AU LAC DES CYGNES NOIRS
H se tint parole, et veilla toute la nuit en reprar-dant cette nature étrange qui trouvait en lui son premier adorateur. Lui, obscur marin, sans nom, il était le centre de ce monde inhabité, de cette planète incrustée sur la mer australe ; c'était pour lui seul que Dieu faisait luire l'immobile Croix du Sud, au sommet d'une coupole d'étoiles, et cette céleste boussole des navigateurs semblait s'offrir comme un guide pour lui montrer le chemin qui n'égare pas!
Parfois il se souvenait de ses anciennes haines, de ses premiers serments de Cadix, et il s'applaudissait de trouver en lui ces apaisements salutaires que don-
nent les longs voyages et l'expérience de la vie des océans. Il y avait là, devant lui, un Anglais qui s'était endormi avec confiance, sous la garde d'un héros de Trafalgar, et si un péril de nuit menaçait ce sommeil si calme, le marin du Bucentaure se lèverait pour défendre l'Anglais Asthon. Ainsi, pensait-il, au lieu de nous battre devant Cadix, si nous eussions mis de conserve à la voile, en mêlant nos pavillons, pour défricher cette nouvelle partie du monde, avec cinquante mille marins anglais et français, devenus laboureurs, les glorieux morts des deux nations seraient aujourd'hui vivants ; nous dormirions toutes les nuits ensemble", après nos journées de travail, et nous avancerions de deux siècles l'œuvre chrétienne de la civilisation. Ce que nous faisons Asthon et moi, ces cinquante mille l'auraient fait comme nous.
En écoutant le cours de philosophie professé par l'esprit de la solitude sur un monde vierge, en s'inspirant de ces idées qu'on ne trouve ni dans les livres des rhéteurs sédentaires, ni dans les colloques des villes folles de bruit, il comptait pouvoir recueillir aussi, après sa retraite, le bénéfice d'un autre apaisement r^oral, et la guérison de la plus incurable
22S TRAFALGÂR.
des blessures, celle qui atteint le cœur sans percer l'épiderme. Cette pensée le rassurait dans ses scrupules religieux, car, disait-il, ce doit être un grand crime devant le Créateur quand l'homme meurt de désespoir par amour pour la créature. C'est le crime sans pardon.
Déjà l'aube annonçait le soleil, et la douce rosée de l'espoir semblait descendre du ciel avec la rosée de l'aurore; le chant des oiseaux réjouissait la tristesse du désert. La brise du matin infusait à l'âme sa fraîcheur vive, et la solitude se révélait, avec la grâce primitive de ses paysages et les mystérieuses perspectives de ses horizons. Le peuple étrange créé tout exprès pour l'Australie arrivait au lac, comme aux premiers jours du monde ; les perroquets blancs, aux aigrettes roses, effleuraient l'eau et jouaient avec les cygnes noirs en contrefaisant leurs cris ; les oiseaux sans plumes tombaient lourdement des arbres et se servaient de leurs ailes pour marcher à l'abreuvoir : les grands lézards, engourdis par la nuit, frétillaient de joie dans les chauds rayons du soleil levant ; les kangourous, animaux de rêves, bondissaient avec des allures et des gambades d'histrions, comme pour naturahser le rire sur ce
théâtre qui attend des spectateurs depuis six mille
ans(l).
Tonin, qui avait vu tant de choses dans ?a vie et avait le droit de ne s'étonner de rien, regardait ce tableau avec les yeux ébahis qui s'ouvrirent au front du premier homme lorsqu'il inaugura la création. Le cadre était encore plus curieux. Une lande sablonneuse se déroulait jusqu'à l'horizon des bois, comme un grand chemin bien entretenu; envoyait çà et là sortir du sol une cime de montagne avortée et des blocs de rochers à pose verticale, à ciselure étrange et ressemblant à de colossales pièces d'échiquier, taillées pour amuser des géants. Partout, du milieu des terrains arides, s'élevaient des oasis de verdure, espèces de villages naturels créés pour abriter les animaux. Une spirale de fumée s'élevait lentement au-dessus de la ligne des arbres lointains, comme la colonne qui conduisait les Hébreux à la terre promise, et le soleil éclairait ce monde avec son insouciance sublime, comme un lustre qui s'acharnerait à donner gratuilehient sa lumière à un théâtre désert.
(i; Les oiseaux sans plumes sont une de ces bizarreries zoolologiques que la nature a plaisauimeut créées iur le continent austral.
Asthon se réveilla et serra la main de son ami.
Tonin étendit le bras et lui fit décrire un cercle, comme pour dire : Regardez autour de vous.
Le jeune compagnon de Mungo-Park regarda autour de lui, se frotta les yeux, regarda encore, et dit avec une voix de somnambule :
— Est-ce que je continue un rêve ?
— Non, dit Tonin; je respecte le sommeil des amis. Il y a une heure que je jouis de ce tableau en égoïste. La nature s'amuse comme un enfant, et je l'en remercie ; elle peut se flatter de m'avoir donné une fameuse distraction.
