L AMOUR SOUS LE TROPIQUE
Quand le soleil se lève sans nuages sur les solitudes de l'Océan, tous les passagers montent sur le pont, comme pour saluer le Dieu yisible qui les délivre des périls de la nuit,
La belle passagère reparut alors aux yeux de Tonin; elle avait revêtu, comme toilette du malin, une robe d'indienne à ramages à la mode de l'époque dans les colonies. Ses beaux cheveux étaient couronnés d'un madras noué à la créole, et une ombrelle inclinée sur l'épaule éclipsait à demi sa beauté.
Tonin Trafalgar ne regardait pas le soleil levant ; il ne détourna pas même ses yeux pour répondre au salut de Christian qui s'était approché de lui.
TRAFALGAR. dl
— Eh bien, je l'apporte une nouvelle, dit le Danois pour attirer sur lui l'attention de Trafalgar .
— Bonjour, Christian, dit-il d'un air distrrùL.. Quelle nouvelle m'apportes-tu ?
— Je viens de causer avec le capitaine...
— Ah! fitTonin; tu sais quelque chose de cette femme ?
— Je sais tout.
— Parle vite, Christian.
— Elle est mariée.
— Impossible ! dit Trafalgar en tremblant ; son mari serait à bord.
— Il y est...; mais depuis quatre jours il n'a pas quitté sa cabine. C'est un de ces passagers qui sont abattus par le mal de mer depuis le départ jusqu'à l'arrivée. Le plancher des vaches leur rend la santé.
— A-t-on vu une chance comme la mienne ? dit Tonin en donnant un coup de poing au bastingage ; elle est mariée !... et avec un Espagnol !
— Non, avec un Anglais, qui s'est fait inscrire au rôle d'équipage sous le simple nom d'Henri.
— Avec un Anglais! dit Trafalgar... Eh bien, tent mieux !
Et il se plongea dans ses réflexions.
— Christian, dit-il après un long silence ; sais-tu ce que les Anglais ont fait au pays où nous allons ?
— Non, Trataigpr.
— Je le sais, moi... J'ai déjà navigué, comme mousse, dans ces parages, avec le commandant Baudin... Nous avons découvert et fondé les colonies auxquelles nous avons donné des noms français. Deux grands golfes ont reçu les noms de Bonaparte et Joséphine. L'île des Kangourous, qui a soixante et dix lieues de circonférence, a perdu ce nom sauvage; elle a reçu celui de Decrès, notre ministre de la marine. Ajoutons les deux presqu'îles Cambacérès et Fleurieu, et les trois caps Turenne, Brune et Berthier. Nous avions baptisé de notre sang ces colonies australiennes, et les Anglais leur ont donné d'autres noms, en nous les enlevant...
— Mais quel conte me fais-tu là? interrompit Christian.
— Attends donc, reprf: Trafalgar... Par représailles, je vais faire une chose utile à la France ; j'enlève au mari de la belle passagère sa colonie, et je la nomme madame Tonin.
— Tu appelles cela une chose utile à la France?
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dit Christian ; c'est tout simplement une action infâme que tu ne commettras pas.
— Mais toi, Cliristian, tu n'éprouves pas, comme moi, les besoins de la vengeance ; tu n'as pas vu ton vaisseau périr à Trafalgar ! tu n'as pas ramé six ans ï-nr les pontons !
— Et il faut alors, reprit Christian, que le pauvre mari paye les frais de la guerre !
— Et il en payera sa part, en attendant les autres. Tout Anglais est mon débiteur... vois-tu; chaque petite vague qui se brise contre le navire semble prononcer le nom de Trafalgar, et vous autres, vous avez commis la faute de me rebaptiser avec ce nom, si bien qu'il m'accompagne partout, et met mon irritation à l'état chronique, comme une fièvre d'accès prise à Madagascar.
— Mon ami, dit Christian, j'ai vingt-quatre ans comme toi ; mais je suis ton aîné par la raison ; tu es du Midi et je suis du Nord. Je veux mettre de la glace dans ton cerveau brûlé et remplacer Donnadieu.
Tant que tu voudras faire des folies raisonnables, comme celle d'enlever une corvette anglaise, je serai ton second ; mais quand tu voudras enlever à son
Dîari une femme, sous prétexte qu'elle est une colonie anglaise, comme l'île des Kangourous, je t'arrêterai ; et, si tu t'obstines, je t'enverrai promener au midi, et je passerai au nord en te disant un dernier bonsoir.
