UN MYSTERE D ACHETEUR
Sur le chemin qui, longeant la mer, conduit de Toulon au cap Brun, il y a des paysages si merveilleux, qu'ils seraient célèbres s'ils n'avaient pas le malheur d'être provençaux. Nos grand peintres s'embarquent à quelques pas de ces admirables paysages maritimes, et vont en Orient planter leurs chevalets devant des sites qui ne valent pas le décor de Lamalgue, mais qui ont l'heureuse chance de ne pas appartenir au département du Var.
Il y a surtout dans le voisinage du cap Brun une caranque adorable, dont les eaux vertes et vives roulent sur un sable d'argent, et qui restent calmes et joyeuses lorsque la mer éclate en colères folles sur
les promontoires voisins. Les plus beaux arbres du Midi et du Nord s'inclinent et chantent autour de cette baignoire du soleil : les pins, les lentisques, les cliênes-liéges, les trembles, les sycomores de montagne, et les harmonies qui s'élèvent de cette forêt aérienne, de ce golfe, de celte mer, n'ont pas de rivales dans la musique des hommes, et feraient inventer l'amour s'il n'existait pas.
La nature toujours si variée dans ses créations se copie quelquefois; mais, pour ne pas être accusée d'impuissance, elle expose le même tableau à des distances qui le font échapper aux comparaisons. La nature ne pouvait prévoir qu'un jour, le cap d'Espérance étant doublé, un marin la surprendrait en délit de contrefaçon à l'extrémité du monde austral, et lui saurait même gré d'avoir copié, à Port- Jackson, l'original du cap Brun !
C'était aux heures douces du matin, quand la mer, réchauffée par le soleil levant, envoie ses parfums à la terre pour enchanter le réveil de l'homme. Deux fiancés, qui doivent être époux le lendemain, viennent de s'asseoir, avec Henri, devant la crique, pour faire, dans l'intimité, leurs petits projets de famille, avant l'arrivée des amis.
■ — C'est la Providence qui a choisi la concession de ce terrain et de ce petit golfe, dit Tonin. A la première heure matiiale, avec cette ombre des arhres sur l'eau, avec cette perspective de mer, ce grand rocher qui fait promontoire et cette fraîcheur tiède et parfumée qui court dans l'air, je crois être devant la caranquo du cap Brun, près Toulon.
— Oh! la France! dit Liza; ce doit être un bien beau pays !
— Et Toulon ! reprit Tonin, c'est encore plus beau que la France! Une rade qui est une mer ! des montagnes qui sont les paravents du bon Dieu ; des collines couvertes de pins qui chantent; des jardins où pleuvent les oranges, et cette jolie caranquo qui ressemble à celle-ci comme deux gouttes d'eau de mer.
— Et je ne verrai jamais ces belles choses, moi? dit Liza.
— Oh ! j'espère bien ne pas mourir sans revoir mon beau pays, dit Tonin.
— Il faut d'abord faire fortune ici, dit Henri, et travailler.
— Il ne pense qu'à travailler, cet ancien fainéant! reprit Tonin. Eh bien, oui, nous travaillerons, et,
quand la colonie que la Providence nous a confiée aura prospéré, nous partirons pour la France.
— Ah ! quel bonheur, dit Liza.
— Nous aurons, reprit Tonin, une bastide avec des volets verts devant la caranqm du cap Brun, et nous la passerons douce ; et vous, mon beau-frère Henri, vous serez bourgeois, et vous vous promènerez la canne à la main dans l'arsenal, comme un amiral en retraite...
Et, regardant à travers les arbres, il ajouta en provençal :
— Qu'es aqueou qu'espincho aqui ? Quel est celui qui nous regarde là? (Traduction libre.)
— Ah! je le reconnais, dit Henri ; c'est le Portugais qui a acheté une maison à Christian.
— Es un gava; c'est un homme très-riche, remarqua Tonin.
