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SUR LES BORDS DE LA MERSEY

En 1805, Liverpool n'était pas la superbe métropole que nous voyons aujourd'hui. Soixante ans de travail anglais ont fait de ce bourg marécageux la ville la plus commerçante et la plus riche du monde. A la date de cette histoire, Liverpool n'avait donc pas ses quarante docks, avec leurs écluses cyclopéennes ouvertes sur la Mersey ; sa douane magnifique, son grand marché modèle ; sa belle bourse de commerce; ses hôtels somptueux; ses quais infinis et sa haute ville, qui monte par Copperas-Hill, jusqu'au Zoological Garden, età laNécropohs, cité des morts.

Sur la rive gauche de la Mersey, on ne voyait que

des landes désertes, quelques cabanes de pêcheurs et une maison de belle apparence, dans le voisinage de la citadelle, qui défend l'entrée de la rivière.

Aujourd'hui, ce paysage est encore triste; à cette époque il était désolé.

En aucun endroit, le soleil n'est plus avare de ses rayons, et le ciel plus prodigue de ses eaux ; mais la beauté radieuse et proverbiale des femmes du Lancastre corrige la laideur humide et brumeuse de la nature. C'est ce qui explique le chiffre toujours progressif de la population. Tout Anglais riche et attaqué du spleen vient se marier à Liverpool, et il apprend la gamme du rire comme une langue étran. gère. A Royal Théâtre, tous les visages sont joyeux, et le firmament étoile du midi n'est pas plus éblouissant que les douze guirlandes de femmes qui décorent l'amphithéâtre, sans aucun mélange de fracs noirs.

Toujours à la même date de cette histoire, une jeune fille était assise devant une de ces maisonnettes qui s'abaissaient sur la rive gauche de la Mersey, et elle s'occupait d'un travail à l'aiguille. C'était une de ces belles brunes dont le type est à Chester ; elles ont des cheveux noirs à reflets lumineux, de» fronts d'une ciselure exquise, des joues lis et rose, et une

bouche inventée dans ce pays ; la lèvre supérieure forme un arc délié, en mettant à découvert des perles que le dictionnaire stupide appelle des dents. Leurs yeux d'iris rayonnent avec douceur, sous des paupières d'agate, et complètent la beauté.

Cette belle fille regardait, avec tristesse, un jeune homme endormi sur l'herbe, devant le seuil de la porte, et par intervalles elle soupirait en regardant le ciel.

Le dormeur se réveilla en sursaut, comme dans une épouvante de rêve, et se leva péniblement, avec la nonchalance d'un vieillard.

— Frère, lui dit la jeune fille, tu dors comme si tu avais gagné une livre. Nous avons ce soir du pain et

d 'eau pour notre repas.

— Que veux-tu, chère Liza, répondit le jeune homme : je me sens aujourd'hui plus faible qu'à l'ordinaire. — J'ai faim pourtant.

— Tu as donc renoncé tout à fait à la pèche, mon bon frère ?

— Que veux-tu, sœur, il fait si froid, la nuit !

— Mais il fait froid pour les autres, dit Liza.

— Non, tu te trompes; il y a des gens qui ne craijrnent rien, et moi, je crains tout.

— Mais, reprit la sœur, tu as cependant une santé vigoureuse ; lu es fort comme un bœuf ; tu ne craindrais pas le boxeur Dick.

— C'est vrai, Liza, et je me sens toujours, dans les nerfs, des défaillances qui me feraient craindre d'être terrassé par un enfant. La bise, la brume,. la pluie me donnent des frissons. J'aime le travail, et le travail me répugne. Je suis toujours engourdi par le besoin du sommeil.

— Ab ! c'est bien triste ! fit Liza, en essuyant deux larmes.

— Crois-tu, reprit le jeune homme, que je ne souffre pas, quand je te vois si pauvre, si mal vêtue, si malheureuse ? Alors je prends une résolution énergique ; je regarde mes filets et ma petite barque, et je me dis : Cette nuit, je ferai le métier de notre pauvre père et le mien. Demain, je porterai ma pêche au marché de Liverpool, et je rapporterai au moins une livre à ma bonne sœur. La nuit vient ; la bise du nord souffle, la Mersey gronde ; le brouillard descend, la pluie arrive et le cœur me manque. Je retombe sur mon lit comme un bloc de plomb.

— Pauvre frère ! pauvre Henri !

