LA BATAILLE
Non loin de Cadix, sur le champ de bataille de l'Océan, l'Angleterre et laFrance se sont rencontrées, par une belle matinée d'octobre de l'année 1803.
La victoire impériale couvrait l'Europe de ses ailes ; Napoléon marchait sur Vienne, et mettait en action le poëme de bronze, que la spirale de la Colonne devait garder éternellement.
Quand on joue sur deux chances, il faut s'attendre à perdre sur l'une des deux.
Le vent de terre est toujours propice à la France, le vent de mer est anglais.
Ce iour-là, il soufflait, comme un ami, dans les voiles de Nelson.
La flotte anglaise, disposée en angle aigu, s'avançait en bon ordre, pour couper la ligne de Villeneuve, dans les eaux du Bucentaure, vaisseau amiral français. Le Victory, monté par Nelson, formait la pointe de l'angle, et laissait tomber, du haut de sa vigie , cette proclamation sublime : L'Angleterre compte que chaque homme fera son devoir. England expects everyman to dohis duty (1).
C'était un de ces jours où l'on sent qu'il est doux de vivre. La brise qui soufflait des jardins de Cadix et des collines andalouses embaumait l'horizon maritime; les petites vagues de l'Océan roulaient des paillettes de soleil ; les regards contemplaient le plus émouvant des spectacles, le ciel d'Espagne fondant son azur avec l'azur du ciel africain, sous le dôme de l'infini.
Nelson, le duc de Bronte, comblé de toutes les faveurs de la fortune et de la gloire ; Nelson, le sensuel épicurien de Villa-Reale, le langoureux sybarite napolitain, se tenait debout sur la dunette du
(l) La phrase est encore plus belle, en anglais, dans sa merveilleuse concision : England, sans article, ei^t d'une fierté superbe, et le que retranché, imité du latin, complète l'énergie de la concision.
Victory en élevant le dandysme anglais jusqu'à l'hyperbole de l'héroïsme ; il dominait son armée, et voulait être l'éclatant point de mire de l'ennemi, avec tous les insignes de son grade, qui étincelaient au soleil, et le faisaient reconnaître de tous les artilleurs des batteries et des adroits tirailleurs des huniers. A ceux qui le priaient de ne pas s'exposer ainsi, il répondait : « Chaque homme fera son devoir si je fais le mien. »
Autour des soixante vaisseaux, qui formaient un archipel flottant, semé de mâts, on n'entendait encore que le bruit des proues de cuivre ouvrant des sillons sur l'Océan, comme les charrues de la mort.
Tout à coup, le ciel serein sembla prêter l'arsenal de ses tonnerres à l'Océan, et la mer trembla et se blanchit d'écume, comme le jour qui vit séparer les montagnes d'Abyla et de Calpé dans une insurrection de volcans.
Les batteries du Victory, du Bucentaure et du Redoutable, avaient fait feu de tous leurs canons.
A bord du Bucentaure, les grappins d'abordage étaient tendus vers le Victory; toutes les mains brandissaient la hache. « Enfants, cria Villeneuve, je vais jeter notre aigle à bord de l'Anglais, et nous
jurons d'aller le reprendre. — Nous le jurons, répondit l'équipage : vive l'empereur ! »
Le Victory tourna sur sa quille, fît feu de bâbord et de tribord, évita l'abordage, et vint manœuvrer dans les eaux du Redoutable^ commandé par l'intrépide Lucas,
Les Anglais appellent un vaisseau un homme de guerre, man of ivm\ et ils ont raison : Une âme, une volonté, une pensée, font mouvoir ce grand corps de bois et de métal, et animent ce géant des mers. La vigie du Victory ordonna donc à chaque homme de guerre de s'attaquer corps à corps avec un ennemi, sans compter le nombre de ses canons.
Et, sur toute la ligne, le combat devint général. Alors, dans le nuage de fumée qui couvrit les deux flottes, Dieu seul a vu tout l'héroïsme que les marins ont dépensé pour la gloire de leurs nations, et sans profit pour eux.
Les gabiers du Redoutable attendaient Nelson, et lorsque l'amiral anglais vint côtoyer les bastingages du capitaine Lucas, les balles tombèrent des hunes, etla mieux conduite renversa sur son banc de quart l'illustre vainqueur d'Aboukir et le plus grand de tous les hommes qui aient honoré la profession
THAFALdAR. 0
tic inaiiii. line once de plomb défait tout cela.
L'armée anglaise ignorait cette mort, et l'amiral CoUingwood prit le commandement à bord du Victory.
Trente duels de vaisseaux continuaient la bataille et la poussaient jusqu'à la furie de l'extermination : lessabords heurtaientles sabords en échangeant leurs trésors de mitraille ; les mâts s'écroulaient comme des arbres frappés de la foudre; les canonniers s'insultaient comme desvoisins et se battaient à coups de refouloir quand la provision de fer leur manquait; chaque pont était un champ de bataille, pris et repris, où les pieds glissaient dans le sang, où les marins, renversés sur les cadavres, luttaient jusqu'au dernier souffle devant leur drapeau cloué au cabestan. I^a mer, si joyeuse le matin, était hideuse à voir ; elle rou" lait d'horribles épaves dans une écume rouge, elle engloutissait les blessés et les rejetait cadavres à sa surface; elle charriait des tronçons de mâts, des lambeaux de poulaines dorées, des balcons de gaillards d'arrière, des vergues chargées de voiles, des chaloupes trouées par les boulets, et les nageurs, accrochés à ces débris. Anglais et Français, tombés
des vaisseaux, continuaient la bataille en se fai-
sant une arme de toutes les épaves qui flottaient sur l'Océan.
