‹ Traduction générale d'AristoteChapitre 2 sur 398 · VIII ARISTOTE · texte numérisé non relu

VIII ARISTOTE

humaines. C'est la Métaphysique, œuvre considérable, où, malgré un irréparable désordre, abondent des pensées fortes et sublimes, que Platon et le Christianisme n'ont peut-être pas dépassées.

Voilà pour la part de la philosophie proprement dite. La part des sciences n'est pas inférieure. C'est d'abord la Physique, où est agité le problème du mouvement universel, dans l'espace et dans le temps. C'est la Météorologie, créée, comme la Logique, sans avoir eu de précédents, et où quelques-uns des phénomènes de l'atmosphère les plus curieux sont expliqués, à peu près comme ils le sont par notre science contemporaine. C'est le Traité du Ciel, où Aristote a eu le tort de croire à l'immobilité de la terre, alors que l'école de Pythagore en avait dès longtemps soupçonné l'éternel mouvement. C'est l'Histoire des Animaux, où sont réunis une multitude prodigieuse de faits exactement décrits, et où sont posées les bases des classifications de Linné, de BufFon, de Cuvier. C'est le Traité des Parties des Animaux, qui est une sorte de système de physiologie générale. C'est le Traité, plus merveilleux encore, de la Généra-

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tîon des Animaux, où sont pressenties quelques-unes de nos découvertes les plus récentes, sur cet impénétrable mystère.

Pour compléter cette énumération, on pourrait ajouter bien d'autres ouvrages de moindre importance, parmi lesquels on n'oublierait pas le recueil des Problèmes, où sont réparties, en trente-huit chapitres, les questions les plus diverses, résolues avec une rare sagacité.

Est-ce là tout? Non, sans doute. Outre ces quarante-six ouvrages de nos éditions ordinaires, Aristote en avait composé soixantesix autres, dont on a conservé des fragments. Parmi ces monuments perdus, figure au premier rang le Recueil des Constitutions, au nombre de cent cinquante-huit, dont la récente publication du British Muséum, sur la Constitution d'Athènes, nous donne une si haute idée. Nos regrets ne sont pas moins vifs, pour de longs recueils d'Anatomie, accompagnés de Dessins explicatifs.

Tous ces fragments, au nombre de plus de six cents, dans différents auteurs, ont été rangés en dix classes, par M. Valentin Rose. D'abord, de nombreux dialogues, dans le genre de ceux de Platon, et portant sur

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la philosophie, sur le bien, sur les doctrines des Mages de Perse, sur l'âme, sur la prière, sur l'éducation, sur la sophistique, sur la rhétorique, sur les poètes, sur les hommes d'État, sur la justice, sur la monarchie, sur les colonies, sur la noblesse, sur la richesse, sur l'amour, sur leô passions, sur l'ivresse, et enfin un Banquet. Dans ces dialogues, Aristote, au dire de Gicéron, faisait preuve de qualités que nous ne lui connaissons guère; il y épanchait les flots d'or de son éloquence. La seconde classe des fragments est toute logique. 11 y était question, en dehors même de l'Organon, de la Définition, des Catégories et des Contraires. La troisième classe se rapporte à la rhétorique et à la poétique; la quatrième, à la morale; la cinquième, à la philosophie sur les Idées, sur le Pythagorisme, et sur Archytas. Les classes six à dix sont relatives à la physique, à la crue du Nil, aux signes des saisons, aux métaux, à l'agriculture, à l'anatomie des minimaux, à la politique des diverses États, à l'histoire ; et enfin viennent les discours, les lettres et les poèmes.

Cette nomenclature, toute sèche qu'elle est,

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ne doit-elle pas nous causer un étonnement, qui se changerait bien vite en incrédulité, si les témoins n'étaient pas en si grand nombre, irrécusables et concordants ?

Ainsi, de compte fait, ce sont cent douze ouvrages tout au moins. D'après ceux que nous avons sous les yeux, il est permis de supposer que ceux qui nous manquent valaient autant que ceux qui nous sont parvenus. Quelle richesse! Quelle abondance!

