LE PIRATE
A l'heure des grands périls, l'homme résolu qui garde sur son visage la fraîcheur de son teint, et sur ses lèvres la fermeté de la parole, exerce une domination souveraine autour de lui ; c'est le forte virum dont parle Virgile : on le regarde, on écoute, on obéit.
C'est qu'il ne s'agissait pas ici d'un de ces dangers vulgaires qui sont des jeux sur la terre ferme. A bord du navire danois, tout le monde connaissait les terribles histoires des pirates africains et malais; on savait que ces éperviers de la mer égorgent avant la rapine; on savait que ces bandits fauves, n'ayant point de lettres de marque comme les corsaires, in-
cendient un navire, car ils ne peuvent le vendre après le pillage, et que les passagers échappés à la tuerie périssent sur ce bûcher immense, au milieu de l'Océan.
Jamais plus beau théâtre n'avait été préparé par la nature pour encadrer un drame de sang, où l'amour, qui ne perd jamais ses droits, s'était aussi réservé un rôle. L'Océan circulaire semblait n'avoir d'autres limites que l'infini ; il était bleu comme la Méditerranée, et une brise intermittente troublait à chaque instant sa surface en soulevant de petites vagues d'écume qui roulaient des étincelles de soleil.
Deux coquilles s'agitaient dans cette solitude immense couronnée par un dôme sans fin. Le soleil regardait. Il n'y avait pas d'autre spectateur.
Le marin de Toulon leva les yeux vers la croix du drapeau du Danemark, et dit tout bas le verset des marins provençaux en détresse : « Mon Dieu! je remets mon âme entre vos mains (1). »
Ce devoir accompli, il releva fièrement la tête et cria en deux langues, sur le ton du commandement :
(1) In manus tuas, Domine, commendo sptritum nieum.
408 TRAKALGAR.
— Que ceux qui ont peur descendent. Je ne veux avec moi que des crânes et des brûlés (1) !
Une pantomime énergique expliqua celte proclamation à ceu.c qui ne comprenaient pas l'anglais et le français.
Vinrent se ranger autour de lui, le capitaine, l'ami Christian, Asthon, le compagnon de Mungo Park, Henri, la belle passagère, et un jeune et doux Allemand nommé Albertus Sommer, qui charmait les veillées du bord en chantant des lieders de sa composition.
Les matelots se promenaient sur le pont. La mer était arrivée au calme plat, et avait pris la teinte de saphir. Le pirate avançait avec lenteur vers le vaisseau immobile : on distinguait déjà les brigands fauves qui le montaient, et leurs contorsions de mandrilles attestaient une joie féroce, celle que donne la soif du sang et du gain. Un navire marchand est pour ces démons une proie si facile à saisir !
Tonin se pencha vers l'oreille de Christian et lui dit:
(1) Le mot crâne n'est plus depuis longtemps dans la circulation ; c'était ITiomme courageux par excelieuce et ne cherchaut que le danger.
TttAFALGAK. lOtf
— Jamais une femme n'a aimé son mari comme
celle-là. C'est affreux avoir !
— Ah ! dit Christian stupéfait ; tu choisis bien ton moment pour faire ces remarques !
Tonin n'écouta pas.
— Va lui ordonner de ma part de descendre à sa cabine, dit-il... va donc.
Christian transmit l'ordre, et rapporta cette réponse :
— Elle veut être tuée à côté de son mari , elle ne descendra pas.
— Tu vas voir, dit Trafalgar, en contenant sa fureur.
Il s'approcha de la jeune passagère, et l'ordre, avant le premier mot, expira sur ses lèvres : il fut désarmé par un regard céleste et un sourire calme qui contrastaient singulièrement avec les sombres inquiétudes de la situation.
11 y avait aussi dans ce regard un de ces rayons magnétiques qui partent du cœur des femmes et font luire une promesse d'amour, et provoquent une déclaration chez l'arLoureux le plus timide. Quelle est donc, pensait le jeune marin, cette mystérieuse créature qui, par dévouement conjugal, se résigne
no TRAFALGAR.
à se faire tuer à côté de son mari, et qui semble me dire avec la langue des yeux : Aimez-moi, je vous aimerai !
Cette scène eut la durée de l'éclair ; mais Trafalgar l'aurait prolongée, si Christian n'eût fait entendre le cri du devoir en l'arrachant à sa contemplation pour lui montrer le pirate à portée de carabine. Le même geste fut fait par la belle passagère dans la même direction,
— Corne ait hands ! comme dit la chanson des marins, s'écria Trafalgar ; venez tous, matelots, venez tous, mes amis. Prenez ces haches, et, siles panthères grimpent, coupez-leur les griffes sur cet abattoir.
Et, reprenant son air joyeux, il dit à Christian :
— Sais-tu pourquoi les paysans de Toulon sont si adroits à la chasse?
— Non, dit Christian.