La part de l'histoire est à peu près faite ; il faut maintenant songer à l'intérêt spécial de notre récit.
Le Bucentaure était une ruine et un charnier; l'équipage se comptait par ses cadavres étendus sur un fleuve de sang. Les trois mâts avaient disparu dans la tempête ; les canonniers expiraient à côté de leurs pièces éteintes. Un petit nombre de survivants erraient comme des ombres. Deux amis , appuyés sur le bastingage, regardaient la mer en pleurant, comme s'ils eussent connu le vers de Virgile : pontum aspectabant fientes. L'un était le gardeaigle Donnadieu; l'autre, un jeune échappé des pontons de Porlsmouth, un volontaire, natif de Toulon, nommé Tonin.
Ils causaient tous deux en provençal, et aucune langue ne pourrait traduire l'élégie qu'ils fredonnaient à voix basse, pour ne pas être entendus de l'amiral.
Malheureux Villeneuve ! il était assis sur l'escalier de la dunette, et il attendait Collingwood ! La mort n'avait pas voulu de lui ; son âme seule était blessée et sans espoir de guérison. Aucvme faute ne
pouvait lui être reprochée ; il perdait la journée de Trafalgar, d'abord par la suprême et mystérieuse loi de la fatalité, ensuite, à cause de l'héroïque inexpérience des officiers subalternes et du mauvais état de ses vaisseaux.
— C'est égal, dit Donnadieu à Tonin, ils n'auront pas l'aigle ; je l'ai attachée à un boulet de trente-six, et mon trésor est au fond de la mer.
— Si ces darnagas d'Anglais croient que je vais rentrer sur les pontons, dit Tonin, ils sont un peu trop Anglais dans leur idée...
— Eh bien, que feras-tu ? dit Donnadieu.
— Oh! une chose toute simple. Je vais allumer ma dernière pipe, et je vais la fumer sur les graines d'oignon de la sainte-barbe. J'attends l'amiral... Coll... l'amiral Chose ; ils ont tous des noms qui ne sont pas chrétiens, ces diables d'Anglais...
— L'amiral Collingwood, dit Donnadieu.
— Merci, camarade; j'attends l'amiral CoUinchose, et je le fais partir avec nous pour l'éternité.
En ce moment, un fracas épouvantable remplit l'horizon et fît tressaillir les plus braves : c'était le glorieux suicide du vaisseau l'Achille ; il venait de sauter en voilant le soleil d'un nuage de débris, qui
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retoml3èrent sur la mer comme une pluie d'aérolithes. On entendit un long applaudissement sur toute la ligne des vaisseaux invalides, presque tous démâtés, rasés comme des pontons, et ne pouvant imiter V Achille; car ils avaient épuisé leurs munitions.
Tonin chargea sa pipe, battit le briquet, mit l'amadou sur le tabac, fit le signe de la croix, et marcha vers l'écoutille.
— Où vas-tu, enfant ? lui dit Donnadieu ; crois-tu donc que l'amiral n'aurait pas fait la chose avant toi, s'il restait cinquante livres de poudre dans notre sainte-barbe?
Cette raison arrêta Tonin. Il jeta sa pipe à la mer et mordit son poing avec rage, et pleura comme un enfant.
Un visiteur arrivait dans les ruines du Bucentaure; c'était le brave commandant l'Infernet.
Il avait quitté le dernier son vaisseau, percé à jour comme un crible et à demi sombré; puis, traversant à la nage l'espace qui le séparait du Bucentaure, il venait associer son sort à celui de l'amiral.
— Eh bien, dit-il avec son flegme provençal, en embrassant Villeneuve, je suis content de ma journée, moi. La victoire est à nous, comme on dit dan?
la Caravane. Nous avons tué l'Angleterre, Nelson est mort.
— Ah ! ma belle flotte ! dit Villeneuve avec un soupir déchirant.
— C'est une perte de bois, dit l'Infernet; nous avons toute une forêt coupée, dans le chantier du Mourillon, On fait des vaisseaux avec des arbres ; mais avec quoi fait- on Nelson ? Ce n'est pas un produit de charpentier celui-là. Et puis, regardez autour de vous, mon amiral ; l'Anglais a souffert autant que nous, il a perdu au moins quatre mille de ses plus braves marins et Nelson par-dessus le marché. Londres pleurera du sang.
Villeneuve répondit par un sourire triste, et désigna du doigt, par ime large brèche du bastingage, une embarcation qui s'avançait, avec le flag d'Angleterre.
L'amiral Collingwood venait aussi faire sa visite à Villeneuve. Il salua respectueusement ceux qui entouraient le glorieux vaincu, et serrant la main de l'amiral français, il lui dit, sur le ton d'une extrême courtoisie :
— Mon devoir m'oblige de vous demander votre épée ; mais voici la mienne ; c'est un sinijile échange.
Veuillez bien m'accompagner à bord du Viciory. Et se tournant vers l'Infernet il ajouta :
— Et vous accompagnerez votre amiral, n'est-ce pas?
— Puisque le bon Dieu le veut, dit l'Infernet, je lui obéis.
