‹ TrafalgarChapitre 4 sur 20 · LA PASSAGÈRE · texte numérisé non relu

LA PASSAGÈRE

On venait d'apprendre, à la ville du Cap, la nouvelle de Trafalgar, et l'autorité anglaise avait improvisé une fête funèbre dans les beaux jardins du gouverneur. La nuit venue, on illumina un quinconce, et soixante colons de tout rang, de toute couleur et de tout âge se livrèrent aux mélancoliques ébats de la contredanse anglaise, au son d'un orchestre dont chaque exécutant jouait ce qu'il voulait, avec cette indépendance qui caractérisait à cette époque les musiciens anglais du conservatoire des sourds.

Trente hommes et trente femmes se placent sur deux lignes et se regardent en s'accordant un sérieux

imperturbable. Un exécutant joue l'air : the Lion and the Uaicorn; l'autre, Corne ail hands ; \m troisième, Rule Britannia; son voisin, le choral Gt-eat God, what I seel et les danseurs marchent à volonté, à droite et à gauche, selon leur fantaisie, les yeux baissés vers la terre, le torse roide et les bras en balancier.

Un jeune homme, vêtu de basin blanc, coiffé d'un chapeau de manille, et montrant un col nu et nerveux, au-dessus d'une étroite cravate rouge, nouée à la Colin, regardait les danseurs, et accompagnait l'orchestre par des éclats de rire, plus harmonieux que les instruments.

A côté de ce public railleur, formé d'un seul opposant, se trouvait un autre jeune homme, trèsmodestement vêtu d'une veste et d'un pantalon de nankin, vieux de quatre saisons.

— Es-tu fou, dit celui-ci ? tu vas te faire assommer, mon pauvrcTrafalgar !

— Bah ! ils ne sont que trente ! dit l'autre, et puis ils me prennent pour un Anglais. Regarde-les, Christian ; ils ont l'air de célébrer l'enterremeat de leurs pères.

— Je crois, dit Christian, qu'il serait prudent de

remonter à bord. Je vois deux ou trois de ces danseurs qui te regardent de travers, et qui préparent leurs poings, comme s'ils allaient boxer.

— Et tu me crois manchot, pour la boxe, moi? reprit l'autre. J'étais professeur sur les pontons; laisse-les venir. Nous sommes débarqués hier; j'ai déjà perdu un jour. Je suis à jeun d'Anglais.

Comme on l'a deviné, sans doute, celui qui parlait ainsi était Tonin, àw Bucentaure . Pendant la traversée de Cadix au Cap, il avait tant de fois raconté aux passagers la bataille de Trafalgar, qu'il avait changé son nom contre ce surnom.

Avec son idée fixe d'anglophobie, notre marin de Toulon avait fini par ressembler à un Anglais, de manière à tromper un matelot de Portsmouth. Habile dans l'art mimique de la contrefaçon, il avait si souvent mis en scène les Anglais dans ses anecdotes, que les lignes de sa figure conservaient des habitudes anglaises, comme les maris finissent par ressembler à leurs femmes après trente ans de vis-à-vis conjugal. UEnglish fashion se faisait même remarquer dans son costume en basin de Manchester. Enfin, avec la facilité qu'ont aussi les Méridionaux de reproduire, par la charge, l'accent d'une

langue étrangère, il s'était fortirté dans l'anglais pendant une longue traversée de Cadix au Cap, et parlait comme un bourgeois du Kent ou du Middlesex.

En débarquant sur le môle de Cap-Town, notre Tonin, ou Trafalgar — pour conserver le surnom donné — avait déjà cbercbé querelle aux agents de douane et de la police du port, et son nouvel ami de traversée, le Danois Christian avait réussi à le calmer. Il ne fut pas si heureux, cette lois. Trafalgar voulait une bataille en mettant le pied sur le sol ennemi, et il donnait à ses éclats de rire un crescendo de plus en plus insultant.

A la fin, le plus susceptible des marcheurs de la danse mit ses deux poings à la hauteur du nez, en s'écriant, comme un cockney vulgar: Damn your eycsl

Le jeune marin toulonnais était docteur inutroque; il possédait les deux arts de l'escrime économique, la boxe et la savate ; il gratifia son adversaire de deux hlach-eyes, et, par un croc-en-jambe, il le renversa sur l'herbe. Ce double coup fut trouvé magistral, et salué par d'unanimes hourras.

— Eh bien, s'écria le marin, qui veut encore des yeux noirs ? /'en ai les mains pleines.

Si Tonin eût été trahi par son accent, il eût été assailli par la foule et aurait reçu peut-être les blackeyes qu'il offrait aux autres ; mais il fut pris pour un Anglais, et la bataille finit en commençant.