— Enfin , dit Trafalgar , veux-tu m'empêcher d'aimer cette belle Espagnole ?
— Non, mais à distance. Point de scandale à bord. Le capitaine est un puritain enragé. S'il devinait que tu veux commencer une intrigue avec une femme mariée, sous pavillon danois, il te débarquerait sur une île déserte comme un pestiféré contagieux.
— Ce capitaine ne sait donc pas ce qui est arrivé à saint Eustache ? demanda Trafalgar.
— Qu'est-il arrivé à ce saint ?
— Un capitaine de vaisseau lui enleva sa femme. C'est mon compatriote l'abbé Laurent, de Toulon, qui le raconte dans son livre de cantiques; ce capitaine dit à saint Eustache :
Embarquez-vous et traversons les mers.
Parmi ces eaux je me sens tout en flamme; Au premier port, malgré tes pleurs amers, En débarquant je veux ravir ta femme (1).
(1) Cautiques de l'abbé Laurent, de Toulon; Paris, chez Victor Sarlit, libraire, rue Saint-Sulpice, d. 25.
— Trafalgar, dit Christian en haussant les épaules, tu es un enfant ; tu n'es un homme que dans une bataille. Encore si tu te contentais d'être un enfant!... mais l'amour te fera perdre la tête et oublier ton devoir. Quatre mois de traversée vieillissent l'amitié. Nous sommes donc de vieux amis. J'ai le droit de te parler en frère... Tu ne m'écoutes pas... tu t'obstines à regarder cette femme...
— Oh! tu veux aussi m'ôter cette satisfaction innocente ! interrompit Tonin ; mais tu ne connais donc pas ma vie ? Six ans de pontons ; une bataille affreuse ; le bonheur entrevu un instant ; un mariage rompu par devoir ; une jeunesse ardente perdue sans amour : est-ce vivre ce que j'ai fait jusqu'à présent ? Sois juste. Laisse-moi au moins regarder cette femme lorsqu'elle ne me regarde pas.
— Ah ! elle te regarde ! fit Christian sur un ton ironique.
— Oui, et avec des yeux espagnols qui me rappellent ceux de Cadix.
Christian haussa les épaules en les m.ontrant à Trafalgar par un demi-tour vers tribord.
Resté seul, le marin de Toulon ne garda plus de réserve ; il prit la pose de l'extase immobile, et,
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dans le cercle démesuré que l'Océan traçait autour du navire, il ne vit plus qu'une femme, une idole sainte encadrée par l'infini.
Au reste, il ne se trompait pas dans l'expansion de cette fatuité méridionale qui avait mis en fuite Christian. La belle passagère semblait prendre quelque intérêt au vif entretien des deux jeunes gens, elle cherchait à en deviner le sujet en examinant les gestes, et, dans les ennuis profonds qui paraissaient l'absorber, elle trouvait une distraction à cet espionnage innocent.
Quand cet entretien fut interrompu, elle n'osa plus soutenir les regards fixes de Trafalgar, comme s'il y avait eu péril pour elle, et, se levant avec lenteur, elle marcha vers l'échelle de l'entre-pont et disparut.
Tonin n'avait plus rien à voir; il ne lui restait plus que le spectacle de l'infini, le néant.
Il se leva aussi, mais avec une idée qui se rattachait encore à la jeune inconnue. Il avait dans sa petite bibliothèque portative un petit livre trèsprécieux pour la circonstance, c'était le Nuevo guia de conversGciones en francés y espanol para uso de los viageros. En se livrant à l'étude de Pardal, notre
jeune marin pouvait se perfectionner, en peu de jours, dans les délicatesses et les élégances de la belle langue espagnole, langue qu'il connaissait déjà passablement.
A dater de ce moment, il ne sortit plus de sa cabine qu'après le coucher du soleil, et il se réjouissait d'avoir pris cette détermination héroïque en se rendant compte à lui même des progrès merveilleux qu'il faisait chaque jour dans l'espagnol.
Un incident maritime interrompit les études de Trafalgar.
Le navire remontait vers le nord et voguait par le 28^ degré de latitude, en se dirigeant vers Sainte- Marie de Madagascar, où il devait relâcher, lorsque la vigie signala une voile à l'horizon.