— Commandant l'Infernet, reprit Collingwood, vous vous êtes conduit en héros ; vous avez laissé démolir votre vaisseau pièce à pièce; vous auriez pu vous rendre plus tôt sans déshonneur.
— Eh ! 0, dit l'Infernet, ti lei dounaren naos é pintas (1).
Le grand poëte anglais reste bien dans la nature, lorsqu'il fait éclater le rire au miheu de la plus sombre tragédie. Un accès d'hilarité folle accueillit la réponse de l'Infernet. L'amiral Collingwood , qui connaissait ses auteurs, ne parut pas étonné ; seulement, il demanda la traduction de la phrase, et Tonin, qui avait appris l'anglais sur les pontons, traduisit le provençal. Collingwood réfléchit quelques instants , et dit avec un grand sérieux anglais :
(I) Cette magnifique réponse est restée proverbiablc à Toulon; je l'ai entendue de la bouche de l'Infernet ; la traduction ne peut rendre ni sa musique railleuse, ni son esprit. — Eh! oui, nous te les donnerons, nos vaisseaux, tout neufs et peints.
— Very buffoon l very buffoon ! (Très-bouffon.)
La tristesse retomba bientôt sur le pont du Bucentaure. Un détachement de marins anglais arriva, pour servir de garnison sur le vaisseau prisonnier ; et Villeneuve et l'Infernet suivirent seuls l'amiral Colling^vood, qui s'acquitta jusqu'au bout de sa mission, avec la grâce d'un gentleman accompli.
A son lit de mort, Nelson avait ordonné que sa Hotte resterait sous voiles toute la nuit, sur les eaux delà victoire.
Le crépuscule vint donner une teinte sinistre à ce tableau de désolation, à cette Palmyre navale, inondée de sang et couverte de deuil. Tonin et Donnadieu suivirent longtemps du regard l'embarcation qui conduisait l'amiral français vivant au tombeau provisoire de l'amiral anglais mort, et tout à coup, à la dernière lueur du jour, Donnadieu serra la main de son camarade, et lui dit en provençal :
— Mes yeux ne me trompent pas. Nous avons encore trois amis en liberté sur l'Océan ; Cosmao, Lucas et Langlade... Je distingue, là-bas, le Pluton, qui vient d'arborer son pavillon à misaine. Cosmao attend la nuit pour faire un coup.
— C'est vrai, dit Tonin; le curé de Saint- Pierre
dit que personne n'est jamais sorti de l'enfer; mais (]u'il ne répond pas de Cosmao, s'il va chez le diable un jour.
— La sentinelle de l'Anglais nous regarde, dit Donnadieu; il ne faut pas éveiller ses soupçons. Éloignons-nous.
Les deux amis s'étendirent sur un amas de cordages et de toiles en charpie, et, croisant les mains sous leurs têtes, ils eurent l'air de s'endormir dans un cimetière qui attend des fossoyeurs. Mais bientôt la fatigue dompta les émotions ; ils ne simulèrent plus le sommeil, ils s'endormirent profondément.
La fusée de tonnerres qui les réveilla partait des batteries du Pluton. Cosmao venait de couler bas un vaisseau anglais ; il recommençait la bataille au milieu de la nuit; il avait repris déjà trois navires, et volait à toutes voiles sur le Bucentaure pour le reprendre aussi. La hache et le pistolet aux poings, l'intrépide Breton, suivi de cent marins, tomba, comme le démon de la nuit, sur le pont du vaisseauamiral français, et jeta la garnison anglaise à la mer. Tout cela fut fait avec une furie d'ouragan, entre deux éclairs de bâbord eX tribord.
Victor Dervieux, oflic'or du Pluion, prit le com-
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mandement du Bucentaure, qui fut mis à la remorque sur le chemin de Cadix avec les autres vaisseaux repris. Une nuit noire et orageuse favorisait la retraite vers la côte voisine. Le Tonnons, vaisseau anglais, d'origine française, s'acharna à la poursuite du Bucentaui^e ; mais, très-dévasté lui-même, il manœuvrait péniblement, et se retira devant le Platon^ après avoir lancé au Bucentaure ses derniers boulets. Un éclat de bois frappa au front Victor Dervieux, qui tomba dans les bras de Tonin.
— La Cabro de moussu Séguin! s'écria le marin de Toulon (1).
Et le vigoureux jeune homme souleva le blessé et le descendit dans l'entre-pont.
Après un évanouissement assez long, Dervieux reprit ses sens et murmura ces paroles avec effort :
— Prends ma ceinture... je te donne ce qu'elle contient... je suis un enfant de l'Océan... j'ai pris le nom de mon bienfaiteur... point d'héritier... Avec cet argent, tu feras une œuvre utile à la France.., Adieu, au revoir là-haut.
(1) C'est un proverbe provençal ; il est expliqué par la plaisante histoire d'une chèvre appartenant à M. Séguin, laquelle se défendit vaillamment toute la nuit contre les loups et fut tuée à laurore.
Et il expira.
— Sacré Bucentaure! dit Tonin; il est maudit; il porterait malheur à une barque de capucins !
II essuya deux larmes, et se mit en devoir d'exécuter les volontés dernières du pauvre mort.
Il trouva la ceinture sous le gilet et la boucla sur lui, à la même place, sans se soucier de savoir ce qu'elle contenait.