— C'est parce qu'ils sont pauvres. La charge d'un fusil coûte deux sous ; il ne faut pas la perdre. Voir et tuer, c'est la même chose pour eux,
11 prit une carabine, l'arma, lit le signe de la croix, et pressa la détente.
— Merci, saint Eutrope ! dit-il ; c'est un mort qui commence la douzaine.
TRAFALGAR. m
Des miaulements de tigres répondirent, à bord du pirate, au premier coup de feu.
— Ohé ! de la tartane ! leur cria Trafalgar, comme s'il avait chance d'être compris. — Ohé ! hestiaris d'aou négue-chin! c'est moi qui vous crie amock (1) !
Le pirate avançait toujours sur le navire danois, qui ne semblait être défendu que par un seul homme. On voyait à l'avant l'équipage des bandits de mer ; ils étaient entassés comme des panthères noires dans une cage sans plafond.
Avec une adresse et une rapidité sans égales, Tonin fit feu de toutes ses carabines, coup sur coup, et, prenant dans son arsenal de Cadix une de ces épées espagnoles finement trempées et terribles comme de longs poignards, il fit un signe à ses compagnons et descendit dans le grand canot.
Asthon, Sommer, Christian et Henri le suivirent; trois matelots, descendus aussi, se jetèrent sur les rames, et le canot prit son vol dans la direction des forbans.
(1) Négue-chin est la plus grande insulte qu'un marin provençal puisse adresser à un bâtiment.
Amock est le cri du Malaisien, lorsqu'il s'élance dans les rues, armé de deux cricls; pour tuer ceux qu'il rencontre. C'est le chien hydropliobe de l'Iude.
112 TRAFALGAH.
Les bandits qui avaient écliappé aux dôcliarges de Tonin prirent leurs arcs et leurs flèches empoisonnées, pour résister à l'abordage; mais la voile du canot, roulée à la proue, amortissait la pointe des armes sauvages, et le pirate fut accosté en un clin d'oeil. Tonin s'élança le premier en criant amock, par dérision, et ses compagnons le secondèrent si bien, qu'à la première furie de l'abordage, tous les bandits furent renversés sur le pont, comme par un ouragan de l'équateur.
Des cris de joie et des applaudissements se firent entendre à bord du navire danois. Tout le monde était alors sur le pont. Il n'y avait plus de danger.
Sur l'ordre de Tonin, les trois matelots jetèrent à la merles cadavres des bandits, et le petit navire fut remorqué par le canot, et lié ensuite à l'arrière du danois.
Trafalgar remonta le premier, tout dévasté parla bataille, et, parvenu au plus haut degré de l'échelle de bois, il faillit expirer dans son triomphe; deux bras de femme l'étreignirent, et m\ baiser de feu brûla sa joue : c'était la belle passagère qui ccuronuaitle triomphateur.
TRAFALGAR. HS
Henri suivait Tonin, et la jeune femme se jela dans ses bras en s'écriant :
— Mon bon frère ! mon cher Henri !
Ce mot de frère rendit à Tonin la force qu'il venait de perdre dans une étreinte si douce et si inattendue, il prit vivement la main de Henri et lui dit :
— C'est votre sœur?
— Oui, répondit la jeune femme ; je suis sa sœur. A présent, ce serait un crime de mentir devant vous qui nous avez tous sauvés, après Dieu.
Les passagers, le capitaine en tète, étaient accourus pour serrer les mains de Trafalgar, et le jeune marin avait l'air de ne pas comprendre le sens des félicitations qu'on lui prodiguait, il ne se souvenait plus de sa victoire; trois mots : c'est sa sœw\ flottaient sur ses lèvres et occupaient seuls son esprit. Tout à coup une autre pensée vint l'attrister dans sa joie. Cette femme était Anglaise, son frère était un ennemi de la France ; il avait pour compagnons de victoire deux Anglais, deux hommes dont il fallait serrer les mains avec toute l'effusion de l'amitié. Comment pouvait-il concilier sa position nouvelle avec ses serments de Trafalgar et de Cadix? quelle lettre de mensonges devait-il écrire à Donnadieu ?
Le capitaine et les passagers s'alarmèrent de cette immobilité rêveuse, et ce cri général s'éleva autour de Tonin :
— Ëtes-vous blessé?
Le jeune marin sembla se réveiller en sursaut, et dit en souriant :
— Bah! dans une bataille, il n'y a de blessés que les maladroits.
— Je ne manque pas d'adresse, moi, cependant, dit Astlion, qui arrivait en montrant une blessure sur son bras nu.
— Ab ! mon Dieu! s'écria Tonin.
— Ce n'est rien, dit le jeune Anglais.
— C'est la mort, reprit Trafalgar.
Et, saisissant le bras d'Asthon, il suça énergiquement la blessure, demanda du feu au coq, la cautérisa, remplit sa bouche de rhum, le rejeta dans la mer, et dit :
— Maintenant vous êtes sauvé.
Tous les témoins de cette scène battirent des mains.