Que de génie! Que d'aptitudes variées et infatigables! Notez bien que l'austère Aristole est aussi un poète. Une seule poésie de lui nous a été transmise ; elle est une des inspirations les plus élevées du lyrisme hellénique. Notez encore que, dans quelques-unes de ces œuvres multiples, il avait une élégance et une suavité, dont Quintilien était charmé autant que Gicéron. Cet Aristote là est à peu près ignoré; mais comme il avait été vingt ans le disciple de Platon, nous n'avons pas à être surpris qu'il eût conservé quelque chose de ce commerce incomparable.

En présence de tous ces monuments, sous l'éblouissement de tant de lumières, ne doit-on pas répéter avec Voltaire ?

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a Quel homme qu'Aristote, qui trace les règles de la tragédie de la môme main dont il a donné celles de la dialectique, de la morale, de la politique, et dont il a levé, autant qu'il a pu, le grand voile de la nature! Peut-on s'empêcher de l'admirer, quand on voit qu'il a connu à fond tous les principes de l'éloquence et de la poésie? Où est le physicien de nos jours chez qui l'on puisse apprendre à composer un discours et une tragédie? Aristote fit voir, après Platon, que la véritable philosophie est le guide secret de l'esprit de tous les arts. Les lois qu'il donne sont encore aujourd'hui celles de nos bons auteurs. »

Cette explosion de sens commun et de justice resta sans écho. Le xvm® siècle dédaigna cet avis. Loin de s'associer à l'enthousiasme peu suspect de Voltaire, il n'avait de confiance que dans Bacon, le violent et aveugle détracteur du philosophe. Mais Voltaire n'en avait que plus de mérite à braver, par son paradoxe, d'inévitables railleries. Probablement, il n'avait pas oublié les leçons des Jésuites, ses anciens maîtres, qui ont toujours été, et qui sont encore, les sectateurs d'Aristole. Voltaire prenait même la peine d'analyser un à un

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plusieurs de ces principaux ouvrages : Logique, physique, histoire des animaux, qu'il trouvait le meilleur livre de l'Antiquité, théorie du Ciel, métaphysique, morale, rhétorique, poétique, etc. (Edition Beuchot, tome XXVI I, p. 26.) On peut croire que ces analyses, esquissées par une main si légère, ne sont pas bien profondes; mais, tout en étant superficielles, elles ne sont pas fausses, parce que Voltaire pouvait traiter, avec Aristote, de génie à génie, quelque éloignés qu'ils fussent l'un de l'autre.

Nous comprenons donc, avec Voltaire, comment il s'est fait que la Scholastique ait adopté Aristote pour son unique et vénéré précepteur. Il n'y avait pas d'hésitation possible. Le règne absolu de celui-là s'imposait, par deux motifs tout puissants. Aristote avait fait une encyclopédie; aucune des questions qui peuvent occuper l'esprit humain n'avait échappé à ses regards pénétrants. Or, dans la détresse du Moyen âge, dans la nouvelle Europe, l'éducation des intelligences était à refaire de fond en comble. Avec le bouleversement de la société antique, tout avait péri, les lettres et les sciences, aussi bien que l'Empire et l'admi-

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nistration. Pour ranimer le flambeau, à qui s'adresser, si ce n'est à la Grèce? Et, parmi les Grecs, qui choisir, si ce n'est celui qui avait embrassé l'ensemble du savoir?

A ce premier motif, s'enjoignait un second. Aristote, chef d'une école qu'il avait dirigée pendant vingt ans, avait contracté des habitudes qui imprimèrent à son génie, naturellement sévère, une autorité magistrale. Pour des esprits avides d'apprendre, c'était une fortune inespérée. Leur soumission sans réserve fut un acte de reconnaissance et de docilité très sage. Si l'on avait eu moins de déférence pour le guide, on eût moins profité à le suivre. On l'écouta religieusement, à peu près comme on écoutait l'Evangile; la dévotion à des doctrines philosophiques ne fut pas moins ardente que la foi aux dogmes divins. De part et d'autre, on peut le dire, la foi soulevait des montagnes: ici, la barbarie des âmes; et là, l'ignorance des esprits. La double conversion réussit à peu près aussi bien dans l'un et l'autre sens. L'enivrement fut même porté à ce point qu'il s'en fallut de peu qu'Aristote ne fût canonisé, ainsi qu'un père de l'Eglise. Il est vrai qu'il avait pour garants des doc-

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leurs comme Albert le Grand et saint Thomas d'Aquin, qui passèrent une partie de leur sainte existence à le commenter et à le professer.

