UN GENTILHOMME
La seconde maison que Christian avait reçue en héritage s'élevait à l'opposé de l'autre, et toujours sur le bord de la mer ; elle avait eu des locataires et paraissait fort habitable. Le maître y installa les orphelines, en leur donnant deux servantes de couleur pour femmes de chambre. Tonin se logea dans le belvédère. Onyjouissaild'uneadmirableperspective: du haut du balcon, le regard embrassait la ville naissante, la rade et le port.
La joie des deux orphelines était si vive, que Tonin n'osait paraître triste devant elles ; il se composa même un visage joyeux, et mit le comble à leur bonheur en disant à Christian :
— Tu es riche comme un héritier, toi, et tu vas faire meubler, à mes frai», deux appartements pour mes filles, parce que je vais les marier dans trois jours avec Albertus et Asthon, et avec une bonne dot.
Marie et Antoinette sautèrent au cou de Tonin, qui se laissa embrasser et ne rendit pas les caresses.
— Mon ami, s'écria le Danois ému aux larmes, tu es aujourd'hui plus grand et plus beau qu'à Trafalgar.
— Mi fan vira coume imo baoudujfe! dit Tonin (4).
— Cela veut dire ? demanda Christian.
— Cela veut dire que je ne resterai pas ici.
— Tu songes déjà à partir ?
— Non, Christian ; mais quand j'aurai marié ces deux chères filles, j'irai m'étabhrau lac des Cygnes Noirs; j'y fonderai un village pour les colons de France, un village de cabanes. Asthon a inventé un commerce qui lui donnera la fortune ; il me fournira autant de bois qu'il m'en faudra pour les constructions, et nous vivrons ensemble, parce que Asthon a pris Albertus pour associé, à condition
(1) Locution provençale trèa-usitée : On me fait tourner comme une toupie.
qu'Alhertiis ne fera rien et travaillera à son opéra (ÏAdramastor.
— C'est un endroit cliarmant, dit Marie; je n'ai fait que l'entrevoir, mais...
— Oh! interrompit Tonin, il n'y manque qu'un petit village ; je lui donnerai le nom de Lamalgue, un nom toulonnais. Vous verrez, Marie, comme nous nous y amuserons. Il y a des perroquets blancs, des cygnes noirs, des kangourous, plus amusants que des singes, et ils font une musique qui sera du goût d'Albertus.
— Oh ! je voudrais y être déjà! dit Marie en battant des mains.
Un bruit de pas se fit entendre dans le vestibule, et suspendit l'entretien.
— Ce doit être Henri, dit Tonin
— Oh ! non, dit Christian ; je viens de le voir en passant ; il travaillait sur son terrain avec toute la vigueur d'un pionnier américain. En voilà un que le soleil a ressuscité !
Après le bruit de pas, une voix forte retentit et pronoi;ça le nom de Christian.
Le Danois descendit et remonta bientôt, avec une figure bouleversi-'e.
— Encore un tour du diable ? dit Tonin.
— C'est une personne qui veut te parler, dit Christian.
— Eh bien, qu'elle monte cette personne, fit Tonin ; jugui ch'és encaro un matago, je parie que c'est encore un esprit malin (1).
— Cette personne paraît vouloir te parler en particulier reprit Christian.
— Mais enfin cette personne a-t-elle dit son nom ? dit Tonin sur le ton de l'impatience.
— C'est le capitaine Simon Parker, murmura timidement le jeune Danois.
— Toumbo benl il arrive à propos ! dit Tonin en faisant claquer son index de la main droite sur le doigt du milieu.
Il descendit d'un pas précipité, pour réparer un retard qui pouvait ressembler à de l'hésitation, et trouva le capitaine debout sur le seuil de la porte.
L'officier était en grande tenue de bord ; il salua Tonin, qui oublia de rendre le salut, et lui dit sur le ton delà plus extrême courtoisie :
— Je voudrais avoir l'honneur de vous parler
(1) Le mofngo joue un grand rôle dans les superslitions de Provence, c'est le démon du foyer.
sans témoins. Voulez-vous faire une courte promenade avec moi au bord de la mer?
— Capitaine, ditTonin, j'accepte d'avance tout ce que vous me proposerez.
— Même une invitation à mon mariage ? dit le capitaine en souriant.