— On dit, reprit le jeune homme, qu'il :, a dc^

pays où le soleil est chaud , la mer bleue, le ciel doux, tiède ; je sens que, dans ces pays, j'aurais la force qui manque à mon corps, la force de l'âme.

— Eh bien, si nous allions dans ces beaux pays ? dit Liza d'une voix tremblante.

— Et avec quoi, bonne sœur ? les voyages coûtent cher, et nous n'avons pas un shilling'.

— Oui, Henri, c'est malheureusement vrai... Mais on peut emprunter.

— Et à qui ?

— Ah!... oui... voilà le difficile'

— L'impossible ! chère Liza ; quand on emprunte il faut rendre.

— A moins qu'on ne vous donne.

— Et qui donnerait cent livres à un pauvre diable comme moi ?

— Mais, reprit Liza, d'une voix émue... on t'a souvent offert de l'argent.

— Qui ? interrompit vivement Henri.

— Sir Maurice Abdon.

Henri lança un regard foudroyant à sa sœur, et après un long silence, il dit :

— Enfant, je mourrai de faim, et je te verrai mou-

rirprès de moi, avant de recevoir cinq livres de cet homme !

— Ne t'irrite pas, mon frère; je croyais avoir trouvé un expédient qui...

— Tais-toi, enfant ! interrompit le jeune homme.

— Parlons d'autre chose, reprit Liza... On m'a dit qu'il y avait à Royal Théâtre des jeunos filles qui gagnaient cinq shillings tous les soirs en paraissant dans les comédies, sans rien dire... C'est aisé.

— Et qui t'a dit cela ? demanda Henri, tu ne parles à personne.

— Mais, mon Henri, je suis hien ohligée comme toi de parler à notre propriétaire, quand il lait ^a. promenade à cheval et qu'il s'arrête devant notre maison qui est à lui.

— Encore sir Maurice ! dit Henri ; et c'est lui (lui t'a conseillé de te faire comédienne!

— Comédienne qui ne parle pas, dit Liza ingénument.

— Tu es un ange ! dit Henri, en emhrassant sa sœur : ie veux être digne de toi. Je travaillerai.

Liza tressaillit, ^i l'éclair de joie qui jailliê de ses beaux yeux illumina le sombre paysage delaMersey.

— Et je commencerai cette nuit, poursuivit le jeune homme... Tu vas voir !

Il entra dans la maisonnette et sortit avec tous ses instruments de pêche, qu'il déposa sur la petite barque, amarrée au rivage ; ensuite il s'occupa du ravitaillement avec une ardeur qu'il n'avait jamais eue. Liza l'applaudissait de la voix, du geste et'du regard.

Tout à coup elle tressaillit en entendant un galop de cheval.

Un cavalier s'approchait de la maisonnette, et il s'arrêta devant la porte.

C'était un homme de quarante ans, maigre, pâle, roide, avec une figure à type chevalin, un front en saillie sur de petits yeux d'un vert mat.

Liza se leva et salua respectueusement; Henri lui lança un regard oblique, et continua son travail. C'était sir Maurice Abdon, propriétaire de toute la campagne qui s'étendait de la maisonnette à la citadelle.

îl parut donner une attention singulière à la barque et aux filets du pêcheur ; et, après avoir échangé #îue]ques paroles insignifiantes avec Liza, il continua sa promenade du côté des collines.

— Je lui prouverai bien, àcerichevoisin, quel'honnôle homme pauvre peut se passer de ses secours in'icressés, dit Henri à Liza et sans quitter son travail.

Liza n'avait pas tout dit à son frère, car les femmes ont le bon esprit de cacher bien des choses à celui qu'elles aiment, ou à leur protecteur dévoué, de peur de faire éclater des rixes terribles. Elles aiment mieux souvent endurer un affront, ou des propositions insultantes , et en souffrir seules et sans bruit dangereux.

On a compris déjà que sir Maurice, à l'insu de Henri, avait épuisé, auprès de Liza et inutilement, toutes les formules de la séduction. Le mal que le livre immoral d'un célèbre romancier a fait à l'Angleterre est incroyable. Avant l'invention de Lovelace, il n'y avait pas l'ombre d'un Lovelace en Angleterre. Un gentilhomme s'occupait de politique, se mariait à trente ans, et devenait le chef d'une nombreuse famille. Richardson a bouleversé ces habitudes patriarcales. On a vu des hommes d'État, sérieux comme leurs dimanche^, qui s'amusaient entre deux discours parlementaires, au jeu des Lovelaces, et se pavanaient, par fatuité juvénile, dans le scandale d'un procès tapageur.