— Il vient peut-être proposer une affaire, dit Liza; s'il pouvait nous enrichir, nous ferions bâtir une grande hôtellerie pour les Irlandais émigrants, et nous irions nous établir de l'autre côté du monde, à votre cap Brun.
— Liza, dit Tonin avec tristesse, vous avez i-lcjà pris en aversion ce pays ?
— D'abord je ne l'ai jamais aimé, reprit la jeune fille ; el vous-même, mon cher mari de demain, vous ne paraissez pas l'aimer davantage, puisque vous parlez à chaque instant de votre France et de Toulon, et que vous m'avez donne l'amour de votre pays. Ensuite il y a ici... un homme puissant, dont la présence n'a rien d'agréable pour moi... et que je vais rencontrer à toute heure et partout.
— Biais, dit Tonin, le capitaine Parker est un galant homme; qu'avez-vous à craindre de lui?
— Rien, mon ami, rien aujourd'hui, mais l'avenir est long... Enfm, que vous dirai-je, je ne suis pas à mon aise devant cet homme, et, après mon mariage, j'aurai peur de lui. C'est le roi de ce pays sauvage, et je me regarde comme son esclave ici; il a montré trop de passion pour nous laisser croire qu'il ne songe plus à moi.
Tonin se plongea dans ses réflexions.
Au commencement de cet entretien, Henri s'était levé pour recevoir le visiteur mystérieux, supposé Portugais.
— Monsieur, dit-il à Henri, vous êtes propriétaire d'une grande étendue de terrain, m'a-t-on dit.
— Oui, répondit Henri ; c'est une concessi<^n qui
m'a été faite, et j'ai le droit d'en vendre la moitié, pour défricher et bâtir sur la moitié qui me restera.
— Le moment est encore très-favorable pour la spéculation, reprit l'étranger; mais la colonie est en rapide voie de progrès, et il faut se hâter au moment propice.
— Mais, observa le rusé Irlandais, il y a déjà une forte hausse partout et principalement dans les bonnes expositions, comme celle-ci, par exemple... On va bâtir là le palais du gouverneur, la douane, le théâtre ; ce sera le quartier respectable, comme le West-End, et commerçant comme Ludgate-Hill, dans la Cité.
— Je vous souhaite cet avenir, dit l'étranger en souriant; mais il se fera un peu attendre... J'y compte même, puisque je viens fonder un établissement à Port- Jackson.
— Mon ami, M. Christian, m'a dit qu'il vous avait vendu une maison là-bas, du côté de la chapelle.
— Une bicoque, dit l'étranger; vous savez alors que je me nomme Manuel Suarez, et que je paye comptant... Voyons, monsieur, que demanderiezvûus du terrain qui s'étend de ce bouquet d'arbres
à cet angle de rocher? Il me faut de l'espace pour un cottage, un jardin et un parc.
— Mais c'est plus de la moitié de ma concession, dit Henri; on peut bâtir une ville sur ce terrain.
— Eh bien, dit Manuel Suarez, la ville se bâtira toujours avec le temps.
— Vous voulez aussi avoir la jouissance de la moitié de mon terrain au bord de l'eau ?
— Certes, oui; j'attends un yacht de promenade et je vais faire construire deux pirogues par des ouvriers malais, si je conclus avec vous.
Henri, pensif, soutenait le coude de son bras droit qui soutenait son menton ; il avait l'air de chercher un chiffre de vente raisonnable. Après une assez longue méditation, il dit :
— Vous savez, monsieur, que nous, Anglais, nous ne perdons pas le temps à marchander ; si quatre mille livres vous conviennent, nous pouvons conclure le marché.
— Quatre mille livres ! dit Manuel Suarez, sur le ton de la surprise ; il y a dix ans on aurait acheté à ce prix toute la Nouvelle-Hollande ! . . . Quatre mille livres ! . . . cent mille francs en bon français!... Voyons, cher monsieur, il faut rabattre quelque chose... le quart...