— Une bonne œuvre utile à la France, murmurat-il... Si l'Anglais veut me vendre un baril de poudre, je lui donne mon héritage, et je fais sauter le Bucentaure, comme VOrient d'Aboukir.
Un grand tumulte se fit entendre sur le pont, et une énorme vague entra, comme un torrent, dans l'entre-pont, avec un fracas de cataracte.
— Bon ! dit Tonin ; voilà le mistral qui s'en mêle ! Il s'est fait Anglais !
Et il remonta sur le pont, en deux élans.
— J'irai, moi! criait Donnadieu en ce moment.
— Et moi aussi, dit Tonin.
— Tu sais donc ce qu'il faut faire ? demanda le garde-aigle.
— Non ; mais c'est égal, je le ferai.
— Où étais-tu donc ? reprit Donnadieu.
— Là-bas ; tous nos chirurgiens sont morts ; je donnais mes soins au pauvre M. Dervieux.
— Et comment va-t-il?
— Il se porte mieux que nous ; il est mort.
— Nous voilà devant la rade de Cadix, reprit Donnadieu. Nous n'avons plus de remorqueur. Ce canot nous reste, mais il est troué. On est en train de le calfater avec de l'étoupe et du goudron. Je vais m'y embarquer pour demander à Cadix une tartane pontée, avec deux pilotes lamaneurs.
— Eh bien, nous serons deux, dit Tonin... Pas une sainte étoile dans le ciel, et ché brouffounié din lou gour (1) ! il nous faudra peut-être porter le canot à la nage la moitié du chemin.
— Nous le porterons, dit Donnadieu, et dépêchons-nous, la nuit sera plus mauvaise encore dans une heure.
Tonin se mit à l'écart pour faire sa toilette de nageur ; il ne garda qu'un caleçon et assujettit plus étroitement la ceinture de l'héritage.
On avait mis la petite embarcation à flot, et les va-
(1) Quelle tempête dans la mer! ne peut traduire cette phrase de marin provençal et lui donner son euphonie.
gues menaçaient déjà de la briser sur la coque du navire.
— A bientôt, camarades, dit Donnadieu à la petite troupe de marins qui restaient à bord ; nous allons vous amener le remorqueur.
Les deux amis prirent les rames et entrèrent dans la rade de Cadix sur la pointe des vagues. A défaut d'étoiles , les effluves de phosphore jaillissaient de la mer, et donnaient des clartés livides, mais favorables à la direction du canot. A chaque instant la tempête grossissait sa voix et ses violentes rafales tonnaient comme les échos de Trafalgar.
— Ah ! quel ex-voto de douze francs je promets à Notre-Dame de Toulon si nous arrivons à Cadix! disait Tonin.
Car le marin provençal se croit toujours obligé de dire quelque chose, dans quelque situation qu'il se trouve. Cette nature, ardemment expansive, a horreur du silence.
— Écoutez, Donnadieu, reprit-il ; puisque nous sommes seuls, je veux vous demander un conseil.
— Va-t'en au diable ! dit le garde-aigle. Sais-tu bien qu'il y a de braves gens qui nous attendent à bord, et que tout le conseil que j'ai à te donner, c'est
de ramer adroitement , pour ne pas chavirer.
— Alors, dit Tonin, laites-moi souvenir à Cadix que j'ai un conseil à vous demander.
— Si nous arrivons, dit Donnadieu.
— Il ne croit pas aux ex-voto, lui ! murmura Tonin. C'est un païen; il ne croit qu'à l'Être suprême, comme Robespierre.
Le canot se remplissait d'eau à chaque vague brisée par la proue, et les vigoureuses impulsions données par les rames n'accéléraient plus la marche. Le lest liquide était trop lourd. Le voisinage de Cadix, annoncé par le scintillement des vitres, retrempait la vigueur de quatre bras épuisés par des efforts surhumains ; mais une voie d'eau perça la quille de l'embarcation et rendit les rames inutiles. Les deux amis virent leur frêle planche s'abîmer sous leurs pieds ; ils se serrèrent les mains, comme pour un adieu éternel, et se mirent à nager dans la direction des lumières, mais sans espoir d'atteindre Cadix.
Elles sont trompeuses les clartés qu'on aperçoit de la haute mer, dans les ténèbres de la nuit. Celles qui paraissent les plu^^ éloignées sont souvent les plus voisines. En approchant du port, les deux na-
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geurs trouvèrent aussi une mer beaucoup pluscaioie, et ils atteignirent presque en même temps une petite caranque, au fond de laquelle s'élevait une posada de village tout illuminée des salles basses au toit.
On y célébrait une noce rustique ; mais ce jour avait été bien mal choisi pour une fête. De tristes nouvelles étaient déjà venues de l'horizon de la bataille, et les Espagnols, nos bons alliés, qui avaient leurs vaisseaux mêlés aux nôtres, s'intéressaient comme nous à la bataille de Trafalgar. Jugez de l'accueil que les gens de la noce funèbre firent aux deux jeunes marins du Bucentaure. Il fallut, avant toute question, songer à leur donner les soins qu'exigeait leur triste état. Le maître de l'auberge se chargea de tout ; mais Donnadieu et Tonin refusèrent même de boire un verre de xérès et de changer leur loilelte de naufrage contre les vêlements secs de l'hospitalité.
— Nous accepterons tout, dirent-ils, et nous vous donnerons des nouvelles de Trafalgar, lorsque les tartanes pontées et les pilotes seront partis pour porter secours aux navires en détresse qui ne peuvent entrer dans la rade de Cadix.