A la nuit close, Henri était en rivière, et luttait avec courage contre une brise de la mer polaire qui remontait la Mersey.

Liza priait devant l'image de saint Patricli, le patron de l'Irlande, et une petite lampe, phare domestique, donnait une clarté pâle derrière une vitre ternie par le brouillard.

Elle ouvrait souvent la fenêtre au moindre bruit du dehors, mais elle ne pouvait rien voir, et elle n'entendait que le bruit sourd de la grande rivière qui descend des montagnes de Sheffield, et s'élargit à son embouchure comme un bras de mer.

Vers minuit, vaincue par le sommeil, elle s'étendit sur son grabat, sans quitter ses vêtements de haillons, rose dans une toile d'araignée, et elle s'endormit.

Trois coups donnés à la porte de la maisonnette la réveillèrent en sursaut :

— Pauvre frère ! dit-elle en se hâtant d'ouvrir, l'air de la nuit l'a blessé !

Elle poussa un cri terrible, en reconnaissant l'homme qui apparaissait comme un spectre, et obéissant à ime inspiration soudaine, elle se courba, et passant comme une gazelle, sous deux bras qui

se tendaient pour la saisir, elle courut avec une merveilleuse agilité vers la rivière et s'arrêta sur une petite planche qui servait d'embarcadère en s'allongeant sur la Mersey.

Sir Maurice avait tout prévu, excepté ce genre de défense ; il demeura quelque temps immobile et indécis. Puis il résolut de poursuivre sa tentative, en songeant que s'il perdait cette occasion, elle ne se représenterait peut-être plus; carie frère protecteur, dont il connaissait fort bien le tempérament indolent et frileux, n'était pas homme à passer une seconde nuit en rivière de Mersey.

Sous l'impression d'une fièvre quelconque, la pensée fonctionne vite. Sir Maurice 'marcha vers la rivière d'un pas nonchalant, en murmurant des paroles amies, sur une gamme douce ; mais la jeune fille, suspendue sur l'abîme de la Mersey, l'arrêta du geste et de la voix, en lui criant :

— Si vous faites un pas de plus, vous resterez seul ici, et vous rép'^ndrez de mon crime devant Dieu !

Sir Maurice, qui était membre de la chambre des communes, épuisa toutes les figures de la persuasion pour rassurer la jeune fille et lui prouver qu'il voulait être son protecteur désintéressé ; le bon sens de

la femme ne fut pas dupe des paroles mielleuses. On ne commet pas des bienfaits, avec effraction, à minuit, pensa Liza ; elle garda sa pose de défense ; elle tint toujours son bras tendu vers son criminel agresseur, et fît craquer sous ses pieds la planche vermoulue, comme pour la faire écrouler dans l'abîme et s'épargner le crime du suicide.

Sir Maurice, acharné dans son idée, par amourpropre et par amour, termina son discours avec cette péroraison :

— Pauvre Liza, vous périrez ici de misère et de faim ; votre frère est un paresseux, qui ne peut rien faire pour vous ; et moi, par charité chrétienne, je veux vous donner l'aisance, et ne vous demande aucun sacrifice. Je vous établirai à Church-street, votre frère et vous ; c'est le quartier le plus beau de la ville. Vous y exercerez l'état qui convient à une jeune fille; vous vendrez les étoffes de Dublin, les toiles de Sheffield, les satins brodés de Manchester, les fins aciers de Birmingham, et moi je ferai les fonds de ce commerce, et tout mon bonheur sera de vous voir heureuse, et hcnreuse par mes soin»^ fraternels.

— Voici mon frère ! s'écria la jeune filh', en

montrant la Mersey, dans la direction de la citadelle.

On ne distinguait encore rien, à cause de la brume, mais on entendait le bruissement d'une voile, et le murmure de l'eau divisée par la proue d'une barque qui remontait la Mersey.

Sir Maurice prêta l'oreille et tressaillit ; le protectecteur arrivait.

— Liza, dit-il, je veux vous prouver que je suis un honnête homme. Tenez, prenez ceci, et vous ne me reverrez plus.

Il jeta une bourse sur la berge, et se retira précipitamment.

Liza ne vit rien, et n'entendit rien ; elle n'écoutait que le bruit de la rivière, elle ne voyait qu'une ombre noire et confuse, qui s'avançait à l'aide du vent (fui soufflait de la mer.

Elle n'osait pourtant quitter son poste, ae peur de tomber dans un second guet-apens.