Le capitaine déroula sa lunette d'approche, et, appliquant son œil droit à la lentille, il fit un mouvement brusque et laissa échapper un juron danois.
— Le bandit a mis le cap sur nous ! dit-il à voix basse.
Et, se retournant vers un groupe de marins, il leur dit :
— C'est le moment !
La brise qui soufflait du canal de Mozambique
favorisait le pirate ; il arrivait comme tin oiseau de proie en déployant toute l'envergure de ses voiles ; et à bord du navire marchand, quelques hommes, plus résignés que braves, préparaient des armes de pacotille pour recevoir le formidable ennemi.
Les passagers industriels, appartenant à diverses nations, s'étaient réfugiés avec les femmes dans les profondeurs de la cale, où l'arme de la prière était leur seule défense, leur seul espoir.
La belle passagère était montée sur le pont ; un jeune homme l'accompagnait, celui qui passait pour son mari. On n'aurait pu reconnaître en lui l'indolent pêcheur de Liverpool et de la Mersey. L'imminence d'un extrême péril venait de guérir Henri du mal de mer, et la chaleur du tropique, jointe aux vivifiantes émanations de l'océan Indien, avait soudainement renouvelé l'apathique jeune homme en lui infusant une vigoureuse organisation.
Tonin Trafalgar, voyant les indécisions du capitaine marchand, se fit amiral et inspecta d'abord les armes, et, les trouvant toutes avariées, il les jeta par-dessus bord, et, courant à l'entrepôt des colis, il apporta son arsenal de guerre, acheté à Cadix. C'était une belle collection de carabines de Séville,
avec des platines à ressorts flexibles et doux, et des pierres au tranchant effilé comme des lames de rasoir. Les pistons n'étaient pas encore venus.
Il chargea lestement ces armes et les assujettit sur le bastingage, à tribord, comme une batterie sur un rempart.
— Ceci est pour moi, dit-il ; à Toulon, avec des fusils qui ne valent pas ces carabines, nous tuons des fifis au vol. Il m'en reste quatre à donner ; que les bons chasseurs se présentent.
Un jeune passager se présenta d'un air résolu, fit un signe de tête, prit une carabine et un paquet de cartouches, et choisit son poste sans dire un mot.
C'était un Anglais nommé Asthon; il venait de faire la plus rude et la plus merveilleuse des campagnes ; c'était un des trois survivants des quarante Européens qui avaient accompagné, en 1805, l'intrépide et malheureux Mungo-Park dans sa seconde expédition vers le Niger. Tombé malade aux environs de Sego, il fut abandonné par ses compagnons, qui le crurent mort. Une femme prit soin du pauvre agonisant et le sauva avec les remèdes du pays. Asthon, n'osant pas se fier aux hasards d'un voyage sur la route de Tombouctou et d'Haoussa, remonta
les rives du Niger, et, après quarante jours de marche à travers des périls sans nombre, il atteignit Jonkakonda, près de Kayée, d'où partit l'expédition. Ce personnage historique n'avait pas osé rentrer en Angleterre, il se regardait comme déserteur par un scrupule exagéré. C'était d'ailleurs un jeune homme de famille, un élève d'Oxford, entraîné par ses études vers les émotions des voyages lointains.
Tout en s'occupant de ses préparatifs de défense, Trafalgar ne perdait pas de vue la belle passagère, et il trouva même ce moment très-opportun pour écîaircir un point encore douteux pour lui.
Il s'approcha du compagnon de la belle passagère et lui dit avec la familiarité qu'excusait la circonstance :
— She is very courageous; elle est très-courageuse.
— Very courageous, répondit le jeune homme.
— Your wife ; votre femme, reprit Trafalgar en appuyant sur le dernier mot.
— i¥f/ tvife, fit l'Anglais,
— But with her husband; mais avec son mari, ajouta Tonin.
Le jeune Anglais fit Un geste affirmatif, accompagné d'un sourire.
Un coup de canon retentit dans l'immensilc ; un boulet s'éteignit en sifflant, à dix pas du navire.
— Oui, c'est bien son mari, dit Tonin en luimême, et il n'entendit pas la voix de bronze du forban qui ordonnait au navire de s'arrêter.
Ce fut Christian qui lui montra un léger nuage de famée bleue qui courait sur l'Océan, et lui dit.
— Si le capitaine ne fait pas carguer les voiles, ce pirate va nous couler bas.