Aussitôt les plus lestes et les plus jeunes s'élancèrent sur le chemin de la ville pour annoncer cette nouvelle au capitaine du port.
Donnadieu et Tonin avaient revêtu les costumes catalans, qui s'accommodent à toutes les tailles et à toutes les corpulences ; on fit cercle autour d'eux, et Tonin, quoi très-peu versé dans la langue espagnole, satisfît aux nombreuses questions adressées de toute part. La mort de l'héroïque amiral Gravina causa une émotion profonde et fit verser des larmes. La veillée se serait prolongée jusqu'au jour ; maison prit en pitié ces deux jeunes marins brisés par tant de fatigues ; et le maître de la posada les installa dans ses deux plus belles chambres, où il se fit un bonheur de leur servir lui-même un souper que le hasard de la noce rendait excellent : chose rare, en Espagne, en I8O0. Mais, comme le besoin du repos et du sommeil était encore plus impérieux que le besoin du souper, la séance de table ne fut pas longue, et les deux amis, vaincus par la lourdeur des paupières et la fièvre du front, ne tardèrent pas à s'endoraiir.
Un commun souci les agita dans leurs rêves et avança l'heure du réveil. A peine eurent-ils ouvert
les yeux qu'ils s'inlormèrenl du sort de leur chei' Bucentaure. Ce qu'ils apprirent leur arracha un cri de désespoir. La tempête avait continué l'œuvre de Trafalgar : les quatre vaisseaux repris par Cosmao, n'existaient plus que de nom ; la furie de l'Océan les avait lancés contre les rochers, et la rade se couvrait de leurs débris.
— Ah ! s'écria Donnadieu, quel malheur que Latouche-Tréville soit mort au moment où la flotte dérapait ! Cet amiral était heureux, et à la guerre comme au jeu il faut du bonheur pour gagner les parties.
— C'est vrai, dit Tonin ; ce Villeneuve est brave comme l'épée de saint Paul, mais toute sa personne chante continuellement un De profundis. Nous a toutis mascas (1).
— Mon Dieu, reprit le garde-aigle en se frappant le front, la marine de France est perdue pour longtemps !... A propos, tu m'as dit de te rappeler quelque chose... je ne sais trop quoi.
Pi — Oui... tiens, je l'avais oublié ! dit Tonin.. .11 s'agit d'un conseil... Tu sauras d'abord que j'ai reçu hier un héritage...
(1) Locution provençale fréquemment répétée s i7«om* a tous
ensorcelés.
— Considérable r
— Je n'en sais rien... Laisse-moi fermer la porte à double tour...
Et tout en racontant les circonstances de la mort deDervieux, il défit sa ceinture, l'ouvrit, et éparpilla une grande quantité de pièces d'or sur la couvertiu^e du lit.
— Ce sont des onces, ditDonnadieu.
— Comptons-les sans faire de Lruit, reprit Tonin, et combien vaut l'once ?
— A peu près quatre louis, je crois ; je n'en ai jamais possédé une dans le gousset.
— Qui dirait, dit Tonin, qu'il y a tant d'or dans le monde !
— Tu en as là, reprit Donnadieu après avoir compté, pour huit à neuf mille francs.
— Mais il y a de quoi faire la guerre au Grand Turc, dit Tonin.
— Et avec cela, Tonin, il t'est recommandé de faire une œuvre utile à la France ?
— Oui, mon aspirant; et c'est là où j'ai besoin de ton conseil... M. Roux, un négociant de Marseille, ; déclaré la guerre à l'Angleterre, et...
— Je le sais, interrompit Donnadieu ; mai
ai3
2fi TRAFALGAR.
?if. Roux (Mail l'iiommele plus riche de l'univers, il avait trois millions de fortune.
— Eh bien, suis-je pauvre, moi, maintenant? demanda Tonin avec naïveté.
— Tu ne connais pas la valeur de l'argent, mon ami.
— Je ne puis pas connaître l'inconnu, c'est vrai ; je n'ai jamais eu qu'une pièce de Aingt-quatre sous que j'ai retirée d'un assignat de cinq cents francs quand j'ai réglé mes comptes avec la République. Mais ce qui me fait croire que je suis très-riche, c'est qu'on m'a toujours dit que le général Bonaparte, en prenant le commandement de l'armée d'Italie, avait en caisse mille louis, et, ma foi, il n'y a pas une grande différence entre sa fortune et la mienne.
— Tiens ! tu me donnes une idée, mon brave Tonin... Tu ne rêves plus que batailles maintenant?
— Oh ! dit Tonin en ébranlant le lit d'un coup de poing, j'ai la rage dans le foie ; il me faut un Anglais tous les jours à mon déjeuner. Je veux manger dix mille francs d'Anglais : c'est une œuvre utile à la Fiance. Si tout le monde chez nous en fait autant, il
n'y aura plus que des Français en Angleterre, et Trafalgar sera vengé !
— Très-bien, Tonin... Quel âge as-lu 1
— Vingt-quatre ans.
— Tu es fort ?
— Gomme un Turc.
— Avec la santé... ?
— D'une poulaine.
— Tu as le poignet solide ?
— Comme un cabestan.
— Tu ne crains... ?
— Que la vie.
— Et tu aimes la mer ?
— Comme un requin.