La barque se montra tout à coup, et Liza poussa involontairement un cri de joie.

A ce cri, Henri sauta sur la berge, et fut saisi de «stupéfaction en voyant sa sœur, demi-niie, les cheveux déroulé? sur les épaules, et debout sur une

frêle planche, depuis longtemps condamnée pour cause de vétusté.

îl courut à elle, et s'arrêta subitement, pour ne pas augmenter le poids qui pesait sur la planche, et lui cria :

— Es-tu folle ? Si tu passes toujours ainsi la nuit à m'attendre, tu me condamnes à ne plus sortir.

Disant cela, il heurta du pied un corps sonore, et se penchant, il mit la main sur une bourse pleine d'or.

— Qu'est-ce que cela ? demanda-t-il d'une voix tremblante.

Liza descendit, embrassa son frère, et regardant la bourse, elle dit :

— Je n'en sais rien... c'est peut-être un don de saint Patrick.

— Liza, Liza, reprit le frère d'un ton sévère, les saints ne font pas de ces miracles ; tu as laissé tomber cette bourse, et ce n'est pas un ange qui te l'a donnée; c'est un démon !

— Henri, s'écria la jeune fille, je te jure sur les cendres de notre père et de notre mère, que je ne sais rien, et que je suis aussi étonnée que toi.

— Eh bien, reprit le frère, jure aussi sur les

cendres de notre père et de notre mère que sir Maurice n'est pas venu, cette nuit, chez nous en mon absence.

Liza baissa la tête et se tut.

— Or du crime, tu me brûles les mains ! s'écria Henri au désespoir.

Et il jeta la bourse dans la Mersey.

— Oh ! cette fois, dit la jeune fille, rien ne peut plus lier ma langue ! Viens, Henri, je te conterai tout, et je rends le mauvais génie de notre famille responsable de ce qui arrivera. Dieu nous délivrera peut-être de ce démon acharné sur nous !

Elle entraîna son frère dans la maisonnette, ferma la porte à double tour, et remontant à l'origine déjà ancienne des persécutions du riche et noble voisin, elle termina son récit par l'horrible scène qui venait de se passer.

— Oh ! s'écria le frère en délire, cet homme n'a pas craint de violer dans la nuit la sainteté du foyer domestique ; je lui rendrai crime pour crime.

Et s'arrachant violemment des étreintes de sa sœur, il prit son couteau de pêche, ouvritla porte, et s'élança comme un fou furieux sur le chemin de la maison de sir Maurice.

56 THAFALGAR.

C'était un cottage entouré d'un petit mur de clôture et ombragé d'arbres sur trois côtés

Henri franchit facilement le mur en le perçant de deux larges écliancrures avec son couteau ; un molosse gardien sonna l'alarme avec des aboiements rauques, et se précipita sur lui ; il fut éventré d'un seul coup et tomba en poussant ces hurlements sinistres qui sont l'épouvante des nuits.

Cela fait, le jeune homme courut aux fenêtres des salles basses, força la moins sohde, et cherchant l'escalier au milieu des ténèbres, il se sentit saisir par trois domestiques vigoureux que les cris du chien avaient réveillés.

Malgré la plus vigoureuse résistance, il fut désarmé, garrotté étroitement, et enfermé dans une cave. Sir Maurice s'était habillé à la hâte, et, armé de deux pistolets, il descendit de son appartement, et arriva au vestibule quand tout était fini.

— Nous avons arrêté le voleur, dit un domestique, et je l'ai reconnu, c'est Henri, le pêcheur Lazy.

Luzy, paresseux, fainéant, était le surnom que le voisinage avait donné au frère de Liza.

— C'est bien, dit froidement sir 3Iaurice. Veillez sur ce malfaiteur jusqu'au jour; j'irai porter ma

plainte au King's Froctor. Éclairez le salon ; je veil lerai aussi ; les complices du voleur peuvent encore arriver.

Sir Maurice, déguisant son agitation, se promenai I dans le vestibule, et cherchait un moyen pour exploiter celte circonstance, au profil de sa passion, et sans compromettre sanoblesseàLiverpool, la ville puritaine par excellence.

Un violent coup de sonnette retentit à la grille du cottage, et l'intendant vint prendre les ordres du maître, pour savoir s'il fallait ouvrir.