Tonin regarda fixement l'oflicier anglais et lui dit :
— Capitaine, vous me rappelez un officier supérieur de la marine française qui nous abandonna dans les eaux de Cadix pour aller se marier. L'amirauté lui intenta un procès, mais il fut acquitté. Moi je vous juge, et je ne vous acquitte pas. Aganto (attrape cela) !
— Je vous excuse, monsieur, répliqua le capitaine avec calme; ce n'est pas votre justice qui parle; c'est votre irritation ; elle est fort naturelle. Vous aimez miss Liza ; vous voyez en moi l'ennemi qui détruit votre bonheur, et vous cherchez un duel.
— Tout ce que vous dites là est rempli de vérités, capitaine. Oui, vous pouvez me faire arrêter comme Français et m'envoyer aux pontons, je le sais trèsbien. Mais cette action seçait infâme ; elle vous déshonorerait ; vous ne la commettrez pas.
— Oh non ! dit le capitaine d'un ton ferme.
— On dirait dans votre pays, où l'iionneur est toujours une chose sainte, malgré Pittet Cobourg, on durait que vous avez fait emprisonner un marin français pour lui enlever sa femme, et votre nom serait flétri dans le noble état-major de votre marine...
— Mais, interrompit le capitaine en riant, vous TOUS emportez violemment pour supposer l'impossible ! Vous êtes sur un sol anglais, mais hospitalier, et vous êtes aussi libre que si vous étiez à Brest ou à Rochefort.
— Je suis de Toulon !
— Soit; je m'en aperçois bien.
— Ainsi, reprit Tonin avec rage, je puis me battre avec vous, sans craindre les pontons ?
— Oui!
— Ah ! exclama Tonin.
— Mais vous ne vous battrez pas ! reprit le capitaine d'un ton résolu.
— Je ne me battrai pas ! Mais vous ne connaissez pas Tonin de Toulon ! Je me suis battu un jour pour une avelano {noisette), et aujourd'hui que vous me tuez avec votre mariage, je ne me battrais pas !
— Mais, diable d'iiomme ! interrompit le capitaine, si vous parlez toujours nous n'arriverons jamais à rien, et vous ne connaîtrez jamais mes inlentionc.
— Oh! je les connais trop vos intentions...
— Bon ! le voilà qui recommence!
— Tenez, capitaine, je vais chercher les carabines à deux coups de Christian ; nous allons là-bas sur le cap qui ressemble à Sicié de Toulon. Nous jetons la piastre en l'air : croix ou pile. Si je devine, je vous préviens que vous mourrez garçon.
Le capitaine croisa les bras, et agita la jambe droite sur la pointe de son pied.
— Eh bien, oui, dit le capitaine ; je consens à tout ; nous nous battrons à la carabine, là-bas, au cap Sicié... Ah! laissez-moi donc parler... Oui, je ferai tout cequevousvoudrez,mais aune condition...
— Laquelle ?
— Vous ne m'interromprez plus, et vous répondrez à mes demandes.
— Et nous nous battrons après ? dit Tonin.
— Oui, si vous le jugez convenable.
— Je vais chercher les carabines, en disant que nous allons en chasse...
— Non, attendez, reprit le capitaine ; ce serait imprudent ; on ne croirait pas à la chasse, on croirait au duel, et nous donnerions l'éveU à .tout le monde...
— Mais pourtant il faut des armes pour se battre, interrompit encore Tonin.
— Oui, et, s'il nous faut des armes, nous irons en chercher à mon arsenal de VOrion.
— Très-bien, capitaine; laissez-moi boutonner ma veste.
— Répondez-moi avec franchise...
— Je suis de Toulon.
— Il m'interrompt encore ; mais cet homme-là est un grand nerf !
— Tout juste, capitaine ; siou unnervi.
— Écoutez, mon brave Tonin... vous aimez miss Liza depuis longtemps ?
— Depuis toujours, capitaine.
— Et elle vous aime?
— Pardi ! nous allions nous marier, si vous n'étiez pas venu avec le miroir de vos épaulettes éblouir cette alouette de Henri.
— Vous savez que je devais épouser miss Liza demain ?
— Demain ou après-demain, que m'importe ; si vous l'épousez, la date n'y fait rien.
— Eh bien, mon brave Tonin, j'ai ma réputation de galant homme à soutenir; je renonce à ce mariage ; vous épouserez miss Liza.
Tonin ouvrit des yeux démesurés, rit et pleura en même temps, et bégaya des mots qui ne parvinrent pas à former une phrase.