— Eh bien, mon brave Tonm, avec ces qualités-là et cet or, tu peux faire un chose utile à la France.
— Voyons la chose.
— Tu peux armer en course et faire dans l'Inde ce que font Mbrdeille et Surcouf ; tu peux aussi recruter au Bengale tout ce qui reste des Français de Dupleix, ':;t conquérir le Mysore ; tu peux fonder une colonie et te faire roi de je ne sais où. L'Asie est grande comme la moitié du monde. Là ce ne sont pas les royaumes qui manquent, ce sont les rois
blancs. II y a des rois couleur de cuivre au Dccan, couleur de marc de café à Solo, couleur d'étain à Bornéo, couleur d'ébène à Madagascar ; la couleur blanche est seule exclue des trônes indiens. C'est une insulte à l'Europe; on la met à l'écart comme le double blanc au domino. Il est temps de donner une leçon à ces sauvages. Tu as donc un rôle à jouer là-bas, je ne sais lequel. Tu choisirais selon la circonstance, la localité t'inspirera.
— Per ma fé dé Diou ! Par ma foi de Dieu ! dit Tonin, il y a du bon dans ce que vous me proposez là ; et puis j'aime la mer, j'adore les voyages, je suis affamé du nouveau, je suis curieux comme un guiouné (une vrille). Qu'est-ce que je risque ? de ne pas réussir ! Mais, si tout le monde était arrêté par cette crainte, on ne tenterait jamais rien ; la pirogue ne serait pas devenue un vaisseau à trois ponts, et la flèche un boulet de trente-six. Allons, c'est dit, je double le Cap.
— Bravo ! Tonin.
— Mais, mon aspirant, écoutez... Je ne suis pas un albatros, moi ; il me faut les ailes d'un vaisseau pour couper le tropique. Si je m'embarque sous pavillon espagnol ou français, je cours encore la chance
TRAFALGAR. ?n
(l'être pris et ramené aux pontons, et je ne serai pas reçu comme passager à bord d'un anglais ; qu'en pensez- vous ?
— Nous trouverons un neutre à Cadix ; je me charge de trouver ce qu'il faut. Allons sur le port ; je connais Cadix comme Toulon.
La ville offrait une animation extraordinaire. Le mot de Trafalgar était dans toutes les bouches ; la foule inondait les quais et attendait des nouvelles. On savait que deux jeunes marins français, après avoir fait des prodiges de valeur et de dévouement, étaient arrivés à la nage, pour demander des pilotes lamaneurs, et qu'on verrait bientôt à Cadix ces deux intrépides héros de Trafalgar.
Ils furent bientôt reconnus et salués par des acclamations enthousiastes ; Cadix, la ville des jardins aériens, leur envoya les fleurs de ses balcons et de ses terrasses, et les belles Andalouses quittèrent leurs éventails pour les applaudir.
A l'irrésistible prière des nobles espagnoles, Tonin recommença le récit de la veille, comme Énée fîtpourDidon : iternm audirelabores. Mais, cette fois, le charmant auditoire excita la verve méridionale du jeune historien, qui ne se contenta pas de l'es-
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quisse, et fit un tableau complet de la bataille en animant le récit par le geste, l'accent, la moJiilité du visage et la flamme du regard.
La scène se passait au rez-de-chaussée de la maison du comte Marliani, un des notables de Cadix à cette époque. Il y avait foule dans le salon très-vaste et même dans le jardin, car les fenêtres ouvertes permettaient de tout entendre au dehors. Parmi les femmes de distinction qui écoutaient Tonin avec ce fiévreux intérêt que le beau sexe de tous les pays accorde toujours à l'héroïsme, se trouvait une chaimante et jeune veuve qui jouait, à son insu, le rôle de Didon à Cadix. Elle se nommait de son prénom Fernanda, et portait le nom de son mari, un marin français, tué à Saint-Domingue, au service de notre république. Une idée de veuve lui fit concevoir subitement le projet d'un second mariage avec ce brave et beau jeune homme, qu'elle voulait enrichir.
Dans nos jours de calme, quand le ciel est tendu d'azLir et que la ligne de l'horizon est pure de nuages, les passions mêmes suivent une marche régulière et se pUent à toutes les rigueurs des convenances sociales. Mais, dans les jours de guerre et d'exccrmination, quand le lendemain est douteux;
quand la foudre du ciel et celle de l'homme associent leurs épouvantes ; quand la ville qui s'endoit craint de se réveiller avant le jour sous une pluie d(î fer embrasé, les passions se croient autorisées à prendre en léger souci les exigences, les Usages, les conventions qui gouvernent le monde en temps normal ; chacun se demande s'il vivra demain, et, dans le doute, il se console en vivant aujourd'hui.
Donnadieu s'était écHpsé pour ne pas entendre la longue histoire de Tonin et pour faire ses visites à quelques amis de la marine. Il fut absent deux heures, et il rentrait chez le comte Marliani, tout fier d'avoir très-bien employé son temps dans l'intérêt de son ami.
Il perça la foule en manœuvrant avec ses coudes de bâbord et de tribord, et, cherchant partout son camarade, il le découvrit enfin dans un angle du salon causant en tête-à-tète avec une jeune et belle femme, à laquelle il racontait sans doute une seconde fois la destruction de l'Ilium naval, car les grands yeux noirs de Tonin lançaient des flammes comme deux boulets rames, et se croisaient avec deux beaux yeux espagnols sortis de la même forge.'