Sir Maurice devina tout de suite le sexe du visiteur nocturne ; il réfléchit longtemps et donna cet ordre :

« Criez par-dessus le mur qu'on n'ouvre pas. »

— Ne mettons pas mes domestiques dans le secret, pensa-t-il; demain toute la ville connaîtrait l'histoire. Que diraient-ils, si je relâchais un voleur et un assassin, à la prière de sa sœur, une jeune tille ea haillons ? Je serais la fable de l'Angleterre.

Après une heure d'attente fiévreuse, la pauvre Liza s'était décidée à venir au collage de sir Maurice, pour connaître le sort de son frère. Une pensée dedésespoir et de dévouement avait conduit ses pas.

Quand elle entendit la voix intérieure qui lui or-

58 TRAFAL(.An.

doniiaitde se retirer, elle poussa des ciis tenibles, de ces hurlements lugubres, que les femmes faisaient autrefois retentir dans les villes prises d'assaut, à l'époque des Vandales et des Sarrasins : ces cris et ces hurlements ne furent pas perdus dans le silence de la nuit : ils frappèrent la sentinelle qui veillait à bord de la frégate VOrion, ancrée devant la citadelle. Le capitaine fut averti ;il se leva aussitôt, s'habilla incomplètement, se fît accompagner de son mate et marcha dans la direction où ces cris de détresse étaient entendus.

Ce capitaine se nommait Simon Parker ; il était âgé de trente-cinq ans et possédait toutes les nobles qualités du marin : c'était l'homme que la Providence envoie toujours à ceux qui méritent d'être secourus.

Le cri de détresse se changea en cris de joie, lorsque Liza reconnut l'uniforme de la marine et deux ofticiers qui évidemment arrivaient à son secours.

La jeune fille révéla tout le mystère de cette nuit à Simon Parker, et la vérité rayonnait dans toutes ses phrases et arrachait des larmes au brave marin. En ce nîomcnt, d'ailleurs, Liza aurait excité l'intérêt

dans ies cœurs les plus froids ; elle éUit magnifique dans sa toilette de désespoir et sous le voile de cheveux flottants jefés au hasard sur sa juidilé.

— Belle miss, lui dit le capitaine, vous avez froid, prenez ce plaid et venez à mon bord ; nous ne pouvons pas entrer à cette heure chez sir Maurice ; il faut attendre le jour ; venez me montrer seulement l'endroit précis où la bourse pleine d'or a été jetée par votre frère dans ia Mersey.

Liza, un peu rassurée par cette haute protection, conduisit les deux officiers devant la planche de l'embarcadère, et dit :

— C'est là :

Alors Simon Parker, s'adressantàson maie, lui dit :

— A l'aube, vous viendrez ici avec les quatre meilleurs plongeurs qui ont lutté avec les Indiens aux pêcheries du Coromandel, et vous les ferez travailler dans ces eaux; — et offrant son bras à la pauvre fîile : — un peu ùe patience, dit-il, et beaucoup d'espoir ; allons attendre le jour à bord.

— Ah ! mon Dieu ! s'écria Liza, en pleurant, s'ils l'ont tué, mon malheureux frère ! s'ils l'ont tué, je ne veux plus vivre, moi !

— Soyez tranquille, miss, reprit le cnpilaine; ils

n'avaient aucun intérêt à le tuer, .. au contraire,... je connais sir Maurice.

Arrivé à bord de VOrion, le capitaine installa la pauvre tille dans une cabine, et dit à son mate:

— Prenez un canot et allez tout de suite en ville, à Swan-inn, à Lime-Street ; c'est là qu'est descendue ma famille, et vous remettrez à ma sœur lebiUet que je vais vous écrire. Ne craignez pas de réveiller ceux qui dorment ; il s'agit d'une bonne action ; bâlezvous, la nuit est sur sa fin.

Rien n'est plus promplement exécuté qu'un ordre militaire.

Un peu avant l'heure où le soleil se lève, dans son pays terrestre, tout était prôt.

Au grand jour sir Maurice recevait le billet suivant, qui lui était remis par un midshipman :

«A bord de VOrion, septembre 180J.

« Le capitaine Simon Parker présente ses salutations respectueuses à l'honorable sir Maurice Abdon, et le prie de venir causer un instant avec lui, à bord deTO/'ion.

