UN CONQUÉRANT
On attendait la visite du père Ambroise, le missionnaire du Port Jackson.
La joie était dans la famille des colons. Les jeunes gens et les jeunes femmes, assis à l'ombre des pins et des tamaris, devant la petite baie du domaine en herbe, semblaient avoir réfugié le bonheur dans ce coin du globe, comme un exiléd'Europe. Les extases de tous ces cœurs d'amis rayonnaient sur toutes les figures. Les propos divaguaient avec cette incohérence folle qui est la logique du contentement arrivé au comble, et les demandes, croisées avec les réponses, formaient parfois un ensemble harmonieux, où les voix viriles se confondaient avec des timbres d'or et des éclats de rire féminins qui descendaient
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des arbres comme des roulades de rossignols ; c'était l'innocente orgie de la joie, au lendemain des pleurs. Henri seul manquait a la famille ; l'indolent pêcheur de Liverpool achevait un rude travail de plantalion. A l'appel réitéré de sa sœur il arriva, ses outils à la main et la bonne humeur peinte sur son visage.
— Vous croyez, dit-il, que cette vie de paresseux durera longtemps? On dirait que vous avez fait fortune. Savez-vous bien que nous devons donner l'exemple, nous, aux travailleurs ? Tous les yeux sont fixés sur nous, aujourd'hui. Sur les chantiers arrosés par les sueurs de ces pauvres gens, nos voisins, il ne faut pas qu'on dise que nous sommes venus ici pour nous marier avec de belles jeunes filles, nous mettre à l'ombre sous les arbres et rire devant la mer.
— Mon frère, dit Liza, tu es superbe; viens l'asseoir à mon côté, bel apôtre du travail; je te donne un congé jusqu'après nos mariages. Notre colonie a perdu six mille ans, elle peut encore perdre deux jours, cela ne ruinera pas son avenir.
— Je vais arranger la chose, moi, dilTonin ; Christian, fais venir ici ton nègre Vulcain.
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— Pour lui faire danser le congo ? demanda Liza.
— Non, miss Liza; je lui ai donné, ce matin, deux piastres pour ne pas le danser pendant deux mois.
Vulcain arriva ; c'était un esclave d'Afrique, avec des traits européens et une carnation de bronze florentin.
— Quelle langue parle-t-il ce mouzabi ! demanda Tonin à Christian.
— Aucune, dit le Danois.
— C'est égal, reprit Tonin, il doit parler la langue franque, comme tous les habitants des côtes maritimes... Vous allez voir.
Il prit trois piastres fortes d'Espagne et, les montrant à Vulcain, il lui dit, en éclaircissant la langue franque, avec des gestes et des signes :
— Ti sabir, aquelli mesqvAn chaplis bosco per bêvir. Bono.
— Bono, dit Vulcain, en montrant du doigt les travailleurs du chantier.
— Coumprenir, o mascara ? reprit Tonin.
— Bono, dit le nègre avec un sourire intelligent. Et il courut donner la gratification aux ouvriers.
— Voyez ! dit Tonin, avec un grand sérieux bouf-
Toute la société battit des mains.
— Alors, luonsieiir de Sydney, dit Marie, vous pouvez vous faire professeur de langue franque à Port- Jackson.
— C'est bien mon intention, dit Tonin, il faut bien que je travaille, moi aussi. On a voulu faire de moi un monsieur ; après-demain, j'aurai un habit vert, à boutons d'or, comme le sous-préfet de Toulon. Il me sera impossible d'être paysan ou charpentier ; je cultiverai les nègres et les sauvages comme un agriculteur de chrétiens.
— Moi, je leur enseignerai la musique, dit Albertus.
— Laissez-moi d'abord commencer, reprit Tonin. Nous avons là, du côté des déserts de Jarris, des sauvages pour voisins. On m'en a montré un, «t jele? connais tous. Ils sont laids, mais leurs femmes les trouvent beaux.
— C'est comme s'ils étaient beaux, remarqua Liza.
— Et c'est peut-être nous qui sommes laids, reprit Tonin. Ils se frottent la peau avec de l'huile de poisson : le Directoire étaitpoudré et huilé aussi. Ils se barbouillent de rouge et de blanc, commeM"^ Taliien ; ils se parent de plumes d'oiseaux comme nos
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officiers; ils se mettent des queues de chien aux mains : nous avons des gants de peaux de bètes. Vous voyez qu'il n'y a pas une grande différence entre eux et nous.
— Avec quel sérieux il dit cela ! remarqua Marie.
— Quand ils sauront la langue franque et le catéchisme, dilTonin, ils en sauront autant que moi.
— Mais d'où sort cette race d'hommes et de femmes? ditAlbertus.
— Ah ! voilà mon Allemand ! reprit Tonin ; il est l)iende son pays! il veut toujours questionner le bon Dieu, qui ne répond jamais. Si vous commencez à dire d'où vient ceci ? d'où vient cela ? vous n'en finirez pas, et vous vous casserez tous la tête contre les quatre points cardinaux de la terre et du ciel. Ces sauvages sont des créatures de Dieu, comme vous et moi ; ils adorent des manitous ; nous devons en faire des chrétiens, voilà ; il peuvent venir d'où ils voudront; cela m'est égal.