— Mon brave Trafalgar, dit Christian, tu dois être content, tu as troublé leur fête anglaise ; viens et rentrons à bord.

— Ah ! dit le marin français, il faut convenir qu'ils célèbrent très-bien! Oui, je suis content. A toutes les escales de l'Inde, tant que je trouverai des Anglais qui célèbrent quelque chose qui m'ennuie, j'en étendrai au moins un sur le bottom.

Une foule de curieux encombrait le quai du port.

On regardait un navire dévasté par les avaries, et qui transbordait des passagers sur le danois neutre, où Trafalgar et Christian étaient embarqués.

— Va voir ce qui se passe à bord, dit Trafalgar à Christian... Moi, je vais donner un coup d'œil à ce petit s/oo/) qui ferait bien notre affaire.

— Autre folie! dit Christian ; quelle extravagance trouble ton cerveau ? Tu veux voler une petite corvette comme un pick-pochet vole un mouchoir.

— Mon compatriote Mordeille m'a appris ce tour,

dit Trafalgar ; rien n'est plus aisé. Tout l'équipage du petit sloop est dans les tavernes, où il est en train de célébrer aussi. Je recrute dix matelots danois, hollandais, américains, à dix piastres par mois et leur part de prise, et, au tomber de la nuit, nous prenons le sloop, et vogue en mer. Je me fais capitaine, et je te nomme mon second.

— Ma foi, dit Christian, je me rétracte ; le coup peut se tenter.

— Et je fais une chose utile pour la France ! reprit Trafalgar... Tu connais mes devoirs d'héritier ?

— Oui.

— Regarde bien ce sloop, Christian ; il a l'air de couper l'eau, comme un cutter; il file quatorze nœuds à l'heure ; c'est sûr. Avec ça, on se moque des lourdes tortues qui sont les constables de l'océan anglais.

— Et tu ne veux plus remonter à bord, Trafalgar ?

— Non.

— Et ta caisse d'armes ? et tes colis ?

— Je n'ai besoin de rien. Je trouverai tout abord du sloop, et davantage encore sur le premier galion de la Compagnie qui tombera dans mes filets.

— Moi, reprit Christian, j'ai laissé à bord des papiers précieux, et il faut...

— Bah ! interrompit Tonin, laisse tout, comme moi, et viens recruter à Red-anchom-tavern, là loùt près.

— Impossible ! j'ai un coffret... rempli de...

— De quoi ? demanda Trafalgar.

— De lettres de ma maîtresse.

Trafalgar répondit d'abord par un éclat de rire, et ajouta :

— Mon ami, si nous songeons à nos amoureuses, débarquons-nous, et ouvrons une boutique de shif^ chandler sur le quai... Sois homme et marin, et ne sois pas amoureux. Imite-moi. Veux-tu que je te raconte ma bonne forlune de Cadix ?... Une grande dame...

— Tu me l'as contée vingt fois dans la traversée, interrompit Christian, trente fois de moins que ta bataille de Trafalgar.

— Soit, Christian ; eh bien, que mon exemple tô serve de leçon.

— Mon cher Trafalgar, je ne t'ai pas encore reconnu comme mon capitaine ; ainsi, je me donne un quart d'heui'e de congé pour aller prendre

mes bijoux et mon écrin... Où te trouverai-je ?

— A Red-anchorn, dit Trafalgar avec un geste de mauvaise humeur ; un corsaire doit renoncer à l'amour jusqu'au débarquement. Nous ne sommes pas des hommes, nous; nous sommes des loups de mer... Allons, va, et ne te fais pas attendre. Si je rencontre des veufs chez mes recrues, je leur donne dix piastres de plus.

Trafalgar entra dans la taverne et la trouva remplie d'aventuriers et de tous les vivants échantillons du genre humain et inhumain de la Polynésie. Avant de commencer les enrôlements, il voulut examiner les visages et les allures des habitués de la taverne, pour tâcher de deviner sur les physionomies les aptitudes, les caractères et les vocations.

Il commençait à peine son étude lorsque Christian entra.

— Eh bien, qu'y a-t-il de nouveau à bord ? dit Trafalgar en versant du rhum à son nouvel ami.

— Il y a du nouveau, dit Christian ; huit passagers du vaisseau avarié ont été transbordés sur notre danois, qui est en destination pour Sydney.

— Voilà tout ?

TRAFALGAR. 8i

— Oui, Trafalgar... Ah ! il y a aussi, dans les huit passagers, une passagère.

— Jeune ?

— Oui.

— Jolie?

— Que t'importe cela, Trafalgar? Souviens-toi de ce que tu as dit sur les femmes, l'amour, est. ..

— Je m'en souviens, interrompit Trafalgar, et je tiens à ce que j'ai dit; mais cela n'empêche pas de demander si une passagère est jolie.