— C'est juste la somme dont j'ai besoin, dit Henri.
— Pour vous marier, reprit Suarcz en riant ; je m'en doute. Vous allez épouser cette jeune et belle personne qui est assise là ?...
— C'est ma sœur, dit Henri.
— Ah! pardon, fit Suarez, elle est charmante... et, en effet, autant qu'on peut en juger de loin, elle vous ressemble beaucoup... Quatre mille livres !...
— Oh! pas une couronne de moins, dit Henri. Le temps est précieux, je vais me remettre au travail.
— Par cette chaleur? dit Suarez.
— Oh ! dit Henri, je ne travaillerais pas si le temps était froid... Permettez, monsieur...
Et il feignit de vouloir terminer l'entretien et de donner congé au visiteur.
— Allons, dit Suarez, c'est peut-être une bonne affaire... dans dix ans... Quatre mille livres... Touchez là... Dans les colonies, on termine vite les affaires... Vous savez qu'ici le shérif est le notaire provisoire, c'est lui qui enregistre les contrats de vente... Je vous attends à son office vers midi; l'heure vous convient-elle?
— Oui, monsieur.
— Permettez-moi encore une indiscrétion, reprit Suarez en souriant avec malice... La dot est pour votre sœur?... Elle se marie avec ce jeune homme... ce grand beau brun... Ai-je deviné ?
— Et vous me permettez de vous inviter à la noce ? dit Henri sur le ton de la gaieté.
— Très-flatté ! très-honoré, cher monsieur ; j'accepte... Et à quand la noce?
— A bientôt; vous serez prévenu.
— 11 a l'air portugais, votre futur beau-frère, dit Suarez en fixant Tonin.
— C'est un Français, monsieur Suarez.
— Ah!... du midi de la France, sans doute?
— De Toulon... Un marin retiré du service.
— Il a une physionomie charmante ; votre sœur ne peut manquer d'être heureuse avec lui. A midi, monsieur.
11 y eut un nouveau serrement de main, et on se. sépara.
Henri vint, d'un air triomphant, raconter la chose à Tonin et à Liza.
La jeune fille fit éclater sa joie en l'exagérant jusqu'au délire; Tonin resta sérieux.
— Eli bien, cher l)eau-liùre, (litlîeiîri, comment trouvez-vous que les Irlandais font le commerce?... Cent mille francs qui me tombent du ciel ! Vous ne sautez pas de joie, comme ma sœur?
~ Ça n'est pas naturel, fit Tonin en hochant la tête.
— Mais après midi, reprit l'Irlandais, quand vous verrez les billets de la banque anglaise, vous les trouverez naturels, mon cher Tonin.
— Encore plus surnaturels, mon cher Henri. Ecoutez... là, entre nous, ce que vous venez de vendre cent raille francs ne vaut pas une pièce de vingt-quatre sous.
— Bon! voilà qu'il déprécie mes terrains! dit Henri.
— AUons donc ! reprit Tonin, hier encore, sur tes terrains, il y avait un club de kangourous !... Tiens, tu verras... il y a là-dessous quelque chose d'extraordinaire... Je me méfie de cet homme... il m'a l'air d'un matayo portugais.
— Est-il méfiant, ce mari que je vais prendre ! dit Liza en donnant un petit coup sur l'épaule de Tonin. Eh bien, moi, je me niellerai toujours d'un homme qui me vole quatre mille livres; mais de celui qui me les apporte, oh ! jamais I
TRAFALGAR. 27ri
— Enfin attendons, dit ïonin... Cela me ijarail suspect.
Des éclats de rire qui avaient un sexe se firent entendre du côté de la mer, et annoncèrent l'arrivée de Marie et d'Antoinette... Christian les avait conduites sur une pirogue d'écorce, et l'embarcalion avait fait naufrage au port.