«. Son vraiment dévoué,

a SiMvX Parker. «

TRAFALGAR. Cd

Sir Maurice allait partir, et traverser la rivière pour porter sa plainte au magistrat de Liverpool et lui livrer son prisonnier. Ce billet le fit réfléchir ; il pensa que la causerie demandée à Lord de V07'iGn se liait peut-être à la scène de la nuit, et il comprit qu'il était prudent d'éclaircir ce mystère avant toute démarche. D'ailleurs il étaiî résolu, puisque les témoins manquaient, de se servir de l'arme victorieuse avec laquelle le puissant écrase le faible, l'arme du démenti.

Il se rendit donc à bord de la frégate, en préparant des réponses triomphantes à d'inévitables questions. Il essaya sa voix et contracta son visage pour exprimer la véhémence et la physionomie de l'indignation, etparut content de l'effet produit, quoiqu'il en fût le seul juge.

Le capitaine Parker vint recevoir sir Maurice à l'échelle du navire, le salua respectueusement et le pria de vouloir bien le suivre pour causer sans témoins.

Ils descendirent à l'entre-pont, entrèrent dans la chambre du capitaine et s'assirent sur des banquettes : aucun mot n'avait encore été prononcé.

— Sir Maurice, dit le capitaine, en ce nioineiit

j'usurpe un droit ; je fais une démarche qui n'est pas dans mes attributions ; mais le motif qui me guide pourra me servir d'excuse à vos yeux. Au premier mot, vous allez savoir de quoi il s'agit, et si vous croyez incompétent mon tribunal d'ami, vous m'arrêterez par un geste, et je n'irai pas plus loin.

— Continuez, capitaine, dit sir Maurice avec une émotion contenue, qui n'échappa point au jeune marm.

— Une jeune fille est venue se placer sous ma protection, reprit le capitaine... Puis-je toujours continuer ?

— Sans doute.

— Cette jeune fille est votre voisine; elle m'a raconté des choses incroyables...

— Et que vous avez crues ?... interrompit sir Maurice en souriant.

— Avant la preuve, non...

— Capitaine, dit sir Maurice, je connais cette histoire ou cette fable mieux que vous... Cette jeune fille a un frère, surnommé Lazy, un vaurien qui a voulu se faire assassin et voleur cette nuit. Sans mes domestiques, qui mesont dévoués, j'étais assassiné et volé par ce misérable ; il va être livré h la

justice d'abord et à la potence ensuite. Sa sœur est venue vous débiter des mensonges et des calomnies, pour rejeter sur moi tout l'odieux de cette affaire. Il y a beaucoup de femmes, en Angleterre, qui on fait fortune avec ce vil métier, et nos lois sont absurdes dans ces sortes de procès ; mais je suis connu honorablement, moi, et la femme qui me dénoncera comme suborneur ne trouvera pas un juge pour l'écouter.

Sir Maurice se leva comme s'il eût été convaincu d'avoir dit le dernier mot, et mis à néant toute calomnie et toute accusation.

— Sir Maurice, vous voyez en moi un homme au désespoir...

— Et pourquoi ? interrompit sir Maurice.

— Le voici... Vous allez livrer Henri à la justice?

— Ce matin même.

— Eh bien, sir Maurice, à mon grand regret, je serai forcé d'intervenir comme témoin.

— Comme témoin ! dit sir Maurice en reculant d'un pas.

— Oui, dit le capitaine d'un ton ferme. J'ai des motifs de croire que, sur le témoignage d'un officier supérieur delà marine de Sa Majesté, tout l'odieux,

tout le scandale de cette affaire retomberont sur vous.

— Capitaine, dit sir Maurice d'on ton fier, n'abusez-vous pas en ce moment de la position inviolable que vous avez à votre bord ?

Le capitaine se leva, quitta ses insignes et son uniforme, s'enveloppa d'un carrick à cinq collets, et dit :

— Sir Maurice, rendons nos positions égales, descendons à terre.

— Non, dit sir Maurice, si je me crois offensé, nous nous rencontrerons ce soir à Royal Théâtre ; notre sortie et votre changement de costume seraient remarqués par les gens du bord... Mais veuillez bien me dire comment vous vous y prendrez pour témoigner contre moi.

— Je vais vous l'apprendre, dit le capitaine... lïenri, le frère de miss Liza, a sans doute commis une grande faute en s'introduisant chez vous aux heures de la nuit, mais le sentiment qui l'entraînait n'avait pas le vol pour mobile...

— Ah ! interrompit sir Maurice avec un faux éclat de rire, une vile créature, unrascal s'introduit nuitamment dans une maison riche pour se promener l

— Pour se venger des insultes faites à une tœur, dit le capitaine. Écoutez, écoutez ! Savez-vous ce qu'a fait ce voleur ? Il a pris la bourse d'or que vous avez jetée à sa sœur et l'a lancée dans la rivière...