— Eh bien, Trafalgar, alors cela n'empêche pas de te répondre qu'elle est la beauté même. Si je n'avais pas eu dans ma main les lettres de ma fiancée, j'en devenais amoureux.

— Amoureux d'une Anglaise ! fit Trafalgar avec un sourire ironique.

— Oh ! je m'y connais, reprit Christian. Ce n'est pas une Anglaise. C'est une brune avec des cheveux teints au jus d'ébénier, et des yeux qui ressemblent à des diamants noirs et lumineux, incrustés sur deux perles. C'est une Espagnole.

Le verre de rhum que tenait Trafalgar s'arrêta

sur la lèvre.

82 TUAFALGAR.

— Espagnole, dis-tu ? demanda Tonin sur le ton de l'indifférence.

— Mieux que ça, reprit Christian ; je la crois Andalouse.

— Andalouse, redit Trafalgar comme un écho. Et il devint pensif.

— Eh bien , reprit Christian, as- tu trouvé ici quelques loups de mer, à dix piastres par mois, avec part de prise?

— As-tu remarqué le costume de cette belle passagère? demanda Tonin Trafalgar.

— Oui. Elle est en costume de tropique. Une robe blanche de percale, très-propre, mais qui, la première année de votre Empire, a conservé les traditions indiscrètes du Directoire ; un fichu de crêpe nankin, et un chapeau très-léger à la Paméla. Les manches de la robe s'arrêtent à l'épaule, et laissent voir deux bras... oh ! deux bras qui m'auraient retenu par les yeux jusqu'à ce soir, si tu m'avais donné un congé plus long.

— Est-elle en pays de connaissance, à bord? demanda Tonin, toujours pensif.

— Il paraît qu'elle ne connaît personne, reprit Christian ; elle est assise au pied du grand mât, et

triste comme une madone au pied de la Croix, Ça fait peine à voir... Mais assez causé de cette femme... Voyons, mon ami Trafalgar, tu m'as converti à tes idées... songeons à des choses plus sérieuses... la nuit va bientôt arriver, et...

— Oui, interrompit Trafalgar en se levant, tu as raison... mais auparavant... je veux éclaircir quelque chose... Celte femme est un mystère...

— Que t'importe un mystère de femme, dit Christian.

— Au fond, cela m'est bien égal, reprit Trafalgar ; cependant ma curiosité veut être satisfaite... c'est l'affaire de cinq minutes perdues... laisse-moi payer... et montons un instant à bord.

— Ah! j'ai deviné ! lit Christian ; tu crois que c'est ton Espagnole de Madrid qui te poursuit à travers deux océans.

— Eh bien, remarqua Trafalgar, qu'y aurait-il là d'impossible ? Une Andalouse est capable de tout.

— Soit; j'admets que ton Espagnole, la belle Fernanda, est à bord et qu'elle s'acharne à ta pomsuite. Que feras-tu ?

— Je n'en sais rien ; je suivrai l'inspiration da moment.

84 TRAFALGAPw

— Trafalgar, je vais écrire à Toulon, poste restante, à ton mentor Donnadieu.

— Mais, Christian, je ne dois pas mettre cette femme dans la nécessité de me poursuivre jusqu'au bout du monde. Je lui dois des égards, et même de la reconnaissance ; mon devoir est de l'arrêter ici, à la porte de l'Inde, et de la supplier de ne pas aller plus loin. C'est un devoir d'honnête homme. Comprends-tu, Christian ?

— Je comprends trop.

Trafalgar prit les devants et marcha vers le quai où le trois-màts danois avait jeté son amarre. Il monta l'échelle et, arrivé sur le pont, il chercha de tous côtés et ne vil que des matelots qui faisaient des préparatifs de départ. Il y avait bien quelques passagères assises contre les bastingages, mais elles étaient d'un âge mi^ et d'un blond roux.

Il descendit à Fentre-pont et trouva toutes les cabines fermées, Christian le suivait en murmurant des paroles confuses et notées sur la gamme du mécontentement.

— Rends-moi un service, dit Trafalgar en remontant sur le ponl ; je ne parle pas le danois, et je voudrais demander au capitaine la feuille du bord.

C'est une idée, je trouverais là le nom des passagers et des passagères.

En ce moment, le capitaine semblait avoir dans sa tête tous les soucis de l'Inde. Il allait et venait de la proue à la poupe, de bâbord à tribord, examinant tout, comme un ingénieur sur les remparts d'une ville menacée d'un assaut. Il repoussait par un geste brusque ceux qui venaient l'importuner de leurs demandes, et s'arrêtait tout à coup pour consulter une carte marine déroulée sur le cabestan.