Au début, l'Eglise avait montré une hostilité et une défiance implacables. Pendant le règne de Philippe- Auguste, en 1209, elle défendait, sous les peines les plus terribles, la lecture des livres d'Aristote, venus de Constantinople, au retour des Croisades. Elle les condamnait au feu, tout comme elle faisait brûler les hérétiques. Mais bientôt, le clergé dut prudemment se relâcher de ces ombrages immérités, et céder à l'irrésistible torrent. 11 s'y précipitait lui-même, dès le milieu du xm® siècle. Cette fois, les peuples avaient eu raison contre l'Eglise. Si elle l'eût emporté, que serait devenu le Moyen Age sans Aristole ? Et la Renaissance n'eût-elle pas été retardée indéfiniment?

Avant cet exemple que donnait alors la catholicité, il y en avait eu un autre non moins significatif. C'était Aristote qui avait éclairé déjà un peuple infidèle, comme il allait éclairer les chrétiens. Les Kalifes Abassides, établis dans la Mésopotamie et dans la Syrie, s'étaient faits, à leur grand honneur, les protecteurs

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des lettres. Almanzor, Haroun-al-Raschid, Al-Mamoun, son fils, malgré les troubles constants de leurs Etats, avaient, dès la fin du VIII® siècle, devancé l'Europe dans une voie, où elle ne devait marcher que beaucoup plus tard, après le Mahométisme. Mais des Arabes étaient-ils en mesure de savoir le grec? La transmission fut indirecte ; et elle ne s'en fit pas moins, tant elle était nécessaire. Dès le règne de Justinien, au milieu du vi® siècle, des prêtres nestoriens de Syrie s'étaient appliqués, pour leur usage, à traduire Aristote. Un d'eux, Jacques d'Edesse, mort en 708, avait traduit les Catégories. Un médecin nestorien, mort à Bagdad en 873, Honaïn-ben-lshak, se livrait aux mêmes travaux, commandés par les Kalifes. Plusieurs générations de familles lettrées s'y étaient officiellement dévouées. L'histoire ne nous apprend pas avec précision ce que furent ces études à Bagdad, h Damas, à Alep.Vers le milieu du x^siècle, Alfarabi, du Khorasan, avait commenté l'Organon. Avicenne, son disciple, qui a vécu dans la contrée de Bokhara, avait cultivé le Péripatétisme, pour un pays qui n'est plus aujourd'hui habité que par des barbares.

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Gomment la culture arabe est-elle passée en Espagne, avec les Almohades? Gomment s'est-elle pleinement organisée à Gordoue, avant notre Scholastique? Nous l'ignorons ; mais les commentaires d'Averroës sur Aristole sont là, pour jeter une vive lueur dans ces ténèbres. Ges commentaires ne remplissent pas moins de dix volumes in-f*, que nous a donnés Baglivi. Averroës est mort en H98, à peu près à la même époque où naissait Albert le Grand, et vingt-sept ans avant la naissance de saint Thomas. Il ne savait, ni le grec, ni le syriaque; il n'avait à sa disposition que des traductions arabes, de même qu'Albert et saint Thomas, non moins dépourvus, n'avaient que des traductions latines.

Si l'on évoque encore une fois ces souvenirs bien connus, c'est afin de rappeler, à des héritiers, trop oublieux peut-être, tout ce qu'a coûté de peine et de souffrances l'enfantement de la science moderne. Virgile a célébré, dans un vers magnifique, l'enfantement du peuple romain. L'éducation scientifique du Moyenûge n'a pas rencontré moins de difficultés. C'est du Moyen-âge que nous sommes sortis. Nos premiers pas ont été bien faibles ; ils se

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