— Ah ! mon Dieu! pensa le garde-aigle, ce pau-
vre garçon est perdu ! Il échoue au port sur un ccucil de satin !
Une voix se fit entendre, et annonça que les rafraîcliissements et le chocolat étaient servis dans le jardin. La foule altérée se précipita vers la table de la collation, et Donnadieu prit vivement le bras de Tonin, en lui disant en anglais : Tout est prêt.
Tonin se laissa entraîner à l'écart, et Donnadieu lui dit :
— Pendant que tu parles, j'agis, moi. Il y a dans le port un trois-màts danois, naviguant sous pavillon neutre, et en partance pour la ville du Cap. Il met à la voile après-demain au point du jour ; j'ai retenu ton passage; il ne te coûtera rien. Tu peux rendre quelques services à bord demain; tu auras tout ce qu'il te faut, en armes et en vêtements de corsaire ou de planteur indien. Es-tu content?
— Oui, dit Tonin, d'un air distrait.
— Tu ne parais pas enchanté de cette nouvelle que je te donne, reprit Donnadieu.
— Très-enchanté, dit Tonin froidement... Mais écoute, cette dame m'a demandé mon bras pour passer au jardin... c'est la veuve d'un officier français.
— Tant pis ! dit Donnadieu.
Tonin quitta son ami et vint offrir son bras à la belle veuve qui attendait en jouant de l'éventail.
Donnadieu suivit Tonin et s'assit à côté de lui pour servir de Mentor au jeune Télémaque en péril de désertion.
La collation se changea en dîner de gala, donné par le comte Marliani en l'honneur de la victoire de Cosmao. On épuisa les vins d'Espagne, en buvant au héros breton, à Lucas, à l'Internet, à Langlade et à la mémoire des marins morts dans cette journée fatale et glorieuse pour les vainqueurs comme pour les vaincus.
Au dessert, les cerveaux étaient exaltés au maximum de l'enthousiasme, sans distinction de sexe. La nuit tombait sur le dôme des acacias du jardin.
Le comte Marliani, peut-être initié dans quelque mystère, vint se placer à côté de Donnadieu pour traiter avec lui des questions d'urgence, et la belle veuve Fernanda, donnant un léger coup d'éventail sur la main de Tonin, lui dit avec nonchalance :
— Où allez-vous en quittant Cadix?
— Madame, dit le marin embarrassé... je vais à... à... je n'en sais rien.
— Alors, restez à Cadix. C'est une ville charmante ; c'est le paradis de l'Espagne, avec un printemps perpétuel.
— Mais, madame, dit Tonin en balbutiant, je suis marin,. , j'ai un état... il faut que je suive ma carrière... si j'étais riche...
— Vous le serez, dit Fernanda d'un ton de reine.
— Et comment, madame ?
— Avec un bon mariage.
Tonin regarda fixement la belle veuve, et, lui qui n'avait pas tremblé à Trafalgar, mit la main sur son cœur pour comprimer ses battements.
— Ce mot de mariage vous a fait peur? dit Fernanda, en riant.
— Non, madame... c'est que... il y a... j'ai une mission...
— Eh bien, vous remplirez votre mission... Peuton savoir si cette mission empêche un homme de se marier?
— Non, elle n'empêche pas... c'est-à-dire qu'il faut être libre... et garçon pour faire une chose... utile à la France, et...
— Aucune femme, interrompit Fernanda, ne vous empêchera de faire cette chose, au contraire
TRAFAf.r.AH. 3S
— A!i 1 madame... c'c^i (juc si vous saviez... jo perds la tète... j'ai passé cinq ans sur les pontons anglais... le monde m'est inconnu... je commence à vivre aujourd'hui... j'étais mort en naissant... plaignez-moi.
— Non... je ne veux pas vous plaindre, dit la belle veuve d'une voix attendrie... je veux vous rendre heureux, vous qui n'avez connu que le malheur.
Le comte Marliani se leva, et tous les convives se levèrent avec lui pour rentrer dans les salons. La nuit la plus sombre régnait sous les arbres du jardin.
Une voix contenue et pleine de douceur dit à l'oreille de Tonin :
— Acceptez-vous la main que je vous offre ?
— Oui, dit le jeune homme.
Et deux mains se serrèrent, comme pour s'unir éternellement.
Dans les salons, Donnadieu rejoignit Tonin, et lui dit :
— Le comte Marliani nous donne l'hospitalité cette nuit; cela nous ôte le souci de l'auberge.
— Et demain? demanda Tonin timidement.
— Demain, tu pars, répondit Donnadieu d'un ton sec; viens remercier le comte.
Insensiblement la foule s'était éclaircie; quelques intimes restaient encore et faisaient leurs préparatifs de départ. Tonin, tout en causant avec le comte, avait vu disparaître une mantille et surpris au passage un adieu amical donné par une main gracieuse et un éventail bien connu.
A onze licurcs, les deux amis étaient seuls dans une belle chambre de réserve qui venait de leur être ouverte par le comte Marliani.
Tonin n'avait plus cette allure superbe du marin qui semble toujours courir à un abordage ; il gardait une taciturnité inquiète, comme l'enfant qui a commis une faute et redoute de se trahir par les hésitations de la parole et les lignes d'un visage bouleversé.
Donnadieu prit un accent railleur et dit :
— Tonin, connais-tu le Gozo ?