— Mais, capitaine, interrompit sir Maurice, c'est une fable stupide...

— Non, c'est une vérité, sir Maurice; miss Liza m'a conté la chose avec un accent de vérité impossible à feindre, et j'ai douté cependant. Au point du jour mes quatre plongeurs ont retiré votre bourse du fond de l'eau... La voilà !

Ce fut un coup de foudre. Sir Maurice ouvrit la bouche et la parole expira dans son gosier.

Le capitaine prit le ton de la bonhomie et dit en riant :

— Au reste, entre hommes, nous pouvons nous avouer et nous excuser mutuellement ces équipées de jeunesse. Voyons, sir Maurice, arrangeons cette affaire à l'amiable. Demain je mets à la voile, et je ne voudrais pas perdre toute ma journée chez un magistrat instructeur ou différer mon départ.

— 3îais, bégaya sir Maurice, j'ai besoin de... réfléchir... avant de...

— Figurez-vous, reprit le capitaine sur un ton fa-

fifi TRAFALGAU.

milier, figurez-vous l'effet que produirait ma déposition au procès !... Un jeune homme pauvre, indolent, paresseux, mais jaloux de l'iionneiir de sa famille, et jetant à la 3Iersey une bourse avec cent guinées ! la fortune d'un pêcheur honoraire ! Hippocrate était millionnaire quand il refusa la vaisselle d'argent du roi Artaxercès, et on a fait cinquante tableaux pour immortaliser cette belle action; notre pauvre pêcheur serait porté en triomphe dans tout le Lancastre en sortant du tribunal, et votre nom, sirjlaurice, ne serait pas béni.

— Tout cela n'est pas aussi clair que vous le faites, dit sir Maurice d'un ton hargneux et de l'air d'un homme qui veut faire croire qu'il cache bien des choses, mais qu'il se prête malgré lui à un arrangement ; tout cela pourrait se débattre, et à mon avantage... Passons... et terminons... Il y a chance de i^candale, c'est évident... Le torysme domine à Liverpool... j'appartiens au parti opposé... Chester me déteste... on ferait de cela une affaire politique... c'est moi qui aurais voulu assassiner mon assassin... Finissons, capitaine ; vous êtes un homme de sens, je me soumets à votre arbitrage.

— Oui, sir Maurice, c'est ce qu'il y a de mieux...

TRAFAF.GAR. 67

Écoulez ce que j'ai l'Jionneur de proposer à votre seigneurie.

— Parlez, capitaine.

— Voici : Le pauvre pêcheur ne peut plus rester dans ces parages... Miss Liza m'a lait connaître le naturel de son frère ; c'est un de ces hommes énergiques qui s'étiolent dans ces climats et qui veulent être transplantés ailleurs... Nous le déportons. IL est coupable d'ailleurs...

— Oh ! très-coupable ! interrompit sir Maurice.

— Oui, i^eprit le capitaine, et quel que soit le motif, l'action est mauvaise... Nous le déportons... En ai-je vu de ces natures indolentes et même portées au crime par horreur du travail, et qui se retrempaient et devenaient honnêtes dans nos colonies du soleil! Plantez sur la Mersey un aloès, le plus vigoureux des arbustes, et vous verrez s'il donnera sa fleur.

— C'est profond, remarqua sir Maurice.

— Écoutez, sir Maurice : lorsque l'Angleterre perdit ses colonies américaines, en ITTo, elle songea à coloniser ailleurs. Je navigue, moi, depuis l'âge de douze ans, et j'ai assisté à notre révolution coloniale. J'ai suivi le comuiodore Arthur Philips lor^

qu'il partit avec onze vaisseaux, en 1788, pour aller fonder les colonies australiennes de Botany-Hoy, de Paramatta et de Sydnpy. Nous avions à nos bords des familles de ces aloès vivants que nous transplantâmes depuis le 30^ degré de latitude jusqu'au détroit de Bass, et aujourd'hui déjà la semence poric les fruits attendus, et l'Angleterre est dédommagée de la perte de l'Amérique en créant la cinquième partie du monde.

— C'est vrai, remarqua sir 3Iaurice.