— Ah ! tu choisis bien la minute pour me faire parler au capitaine, dit Christian ; regarde-le ce brave homme. On dirait qu'il va ordonner le branle-bas, à bord d'un marchand, et qu'il cherche les grappins.

Le timonier passa, dit deux mots à l'oreille de Christian, et se dirigea vers l'arrière.

Christian fit un geste d'étonnement et regarda l'horizon de l'ouest.

— Que t'a dit le timonier? demanda Tonin.

— Nous allons déraper, et gagner le large avant le coucher du soleil, dit ChristiaCo

— Ah! fit Tonin, d'un air ébahi.

— Si Donnadieu était ici, reprit Christian, il te dirait, débarque-toi.

— Ce diable d'homme ! s'écria Trafalgar ; il est toujours là avec son Donnadieu ! Eli bien, soit; dé^ barquons-nous.

— Maintenant, dit Christian, je ne puis me débarquer, moi, sans faire mes adieux au capitaine... attends-moi une minute.

— Pas plus, fit Tonin ; deux minutes encore, et je change d'idée.

Ce court délai expiré, Christian rejoignit Trafalgar. Après un préambule très-obscur, il lui dit :

— Je ne puis pas partir, débarque-toi seul.

— Bon ! je comprends, dit Trafalgar. La belle passagère t'a donné dans l'œil. Voilà les amis ! Eh bien, j'écrirai à ta liancée de Copenhague, moi...

— Trafalgar, tu es à mille lieues de la vérité, dit Christian d'un ton amical.

— Rapproche-la donc, ta vérité.

— Impossible.

— Alors, je reste, fit Trafalgar; et il s'assit sur un rouleau de cordages.

La cloche du navire sonnait le rappel pour les retardataires. On appareillait.

— Encore une fois, dit Christian, tu ne veux pas partir, Trafalgar?

Le marin de Toulon répondit en lançant un regard de colère au jeune Danois.

Christian haussa les épaules et siffla l'air du départ de son pays.

Le soleil éclairait horizontalement le pont du navire, et une figure radieuse se levait à récoutillè comme l'étoile du soir.

La belle passagère montait avec lenteur, et, quand l'apparition fut complète, le jeune Toulonnais la dévora des yeux, et dit tout bas : C'est elle !

Les yeux troublés par l'émotion et une pensée fixe ne voient pas toujours très-clair et nous montent souvent. Toutefois, il faut dire que les traits, la taille, et les gracieux contours du corps de la belle passagère rappelaient assez bien l'Andalouse de Cadix. Le hasard s'amuse parfois comme un esprit railleur.

A mesure que la jeune femme se rapprochait de Tonin, la ressemblance diminuait, mais elle était encore assez forte pour servir de trait d'union entre un ancien amom' et un nouveau.

On entendait le jeu de la brise dans les voiles, le frétillement des flammes aux cimes des mâts et le murmure joyeux de la prôue qui divisait l'eau.

Trafalgar seul n'entendait rien ; il ne hu restait d'autre sens que celui de la vue, et ses yeux tombés sur la belle étrangère ne s'en étaient plus détournés.

Une main toucha son épaule et le fit tressaillir ; une voix lui dit : Écoute Trafalgar ; un signe de la main lui dit, viens.

Il se leva, et suivit Christian à l'arrière.

— Écoute, ceci est sérieux, dit le Danois au Toulonnais; tu sais que les amiraux ne lisent leurs dépêches qu'en pleine mer...

— Après ? dit Tonin d'un air distrait.

— Je puis te dire mon secret à présent... Mon devoir était de rester à bord, comme le tien était de te débarquer. Nous sommes en mer, il n'est plus possible de rompre notre association. Le capitaine a besoin de tous ses hommes. Il y a des dangers à courir...

— Quels dangers? interrompit brusquement Trafalgar. Nous naviguons sous pavillon neutre.

— Iln'yapasdeneutre,repritChristian,pourSaka, le terrible forban de Sainte-Marie de Madagascar. Le bandit a repris la mer... tu ne m'écoutes pas?

— Oui, oui... je t'écoute... elle a disparu... Oui, ce n'est pas une Anglaise ; quel bonheur I

TRAFÂLGAR. S9

— Eh ! que dis-tu de ce forban ?

— Bah ! je me moque bien des forbans et de tous les sauvages de Robinson!... C'est égal! merci, mon brave Christian ; pardonne-moi ; je t'ai soupçonné un instant de trahison.

— Et tu ne regrettes pas le sloop que tu voulais prendre ? dit Christian.

— Nous prendrons celui du forban, reprit Trafalgar.

— Descends-tu à la cabine? le soleil est couché.

— L'autre aussi, dit Tonin ; moi, tu connais mon habitude ; voilà mon lit, en mer, un matelas de voile sur le bois du pont; bonne nuit, Cliristian.

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