— Oui... c'est une petite île, à côté de Malte, dit le jeune marin en ôtant son caban de Barcelone, sans montrer son visage à Donnadieu.
— Eh bien, reprit celui-ci, le Gozo était autrefois l'île de Calypso... As-tu lu Télémague, Tonin y
— Non ; je n'ai lu que les cantiques du pèie Laurent, de Toulon... Veux-tu que je te chante celui de sainte Madeleine?
— Une autre fois... Il y avait au Gozo une jeune dame, nymphe de son état, et un jeune marin qui courait ia mer sur une tartane pour chercher son père, par devoir filial.
— Fumons une pipe avant de nous coucher, dit Tonin. Le comte Marliani nous a fait là sur cette table une provision de latakié qui embaume, avec des pipes de Turc, à bouquin d'ambre... Voilà une attention !
— Tu ne veux donc pas écouter ce que je dis, reprit Donnadieu.
— Parle toujours, si ça t'amuse.
— Ce fils oublia son devoir, et conçut le projet de se marier avec 31"' Eucharis, et de passer sa vie dans les bois enchantés de l'île.
— Où il n'y a pas un arbre, remarqua Tonin en riant faux.
— 11 y en avait alors, reprit Donnadieu. . . Par bon heur pour ce fils oubheux du devoir, un ami, nommé Mentor, était à côtéde lui. « Allons nous promener sur cette montagne, lui dit Mentor... »
— Il n'y a pas de montagne au Gozo et à Malte, interrompit Tonin... Ces îles sont plates comme celte table.
3S TRAIALGAR.
— Il yen avait alors, reprit Donnadieu. Arrivé au sommet de la montagne, Mentor prit le mauvais fils dans ses bras, le précipita dans la mer, et fit le saut après lui... Comprends-tu?
— Pas trop.
— Tu vas comprendre... Tonin, tu vas devenir amoureux de M"^ Fernanda; tu oublies ton devoir, tu restes à Cadix, et moi, demain, je te conduis à bord du trois-màts danois, et je te jette à la mer... Comprends-tu maintenant '/
— Je n'oublie aucun devoir sacré, dit Tonin.
— Et ton héritage du pauvre Dervieux ?
— Je le donne à la veuve de l'amiral Gravina, qui est pauvre.
— Et ? la chose utile à la France que lu as promis défaire?
— Je la fais.
— Et comment?
— Je me marie, et je donne mes enfants au service de la France, qui a besoin de défenseurs plus que jamais.
Donnadieu éclata de rire. »
— Comme lu arranges cela ! Crois-tu en agissant ainsi répondre aux intentions du pauvre Dervieux /
crois-tu venger sa mort en épousant une jolie femme? Voilà un sacrifice méritoire! Là... réfléchis... écoute ta conscience, mon ami; ta conscience d'honnête homme, de marin, de chrétien... Tu ne réponds pas ?
Tonin prit la main de Donnadieu, la serra, et au moment de répondre, il se tut.
— C'est hieu ! dit Donnadieu ému ; te voilà repentant d'une faute que tu allais commettre. Persiste dans cette résolution.
— C'est que..., dit Toniu, je suis bien malheureux... Cinq ans de prison dure, chez l'Anglais... Ma belle jeunesse perdue... Une femme... tu l'as vue... Comprends, mon ami, qu'il faut un héroïsme...
— Ce mot, mterrorapit Donnadieu, ne doit pas être prononcé le lendemain de Trafalgar. L'Iiéruïsuie, c'estle commandant qui fait sauter r Achille, pour ne pas amener son pavillon. L'héroïsme, c'est Cosmao qui ne désespère pas de la victoire après la défaite. L'héroïsme, c'est l'Infernet qui vient partager le sort de son amiral ; l'héroïsme... oui, on peut le dire aussi... c'est Nelson qui, du haut de son hanc de quarl, crie aux équipages de quatre vaisseaux,
avant la fumée : « Je suis Nelson, lirez sur moi ! & Ose ras-tu maintenant appeler héroïsme ce que lu vas faire ? Les ombres des morts de Trafalgar t'écoutent et s'indignent. Sois l'égal de tes frères glorieux, et reprends le chemin de cette mer où leurs cadavres sont ensevelis.
Tonin se leva, serra une seconde fois la main de son ami, et lui dit d'un ton résolu :
— Tu seras content de moi. Réveille-moi à l'aube demain.
Donnadieu ne dormit pas, et avant le jour il réveilla son ami.
Les paroles devenaient inutiles ; en ce moment, l'action était tout.
Ils se rendirent à bord du trois-màts danois, et là Tonin dit à Donnadieu :
— Jepasserai tout le jour ici, sans descendre àterre; tu expliqueras ma conduite au comte 3Iarliani et à. . . l'autre... Ce soir, à la nuit, tu m'apporteras toutes mes emplettes de voyage... Je vais me reposer làbas, dans la cale... La vue de Cadix me ferait du mal... Nous nous ferons nos adieux ce soir... Je t'écrirai à Toulon, à Brest ou à Rochefort... A propos... n'oublie pas de commander à Revest, peintre
en bâtiments, rue des Chaudronniers, à Toulon, !n ex-voto représentant toi et moi sur le canot du Bucentaure, et tu porteras ce tableau à la chapelle de Notre-Dame de la Mer.
Il donna l'avant-dernier adieu à son ami, et marcha d'un pas ferme vers l'escalier de Tentre-pont.