— Et tous les animaux n'ont pas eu peur de vous? dit Asthon.
— Non, il m'ont pris pour Adam.
— Ah ! la gaieté vous revient ! fit Asthon. Dieu soit béni ! Avez-vous bien dormir comme moi ?
— Parfaitement; ce sable est doux comme de l'ér drcdon. C'est un kangourou qui m'a réveillé.
— Et comment va l'amoui', mon cher Trafal^ gar?
— levons répondrai dans huit jours, mon cher Asthon.
— Alors je sais ce que vous pourriez me répon-
dre aujourd'hui, reprit le jeune Anglais. Tonin, je vous invite à déjeuner.
— C'est la première fois, dit Tonin en riant, que ies perroquets entendent ce mot ici.
Asthon ouvrit son havre-sac et mit le couvert aux bords du lac.
Des cris joyeux éclatèrent aux environs ; un vol de perroquets s'abattit devant la table du festin, et quinze convives parleurs réclamèrent leur part avec une familiarité de paradis terrestre.
Ces gracieux invités mangeaient pour la première fois le pain de l'homme, et, à chaque miette, ils formulaient leurs remercîments avec une phrase mélodique, terminée par une gamme d'or. Les cygnes noirs étaient sortis de l'eau, et semblaient, par leurs cris, se plaindre d'avoir été oubliés dans l'invitation. Il fallut donc satisfaire les justes exigences de ces charmants oiseaux. Les kangourous, plus timides, se tenaient à l'écart, comme des mendiants contrefaits et honteux, qui attendent l'aumône sans formuler leur demande. C'était une scène de l'âge d'or, quand les hommes et les animaux ne connaissaient pas la détonation des armes et la couleur du sang.
Tout à coup ce peuple fut saisi d'une épouvante folie, et s'envola ou prit la fuite dans toutes les directions. Le sens de l'ouïe a des perceptio-ss exquises chez les animaux, surtout ceux qui sont restés à l'état naturel. Un fracas inconnu dans cette zone vierge venait de se faire entendre du côté de l'horizon maritime. Asthon et Tonin restèrent seuls devant le lac et ne comprirent rien à cette désertion.
Tonin montra deux grands lézards à son ami, et dit:
— Es aijuelli gralamués ch'an fa paou et jacos Ce sont ces lézards qui ont épouvanté les perroquets;.
Tonin s'était cru obligé de faire entendre le provençal dans ce désert pour la première fois ; un geste expressif traduisit la phrase au jeune Anglais.
— Oh! non, dit Asthon; ils sont habitués à voir des lézards, et ils ont entendu venir quelque chose qu'ils ne connaissent pas.
— Si ce sont des ravageurs de postes, dit Tonin en armant sa carabine à deux coups, je vais bien les recevoir. J'ai une dent de lait contre ces marrias. Un brave homme de Toulon, M. Manenty, qui a pris soin de moi quand j'étais enfant, avait un poste à la Vallelte; un matin, il arrive pour chasser aux i^rives
et trouve tout désavia. Les ravageurs étaient venus dans la nuit et...
— Écoutez, interrompit Asthon, écoutez : il est bien question de ravageur... J'entends un galop de cavalerie qui fait un bruit infernal dans le vallon.
— Oui, dit Tonin ; si les ravageurs avaient des chevau.x, ils ne les monteraient pas, ils les vendraient... Allons voir ce que nous envoie le bon Dieu,
Au même instant, l'étroite embrasure du vallon lança vers le lac six cavaliers qui disparurent dans un tourbillon de sable. Tonin et Asthon armèrent leurs carabines et se tinrent prêts à tout événement.
Les chevaux s'arrêtèrent, le sable retomba sur le sol, et quatre hommes et deux femmes semblèrent sortir de dessous terre. Asthon et Tonin reconnurent Albertus, Christian, et les deux jeunes orphelines. Deux marins anglais, armés de pistolets et de carabines, formaient l'escorte. 3Iarie et Antoinette avaient perdu leurs chapeaux de paille dans cette course au vol, et leurs beaux cheveux se déroulaient en tresses brunes et blondes sur des corsages dévastés.
23i TRAFALGAR.
Les quatre amis s'abordèrent en se serrant les mains, mais sans proférer une parole.
Marie dit à sa sœur :
— Reste avec eux.
Et elle s'approcha de Tonin enajoùtant :
— Accordez-moi quelques moments d'entretien, monsieur, et vous serez libre de vos actions quand vous m'aurez écoutée.
Les deux marins s'étaient placés bien loin à l'écart, comme des sentinelles, et ne pouvaient rien entendre de ce qui allait se dire.
Dans les villes, ces scènes d'explication se reproduisent à toute heure du jour; mais, restreintes dans un cadre étroit, elles n'ont pas ce caractère de solennité que donnait à celle-ci l'immensité d'une solitude où l'homme parlait à la femme pour la première fois.
