le cercle obscur , précurseur de l'orage ,
Jamais son enaste front ne luisoit attristé ;
Les hommes dans les bois erroient à l'aventure
Fidèles à l'objet qui captivoit leur cœur,
Ignorant l'intérêt et le soupçon rongeur ;
O temps heureux ! O lois de ia simple nature !
De la beauté l'attrait étoit sans imposture ,
Le fard n'altéroit point sa naïve couleur ,
Le jaloux Apollon dans son fdet trompeur
Ne montroit pas aux Dieux Vénus à Mars unie ,
Et dans Chypre jamais un poison séducteur
Ne venoit à prix d'or empoisonner la vie ;
O temps si loin de nous ! bien heureux siècle d'of
Si parmi les mortels tu revivois encor
Que dirois-tu de voir tant d'art , de tromperie y
Un honneur si barbare , un si coupable essor?
Tout étoit amour doux, flamme pure et sentie,
Tout brilloit de justice et de sérénité ,
La terre avec le ciel étoit en harmonie
Et sembloit s'élancer vers l'immortalité ï
Dans ces jours bienheureux , des chœurs de l'Empirée
Une Vierge divine , ^n habits éclatans
Descendit sur la terre, et les lis du printenjps
Versèrent sous ses pas leurs parfums odorans ,
La cascade des monts , au soleil azurée
Invitoit par son bruit les oiseaux voltigeans
A chanter les appas de la belle Éthérée ;
Couverte d'un manteau d'étoiles radieux ,
On la vit s'avancer sur la terre embellie ,
Un diadème ornoit son front majestueux ,
Là dans l'or le plus pur , brilloient de mille feux
La topaze éclatante , à l'hyacinthe unie ;
Son cothurne est formé d'un tissu précieux 9
Où la verte éméraude au rubis se marie ;
Le Zéphire léger , dans ses plis onduleux
Soulève et fait céder sa robe voltigeante ,
Et découvre aux regards la chrysolite ardente
Qui de ses pieds divins , marquant les pas aux yeux
S'imprime sur le sol pur et religieux ;
Aux plaines de l'éther telle paroît l'Aurore ,
Quand sur son char de pourpre et de saphirs brillant
Elle chasse la nuit vers le sombre Occident ,
Rend Punivers au jour et de sa clarté dore
La cime des hauts monts et le dôme éclatant
Dont l'orgueilleux palais aux cités se décore ;
Les hommes étonnés n'aperçurent jamais
S'allumer dans cet air qui leur sert de ceinture ,
Une flamme si vive , une lueur si pure
Et demandoient son nom , frappés de ses attraits 9
Quel est donc ce Phénix dont l'aile étincelante ,
Porte sur un fond d'or , plumes de diamans ?
Apollon descend il de sa sphère brûlante
Pour vivre sur la terre avec ses habitans ?
Alors doublant encor son cîiarme et sa lumière
La Vierge leur répond : je suis la vérité ;
Elle dit , et soudain se répand sur la terre
Un baume de repos et de félicité ;
Tant que l'on respecta sa céleste beauté 9
On vit régner la paix et la joie innocente ,
Mais l'orgueil détruisit cette union touchante ,
Le genre humain s'accrut, son audace arrogante
Osa bien s'attaquer à la divinité ,
L'art pour servir le luxe , éleva la cité ,
Le palais fastueux fit reculer la nue ,
Fille de l'intérêt naquit la dureté ,
L'injustice suivit sa trace corrompue ,
L'envie au regard faux , l'affreuse cruauté ,
L'adultère , le vol , le meurtre et la ruine
Déployant à l'envi leur fureur intestine
Noyèrent dans le sang ce monde dévasté ,
Le despotisme altier se leva sur la terre
La pourpre aux passions donna tout leur essor ;
Dans les champs du trépas on vit naître la guerre,
Les hommes usurpés cédèrent au plus fort ,
La noire trahison aiguisa la vengeance ,
Le crime fut heureux , et de la bienfaisance
La basse ingratitude , enfant dénaturé ,
Ensanglanta le sein qui l'avoit engendré ;
Dans le sang des mortels la loi trempa sa plume,
Les vastes intérêts de leur cupidité ,
De leurs divisions grossirent son volume.
Le juge sommeilla dans ce lieu redouté
Où contre le méchant , au feu de l'équité ,
de l'austère Thémis la vengeance s'allume ;
Au seîn de tant de maux, l'auguste vérité Voyant l'état affreux de la terre avilie \ Le flatteur prosterné devant la tyrannie , Recevant de sa main un prix non mérité , Le juste dans les fers , le sage détesté , De l'or dominateur la puissance affermie , Le malheureux Joseph par ses frères vendu , Par le mensonge adroit son pouvoir confondu , Au milieu du cahos , les ris de Démocrite, Le doute do Pyrrhon et les pleurs d'Héraclite • L'homme oubliant la vie , où son sort attendu Rencontrera la peine ou le prix qu'il mérite , Lasse de tant d'horreurs , d'un vol précipité Regagna des hauts cieux l'éternelle clarté.