— Je suis chargé d'escorter un convoi de navires marchands, reprit le capitaine, et je pars demain ; nous ferons relâche à Cap Town, et nous poursuivrons ensuite notre route jusqu'à Sydney. Il faut une frégate iine voihère, sur cet océan, où les corsaires de France sont embusqués partout. Je me charge de tous les frais de route de miss Liza et de son frère, et votre bourse, sortie de la Mersey, se charge des frais de la transplantation de l'aloès à Sydney.

— J'ai promis de me soumettre au jugement, dit sir Maurice avec un soupir concentré.

— Croyez bien, reprit le capitaine, que j'ai trouve le seul arrangement convenable pour tous... J'attends maintenant votre prisonnier ; j'ai fait préparer

pour lui des vêtements. Ma sœur ma envoyé luui ce qu'il faut pour habiller miss Liza, et ma famille, qui est de passage à Liverpool, leur donnera l'hospitalité k tous deux jusqu'à demain... Vous réfléchissez, sir Maurice?...

— Oui... Je vois un obstacle, et très-grand, il me semble, capitaine.

— Et lequel?... Les marins aplanissent tout, excepté la mer.

— Que diront et penseront mes domestiques? demanda sir Maurice.

— Ils ne diront et ne penseront rien, si vous leur donnez une bonne récompense poiîr leur dévouement de cette nuit ; vous leur ferez ensuite la gra- .cieûseté d'un voyage à Londres, car ils doivent s'ennuyer sérieusement ici, et ils prendront pour deux constables de la marine les deux matelots qui viendront arrêter le prisonnier.

— Oui, dit sir Maurice... je crois que cela répond à tout...

Et prenant tout à coup le ton de l'extrême bienveillance, il ajouta :

— Maintenant, il ne me reste plus qu'à remercier le tribunal ; à votre retour de Sydney, capitaine,

j'espère bien vous revoir et vous compter au nombre de mes meilleurs amis.

Us échangèrent d'énergiques serrements de main à l'anglaise, et sir Maurice, reconduit jusqu'à l'échelle par le capitaine, se dirigea vers le cottage avec les deux matelots de VOtion.

Avant le milieu de cette journée, Henri et Liza étaient réunis, et pour la première fois de leur vie la joie et le bonheur avaient rayonné sur leurs visages. La nouvelle de l'expédition à Sydney mit cette joie à son comble, car l'amour des voyages lointains est dans le cœur de tous les Anglais, sans distinction de rang et de fortune : c'est ce qui a fait de ce peuple le plus grand colonisateur du globe. Pour lui, les océans sont des ruisseaux qui coulent à travers les diverses zones de l'univers anglais. Il serait temps que la France adoptât cette mode anglaise, comme elle a pris le sport, le turf, l'handicap, le thé, les gants jaunes, et autres choses si utiles au bonheur universel du genre humain.

Rien n'est beau à voir comme une flottille de vaisseaux marchands qui se couvrent de leurs voiles, dans les brouillards du Nord, et portent un peuple de colons à l'autre bout du monde, sur des landes

TRAFALGAR. 7i

désertes, où le grand soleil les attend, pour donner un supplément à la création humaine et changer une zone sauvage en nouveau foyer de civilisation ; c'est un spectacle sublime et qui fait honneur à l'homme. Ceux qui, du rivage tranquille, voient passer cette émigration flottante, sont attendris aux larmes et demandent à Dieu de protéger les femmes et les enfants qui s'amoncellent sur une planche pour traverser deux océans et agrandir le monde. Voilà ce que virent, le 20 septembre 1803, ceux qui couvi'aient la longue jetée de Liverpool. Depuis le départ des onze navires du commodore Arthur Phihps, on n'avait pas vu flottille marchande plus nombreuse et plus chargée de colons, d'ouvriers et d'agriculteurs. L'hymne de l'église d'Irlande se mêlait au choral sur les vaisseaux et remplissait l'air de notes religieuses. C'était la prière des malheureux demandant la protection de Celui qui aonne la sécurité au chemin des abîmes et le vent favorable qui conduit au port.

Sur l'arrière du vaisseau lonia, on voyait un jeune homme et une jeune fille qui montraient sur leurs visages les lignes de la ressemblance fraternelle, et se tenaient étroitement embrassés. Leurs regards.

dirigés par la même pensée, se tomiiaient sur la rive gauche de la grande rivière et semblaient envoyer un muet adieu à une cabane qui ne devait plus s'ouvrir pour eux, et qui leur était chère encore, car les souvenirs de la vie malheureuse passée en famille ont leurs charmes aussi.

Sur le sillage de VJonia courait, avec sa grâce de frégate, VOrion, qui protégeait le convoi.

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