— C'est très-bien, monsieur Antoine Sydney, dit Liza, et mes deux sœurs et moi nous nous chargeons de ce pieux travail ; ils seront nos élèves.
— Oui, oui, dirent les deux orphelines avec enthousiasme.
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— Cependant, reprit Alljertus, convenez que ce continent austral abuse un peu trop du mystère. Dans les pays les plus sauvages, il y a des monuments ou des ruines qui attestent une civilisation inconnue ; mais ici, vous ne trouveriez pas une vieille pierre taillée de main d'homme, sur une circonférence de deux mille cinq cents lieues ; c'est à épouvanter l'imagination.
— Ah ! que vous êtes musicien ! dit Tonin ; attendez donc d'être vieux pour deviner des charades. Ce bon Albertus ! il se marie dans deux jours ; il épouse la plus belle perle qui soit née du soleil et de la mer, et il est prêt à se mettre en voyage pour découvrir la vieille pierre qui donnera le calme à son imagination!... Tenez, Albertus, en voici un qui n'est pas venu ici pour chercher des pierres; il est heureux quand il a trouvé une pauvre âme et qu'il la met en pays chrétien.
Tout le monde se leva et s'inclina respectueusement devant le nouveau venu.
C'était le père Ambroise de la mission de France. Il paraissait âgé de cinquante ans. Se5 yeux vifs et doux animaient une figure pâle et creusée par l'abstinence, ou le feu intérieur du zèle qui dévore : zelus
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quicomedit. Il avait la démarche ferme d'un conquérant d'âmes, et son large front, gercé de rides avant l'ùgc, annonçait un austère penseur qui a sondé la vie et ne lui a trouvé qu'un seul côté sérieux, celui qui se tourne vers le ciel.
— Mon père, lui dit Tonin, nous sommes trèshonorés de votre visite ; vous avez béni ce domaine en arrivant.
Le père ôta son chapeau à larges ailes, l'accrocha aux branches d'un tamaris, et s'assit à côté de Tonin.
— Que l'esprit de Dieu soit avec vous, mes enfants' dit-il d'une voix pleine d'onction ; vous venez fonder ici la civilisation chrétienne, et la génération des bons sera bénie (1), comme dit le Psalmiste.
— Mon père, dit Tonin, vous avez ici devant vous des représentants de tous les pays.
— L'homme, reprit le père en souriant, a créé des divisions ; Dieu n'a créé qu'une famille, l'humanité. Ainsi nous avons, m'a-t-on dit, trois mariages à célébrer; ce pays n'a pas encore vu pareille fête... Et vous avez fixé le jour ?
— Après-demain, mon père.
(1) Gencratio rectorum benedketur.
— Vous donnez un salutaire exemple, mes chers enfants, et il vous en sera tenu compte. Les mariages sont rares dans les colonies naissantes; c'est un grand malheur qui compromet leur avenir. Vous connaissez le verset de l'Écriture : Sile Seigneurn'a pas bâti votre maison, ceux qui la construisent travaillent en vain.
— Quelle heure nous donnez-vous, demanda Tonin, pour cette cérémonie ?
— Voici, mon enfant... Je célèbre après-demain la fête des Rogations, au lever du soleil, à l'heure de la brise fraîche. Je bénis les fruits de la terre et de la mer, et vos mariages ensuite. Vous êtes compris dans la solennité du jour.
— Oui, oui, les Rogations, dit Tonin en regardant l'horizon du nord, je me souviens... C'est au mois de mai chez nous. On allait en procession sur la colline... l'air était embaumé de thym, de genêts, d'œillets sauvages, d'immortelles, de senteurs marines; c'était bien beau !... Et vous allez faire cela ici, mon père, à l'autre bout du monde ?
— Oui, mon fils.
— Et on parle d'Alexandre le Grand! s'écria Tonin sur un ton comique.
La société éclata de rire, et le bon père voulut bien prendre sa part dans l'hilarité générale.
— Mais, mon père, reprit Tonin, vous n'avez personne pour vous aider dans ce travail de conquérant d'àmes que vous faites ?
— Je n'ai que Dieu, mon fils... Nous étions cinq, partis de France il y a dix ans; nous voulions continuer vers le Japon l'œuvre chrétienne interrompue depuis saint François-Xavier ; mais nous rencontrâmes à Pulo-Pinang un pasteur évangélique anglais qui nous donna d'excellentes raisons pournous détourner de ce voyage.
— Je les connais ces raisons, remarqua Tonin.