Fille des grandes races militaires, Marie se présentait d'un air lier et résolu, mais adouci par la grâce créole; son regard était à la fois imposant et doux, et la hardiesse de son entreprise, comme le désordre de ses vêtements, prouvaient qu'un courage viril l'avait poussée à une énergique détermination.
Elle alla tout de suite au but. On n'a pas de temps à perdre au désert.
— Ainsi, monsieur, dit-elle, vous nous avez abandonnées, ma sœur et moi, après nous avoir adoptées comme vos pupilles ; vous nous abandonnez sans protection, dans un pays où la jeune fille isolée peut se voir livrée à l'insulte du premier aventurier venu. Nous attendions mieux, ma sœur et moi, du caractère de ceux de votre nation.
Des larmes coulaient sur les joues bronzées du marin.
— Des larmes, dit-il d'une voix notée par l'émotion, les larmes d'un homme qui ne sait pas pleurer : voilà tout ce que j'ai à vous donner comme réponse.
— Ces larmes vous honorent, dit la jeune fille, mais elles ne me suffisent point.
— n m'est impossible de faire davantage, reprit Tonin. Je n'avais pas compris toute l'étendue de la faute que j'ai commise en vous abandonnant ; mais, excusez-moi, si je ne vous eusse pas brusquement quittées, vous me perdiez pour toujours : la folie, ou la mort vous enlevait votre protecteur.
— Vous êtes donc bien faible, reprit Marie, sous cette apparence de force ? vous ne savez donc pas
236 Tl'.AFALGAR.
VOUS vaincre et lutter? A quoi sert alors d'être un homme ? Nous avons souffert, nous jeunes iilles, tout ce que Tcnfer a inventé de plus cruel, et nous sommes vivantes, et nous n'avons jamais désespéré de Dieu! Et vous, à la première atteinte d'une jalousie folle, vous fuyez comme un lâche, sans regarder derrière vous, en laissant trois pauvres filles dans les larmes et le désespoir !
— Trois ! dites-vous ? s'écria Tonin ; et quelle est l'autre?
— L'autre est la plus m.alheureuse des trois : elle se sacrifie par devoir, par honneur, par amour fraternel, et elle a la force de cacher aux autres ses larmes et son désespoir pour ne pas amoindrir son nohle dévouement.
— Pauvre fille ! dit Tonin en voilant ses yeux avec sa main.
— Eh hien, reprit la jeune créole; vous ne prenez aucune résolution digne d'un homme? vous allez vivre dans ces forêts comme un sauvage? Que voulez-vous que je devienne, moi?
Ce monosyllahe, si odieux dans la bouche d'un heureux égoïste, est émouvant au plus haut degré lorsqu'il est douloureusement prononcé par une
créature faible et malheureuse, qui réclame son droit à la vie et la protection du fort.
Tonin regarda du côté de l'horizon de la mer, fit deux pas, et s'arrêta court.
— Oh ! voyez-vous, reprit la jeune fdle, j'ai retenu mes larmes jusqu'à présent ; j'étais fière de ne pas pleurer devant un homme qui pleure, mais le cœur déborde à la fin. Si vous n'êtes pas touché du sort de deux pauvres orphehnes qui ont tout bravé pour venir réclamer un protecteur au fond de cette nature sauvage, si vous hésitez à nous suivre, vous reniez votre pays, votre religion, votre Dieu. Quand un monde commence, il y a toujours un maudit; vous serez le Gain de cette création : vous avez tué vos deux sœurs!
Les larmes, les sanglots, les gestes, les regards de la jeune créole arrachèrent à Tonin le cri attendu :
— Partons! ,
Marie saisit la main du protecteur et la baisa en la mouillant de larmes.
Les autres jeunes gens et la sœur de Marie, qui de loin observaient cette scène, en devinèrent le dénoûment heureux et battirent des mains ; Tonin s'approcha de ses amis les mains tendues et ouvertes, et
ne vit couler que des larmes de joie autour de lui. Une voix s^'éleva et dit :
— Les deux marins retourneront à pied.
— D'où sortent ces deux marins ? demanda Tonin à Christian.
— Tu ne devines pas ? répondit le Danois
— Non... d'ailleurs je suis trop ému pour deviner quelque chose.
— Ehhien,mon cher Trafalgar, quand ces deux orphelines, qui sont braves comme des créoles, ont appris votre départ, elles ont juré de vous ramener, et elles allaient partir à cheval . Alors nous nous sommes offerts, Albertus et moi, pour les accompagner, et le capitaine Parker a voulu de plus nous donner pour escorte les deux plus intrépides matelots de VOrion.
Tonin fit un mouvement de dépit, et, après un moment de silence, il dit :
— Mais quelle figure vais-je faire là-bas ?
— Tout est prévu, dit Christian; j'ai une autre maison, à peu près meublée, et toute prête à vous recevoir, toi et tes deux pupilles.
— C'est bien, je descendrai chez toi, dit Tonin. Et nos amis et les jeunes filles créoles reprirent à
cheval le chemin du Port-Jackson.