Les jeunes filles arrivaient toutes ruisselantes de l'onde amère, comme Vénus à sa naissance, et elles refusèrent de s'asseoir à l'ombre, en confiant au soleil le soin de mettre à sec, en peu d'instants, leurs robes du Directoire.
— Et vous ne vous êtes pas effrayées ? demanda Liza.
— Nous, des créoles de Caveri ! dit Marie ; nous nageons comme des cygnes, vous verrez.
— Vous me donnerez des leçons, reprit Liza; je veux être cygne aussi. Quand mon frère aura bâti son Chattiram, là, devant celte jolie crique, nous nagerons la nuit dans ces eaux qui sont si belles; n'est-ce pas, mes sœurs ?
— Écoutez, Liza, dit Marie; nous avons lu un livre fiançais très-amusant, que le capitaine Surcouf nous a apporté de Saint-Malo. C'est l'histoire
d'une jeune tille, mie créole nommée Virginie, qui se noie, en vue de terre, parce qu'elle ne sait pas nager. Ce livre est connu depuis quinze ans dans l'Inde, et toutes les jeunes créoles ont appris à nager.
— Henri, dit Liza, achevez donc vite votre Chattiram.
— Mais vos deux maris, Asthon et Albertus, se sont-ils noyés ? demanda Tonin.
— Ah ! vous ne savez donc pas? dit Marie. %
— Nous ignorons tout, parlez.
— Astbon et Albertus sont partis hier soir, reprit la jeune fille. Le capitaine Simon Parker leur a donné douze marins armés de haches d'abordage.
— Ah! mon Dieu ! interrompit Liza.
— Ne vous effrayez pas, chère sœur, reprit la jeune créole; ils vont aider Asthon, dans la forêt, près du lac des Cygnes Noirs. Le capitaine a trouvé l'idée d' Asthon superbe. Ce soir, nous verrons nos deux amis descendre du vallon sur un long radeau de troncs d'arbres flottants, et ils continueront cet ouvrage. 11 y a un Portugais, nommé Sa... Si...
— Suarez, dit Tonin.
— Suarez... C'est cela même... Vous le connaissez, monsieur Antoine Sidney ?
— Trop! dit Tonin à voix contenue et eu répondant par un signe affîrmatif.
— Eh bien, ce M. Suarez, qui a déjà acheté une des maisons de M. Christian, va fonder ici un établissement très-vaste, et il a acheté la première coupe de bois à un prix très-élevé.
— Et il m'a acheté à moi, dit Henri, pour quatre mille livres de terrain nu !
— Vraiment ! dirent les deux sœurs en Ijattant des mains !
— Oh ! dit Tonin en se levant, il faut que j'attrape le mot de cette énigme ; c'est plus miraculeux que le corbeau de l'anachorète. Je ne crois qu'aux miracles des saints, moi. Cet homme sème les billets de banque comme des estrassos (chiffons). Il fait trop de bien en trois jours; sa bonté me fait peur, elle n'est pas humaine. Attendez-moi une petite heure; à mon retour, je vous apprendrai du neuf.
— Mais ce diable de Tonin va chercher querelle à cet homme parce qu'il fait l'enfant prodigue avec nous! s'écria Christian.
— Christian, j'ai étudié la figure, les gestes, le maintien de cet homme, et, comme je ne sui> pas plus bête qu'un autre, j'ai droit de soupçonner qu'il
y a du mal au fond du bien qu'il a l'air de faire. Ta maison achetée par lui est Lien celle qu'on voit d'ici, isolée, avec une véranda, tout près de la chapelle ?
— Oui, Tonin.
— Mes amis, je vous demande une heure, et ce mystère sera éclair ci.
L'heure fut suivie d'une autre, et d'une troisième, et Tonin n'était pas de retour; mais, comme on l'avait vu entrer dans la maison, les amis n'éprouvaient aucune inquiétude, ils n'étaient qu'impatients.