— Maintenant, nous pouvons nous serrer les mains, n'est-ce pas? demanda le capitaine.
— Oh! les mains, les cœurs, lésâmes, dit Tonin. Mais pourquoi n'avez-vous pas commencé parla fin, mon bon capitaine Parker !
— Et mistral d'homme! dit l'officier en riant, c'est votre faute ; vous m'arrêtiez à chaque instant, et moi je trouvais un certain plaisir à vous ménager la surprise ; vos colères m'amusaient beaucoup, parce que je savais que d'un mot je pouvais les éteindre.
— Et miss Liza est-elle instruite de...
— Tout est arrangé là-bas, interrompit le capitaine, vous comprenez que votre brusque départ a fait scandale dans l'hôtel. La fièvre a saisi la belle enfant. J'ai interrogé le frère ; il a balbutié des explications si nébuleuses, que j'ai tout compris. Au reste,
l'autre soir à table, j'avais eu déjà des soupçons.
— Miss Liza comment va-t-elle à présent?
— Sa prompte guérison m'a trop prouvé qu'elle était heureuse de la bonne nouvelle que son frère lui annonçait de ma part.
— Capitaine, dit Tonin ; maintenant, je suis à vous, à la vie et à la mort.
— Tout n'est pas fini entre nous, reprit le capitaine ; ce matin, j'ai reçu ma nomination de gouverneur de Sydney et des colonies qui en dépendent, jusqu'à Paramatta. Ce commandement remet en mes mains tous les pouvoirs. Je vous autorise donc à prendre le nom de Sydney, avec le titre nobiliaire. Vous épouserez donc madame Antonia de Sydney, je signerai au contrat. Vous devC': bien comprendre que votre surnom de Trafalgar n'était plus acceptable dans celte colonie. Cela ne sert d'ailleurs qu'à entretenir des haines et de tristes souvenirs.
— Ah ! fit Tonin, en se frappantle front, si mon père qui était /)esc«rfow comme saint Pierre, et qu'on appelait capitani mounto-odoou ; û mon pauvre père, que Dieu ait son âme et lui donne bonne gloire et repos, avai tpu prévoir qu'un jour son fils Tonin s'appellerait 31. Antoine de Sydney, comme un noble d'Aix, il se
serait promené sur le port, devant l'hôtel de ville, la cassie à la bouche, et fier comme Artaban !
— Vous allez voir un homme heureux dans un instant ; c'est votre futur beau-frère Henri, le fainéant , leLazy de Liverpool. Il s'est fait charpentier, laboureur et maçon. Le soleil et le sourire de sa sœur viennent de transformer ce jeune homme.
« — Je vais, m'a-t-il dit tout à l'heure, je vais construire sur mon terrain un caravansérail pour les émigrants d'Irlande. »
Et il s'est mis à l'œuvre avec une ardeur qui ne se démentira pas.
— Ce cher Henri ! dit Tonin; il me tarde de le revoir !
— Mais, reprit le capitaine, il ne s'attend pas au renfort que je vais lui envoyer ; quinze robustes matelots de ma frégate pour travailler à son chantier. Adieu, mon cher Sydney... je vais à bord, nous nous reverrons bientôt. Vous êtes attendu àl'hôtel du Doux Repos, il est bien nommé maintenant, n'est-ce pas?
— Adieu, mon cher canitaine, dit Tonin ; vous faites du bien partout, et partout vous faites des heureux.
— Excepté moi, dit Parker en détournant la tête.
Il voulait dérober deux larmes qui mouillaient le bord de ses paupières.
Un canot était amarré sur un quai naturel de roches ; le capitaine y descendit, prit les rames et se dirigea vers VOrion.
Tonin le suivit longtemps des yeux en lui envoyant ses bénédictions, et quand le canot eut accosté la frégate, notre jeune marin précipita le pas et osa enfin regarder au fond du port la bienheureuse hôtellerie où l'attendait miss Liza. Il ne s'arrêta qu'un instant sur son chemin pour tout révéler à Christian et à ses deux pupilles.
— Nous ferons trois mariages, leur dit-il, et tous trois le même jour. Venez me rejoindre à Szveet Repose. Nous tiendrons conseil de famille ce soir. Enfin, je ne suis plus masqué et vù^e beou !
Expression énergique qui signifie que la mauvaise chance est finie et que le temps tourne au beau.