— Nous reprîmes la mer ensuite, et nous nous fîmes débarquer àBanjermassing, chez les idolâtres de Bornéo. Le moment n'était pas marqué parla Providence. Nous fûmes emprisonnés par les naturels du pays, et nous subîmes une captivité de deux ans. Un corsaire nous racheta, et nous nous embarquâmes de nouveau pour prêcher l'Évangile dans la Nouvelle-Calédonie, à l'île des Pins. C'est un pays de cannibales. Nous vécûmes pourtant dix-huit mois en assez bonne intelligence avec eux ; mais la tribu où nous avions été ])ien accueillis ayant été vaincue car
la tribu voisine, mes quatre compagnons eurent les honneurs dumartyre, etmoi jefus réservé à d'autres travaux par un miracle. Lesbourreaux m'oublièrent aubord de la mer où j'étais garrotté pour le sacrifice. Ces sauvages ne savaient pas compter jusqu'à cinq.
— Heureusement! fit Tonin.
— Un de nos amis de l'île des Pins, qui courait la côte, vivant de coquillages et des fruits de l'arbre à pain, me secourut, et, grâce à lui, je vécus un an sur un rivage brûlé par le soleil, et cherchant toujours à l'horizon de la mer de Corail le navire providentiel qui devait me conduire vers de nouveaux idolâtres.
— Ah ! comme j'aurais donné ma démission, moi ! remarqua Tonin.
— Enfin, reprit le père, un navire hollandais me donna passage gratuit jusqu'au Port-Jackson, où je crois avoir fait quelque bien depuis quatre ans, avec l'aide de Dieu (1).
— Du bien aux autres ! remarqua Tonin.
(1) Ce récit du père Ambrolse, le premier missionnaire du Port- Jaclcson, comme le père Valette a ëlé le premier apôtre clirétien des forets américaines, ce récit vrai pourrait être, à quelques variantes près, le récit de plusieurs milliers de missionnaires des deu\ Indes.
— Et à moi-même aussi, reprit le père, même au point de vue terrestre et humain ; croyez bien que nous avons de grandes joies dans notre état ! Il y a, par exemple, chez les sauvages, des mères qui aiment leurs enfants comme nos mères aiment les leurs. Les cœurs maternels ont la même nuance sous le pôle comme sous le tropique.
— C'est vrai, dirent les jeunes gens.
Des larmes baignèrent les yeux des jeunes fdles.
— Eh bien, messieurs, reprit le père avec onction, vous ne sauriez dire de quelle allégresse nous sommes transportés lorsque nous voyons ces pauvres enfants sur les genoux de leurs mères attendries, faisant leur prière du soir et promettant des hommes à la grande famille chrétienne de l'universelle civilisation. Sous l'arbre qui les abrite on voit encore les débris de leurs fétiches et de leurs idoles; ils ont appris à regarder le ciel où règne Celui qui prend pitié du pauvre sauvage comme du roi malheureux. C'est un tableau émouvant que ne vous donneront jamais ni les jeux de vos scènes profanes ni les amusements de vos cités. Vous voyez qu'il y a aussi, pour nous, de douces joies en ce bas monde.
L'auditoire était plongé dans un recueillement
profond, et personne n'osait parler après avoir entendu de telles paroles.
Le père se leva, et regarda le soleil pour savoir l'heure.
— Reluquo lou relogi d'aou bouen Diou ! dit à part Tonin, a vendu sa mouestro per lei paourès ; il regarde l'horloge du bon Dieu, il a vendu sa montre pour les pauvres.
— Voici l'heure de l'instruction, dit le père ; je n'ai plus que quelques instants à vous donner. Excusez-moi, si je vous ai attristés dans vos joies de famille. Il est bon de pleurer quelquefois ; les larmes sont les perles de Dieu. On dit, dans le monde, que le jour du mariage est la veille des pleurs. Vous démentirez cet axiome profane, mes enfants. Ce beau jour sera pour vous le lendemain des larmes. Je prierai Dieu afin que cela soit ainsi.
Il salua, et la grâce de son sourire donna lasérénité à ce coin de terre sauvage, couvert par les ténèbres de la barbarie, malgré soixante siècles de soleil.
La famille des colons accompagna le père jusqu'aux limites du domaine de Christian ; elle vint ensuite reprendre sa place, sous les arbres, comme pour écouter encore ce qui avait été dit.
Après un long silence, Christian, qui était toujours dans l'extase du propriétaire fraîchement enrichi, donna un coup sur l'épaule de Tonin, en lui disant :
— Eh bien, mon cher Antoine de Sydney, tu as perdu la parole pour la première fois de ta vie ?
Le marin de Toulon tressaillit et se dit à luimême :
— ISrastoumaga aqueou santas 1
— Cela -veut dire ? demanda la famille.
— Cela veut dire que ce saint homme m'a tout bouleversé...
Et apercevant le nègre Vulcain :
— Bon ! cria-t-il ; il arrive à propos pour m'égayer un peu, ce mascara/
Vulcain annonça par une pantomime expressive que les travailleurs du chantier arrivaient en masse pour témoigner leur reconnaissance de la gratification.
— Oh ! non, dit Tonin en se levant, il ne faut pas qu'ils s'habituent à venir nous remercier. Je vais les arrêter à la frontière et leur faire un speech en langue franque.
Il courut à eux, leur fit un discours incompréhen-
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sible, qui fut applaudi avec enthousiasme, et rentra au clécaméron australien pour mettre sur le tapis vert la grande question des trois mariages et compter la dot aux maris des orphelines.