— Tiens! regarde-la, dit Tonin ; elle s'appuie sur le bastingage, comme elle se mettrait au balcon pour voir ce qui se passe dans la rue... Je vais la prier de descendre aux cabines.
Et, ravi de trouver une occasion si naturelle d'adresser la parole à la belle passagère, il la salua respectueusement et il lui dit en espagnol.
— Y'o tengo que hacer à uated una sûplica... J'ai une prière à vous faire...
La jeune femme interrompit Tonin, et, avec un sourire charmant, elle murmura en anglais une phrase confuse qui signifiait.
Je ne comprends rien à votre langue; je suis Anglaise.
Tonin, foudroyé par cette révélation, exhala son
désespoir en pur anglais, et la jeune femme répondit par un cri de joie en disant :
— What hoppiness! Youare my Countrymanl Quel bonheur ! vous êtes mon compatriote !
Un second coup de canon éclata, et Christian accom'ut vers son ami, en lui disant.
— Es-tu complètement fou?
— Elle est Anglaise ! dit Trafalgar en se laissant entraîner par Christian vers la batterie de carabines établie à tribord.
— Il n'a tiré qu'à poudre, cette fois, dit le capitaine à Trafalgar ; il ne veut pas noyer le navire, il veut le prendre. Par bonlieur, le venta sauté au sud et contrarié la coquille du bandit.
— Elle est Anglaise ! dit Trafalgar.
— ïllle est voleuse ! reprit le capitaine ; elle n'est d'aucun pays.
— Sacrebleu! s'écria Trafalgar en rugissant de rage; faites carguer les voiles, capitaine, et mettre le grand canot en mer. Ce bandit me rend un fameux serxice en ce moment : c'est le bon Dieu qui l'envoie pour m'empêcher de devenir fou en pleine mer !
Le capitaine obéit comme un simple mousse à l'ordre de Trafalgar.
TRAFALGAR. lOà
— Tiens, dit Christian à son ami, voilà M. Lagnier, un industriel établi à Madagascar, qui te donnera des renseignements sur le forban Saka.
— Voyons, dit Trafalgar.
Et il ajouta en sourdine :
— Elle est Anglaise!
Lagnier, pâle comme un agonisant, salua Trafalgar et lui dit :
— Le forban adouze Malais d'équipage ; il est armé de deux petits canons à l'avant. Le comptoir anglais de Sainte-3Iarie, qui dépend de la riche maison Palmer de Batavia, promet quatre mille piastres au capitaine qui prendra le bandit...
— Et personne n'a gagné cette prime encore ? remarqua Christian.
— Ça se comprend, reprit Lagnier ; le bandit a choisi pour repaire une crique de l'écueil de Bnssas, à l'entrée du canal de Mozambique : c'est un nid de
' tempêtes à cause des courants continuels qui descendent du cap Saint-Sébastien ou qui remontent de la ligne du Capricorne, où se trouve l'écueil de Bassas. Les gros navires ne peuvent s'approcher du repaire, et le bandit se moque des embarcations,
iU TRAFALGAR.
— A-t-il fait du mal aux Français ? demanda Trafalgar. .^
— Ah ! je crois bien ! reprit Lagnier ; il a détruit une colonie française qui donnait les plus belles espérances, la colonie Rougemont, au fond de la baie Saint- Augustin. Les Français avaient fait alliance avec les Sakalaves, qui sont les ennemis éternels des Ovas, et qui ont toujours aimé la France, depuis Dupleix, et le bandit a étouffé cette colonie dans son berceau ; il craignait la puissance de son avenir. Un jeune colon français, l'intrépide Fortuné Albranb, a continué l'œuvre de Rougemont, à Madagascar, dix ans après, avec l'aide des Sakalaves. II voulait détruire les fièvre endémiques, en changeant en plaines de riz les marécages formés par les courants d'eaux stagnantes, du côté de la baie Saint- Augustin. Il a succombé au labeur : son nom mérite d'être exhumé de l'oubli, en ce moment où la France s'occupe enfin de Madagascar.
— Oh ! dit Trafalgar exalté, cela me rappelle la belle proclamation de la vigie du Victory !.... L'Angleterre non.... la France compte que chacun fera
son devoir.... Oh ! le grand nom de France, prononcé au milieu de l'Océan, fait tout oublier et ramène
tout à lui !.., Je ferai quelque chose d'utile pour la France avant la nuit, je vous le jure, mes camarades, et secondez moi.