Trafalgar réfléchit un instant, et se dit à lui-même : Métisu la bugado (1)!
(IjOn peut siûon traduire, du moins paraphraser aicsi cette
Il avait sauvé la vie à un Anglais!
Le combat que Tonin se livrait à lui-même, avec ses SCI upules et son amour, était plus terrilile c[ue celui du pirate, et il résolut d'attendre le calme de la solitude pour découvrir le remède moral qui donnerait le repos à sa conscience s'il ne pouvait éteindre son amour.
Le capitaine, ivre de joie et de rhum, l'entraîna vers la table qu'on venait de dresser sous une tente et que sa générosité avait chargée detoutes les boissons des deux mondes. Là, matelots et passagers célébraient la fête de la victoire ; le pilote même avait abandonné le gouvernail, car le calme plat régnait toujours, et le navire était immobile comme une île de bois.
locution du Midi : Encore du linge sale que /envoie ù la lessive! Les Piovençaux et les Gascons de Levassor disent : Bayasse, troun de 1er, sandis, cadedis ; mais les comte de Forbin, les bailli de Suffien, les Infernet, les Vergniaud, le» Montesquieu, les Girondins, ne se servaient pas de ces dictons stupides. Quand ils employaient, par habitude, les langues populaires de la Provence et de la Gascogne, ils leur empruntaient ce qu'elles ont de plus orii'inal dans leurs expressions. Ayant la prétention de mieux connaître mes compatriotes que Levassor et quelques vaudevillistes, j'ai voulu essayer de peindre, dans cette histoire, un de ces vrais marins provençaux, qui, par leur intelligence naturelle, ?p ?nnt civilisés eux-mêmes en grandissant. Les types ne manquent pas.
116 TUAFALGAR.
Après un crépuscule très-court, la nuit tomba brusquement, et les grandes constellations de l'Inde embrasèrent le ciel en se reflétant dans la mer. Le bain parfumé de l'Océan purifiait nos jeunes marins des souillures de la bataille, et le capitaine leur préparait sur la dunette un large festin, éclairé par la Croix du S'wrfet son cortège d'étoiles. Le ciel semblait rendre le jour à la terre après le coucher du soleil.
A ce festin on prodigua les toasts, et le jeune Trafalgar, sobre comme tousles Provençaux, se vit contraint à sortir de ses habitudes de modération pour ne pas désobliger ses convives. Sa tête méridionale, déjà volcanique de sa nature, n'avait pas besoin d'un supplément de libations ; elle brûlait du feu de toutes les ivresses quand le dessert arriva.
Il était assis à côté de la belle Irlandaise, et plus que jamais il avait oublié l'Angleterre, ses serments, ses scrupules et son ami Donnadieu ; il parlait pour la première fois cette langue de la passion qui, dans la forme anglaise, a des douceurs ineffables, comme si la rudesse saxonne empruntait la mélodie ilalienne au répertoire de l'amour. Il aurait gardé un respectueux silence devant la femme de Henri, son compagnon d'armes, mais il n'avait plus
de réserve à garder auprès d'une jeune fille maîtresse d'elle-même, qui prêtait aux déclarations passionnées une oreille complaisante et semblait même les écouter avec ravissement.
Un nouvel incident vint encore troubler la conscience de Trafalgar et verser du fiel dans la coupe où il savourait le doux vin de Constance à côté de l'adorable Liza.
Asthon, le compagnon de Mungo-Park, prit la parole et dit :
— Versez du porto.
Lo capitaine remplit les verres du vin chéri des Anglais.
— Mes amis, reprit Asthon, je propose un toast à la vieille Angleterre!
Tous les convives se levèrent, excepté Trafalgar.
— Notre glorieux ami n'a pas entendu, dit la belle passagère.
Et ses yeux, amoureusement tournés vers Tonin, semblaient lui dire :
— Levez-vous, et il se leva.
Asthon eut l'air de ne pas remarquer cet incident, et il poursuivit ainsi :
— Je bois à l'Angleterre colonisatrice ; celle-là est
l'amie de tout le monde. Au moment où ses flottes combattaient sur les mers, une petite armée de quarante soldats civilisateurs, commandée par Mungo- Park, traversait l'Afrique intérieure pour étudier le cours du Niger et rendre service à la science universelle et aux besoins commerciaux de tous les pays. Cette campagne est la plus glorieuse et la plus terrible que l'homme ait jamais entreprise; il a fallu parcourir des solitudes affreuses, traverser des fleuves et des lacs sans nom, lutter avec les Cannibales et les bêtes fauves, subir les fièvres mortelles de ces régions, souffrir toutes les horreurs de la soif et de la faim sur le sable des déserts et sous un soleil de feu. Les tombes des martyrs de cette expédition glorieuse sont dans les inabordables forêts de Dentila et de Fouladon, et dans les plaines brûlantes d'Yamina et de Ségo. Ces tombes marqueront un jour les étapes de l'humanité dans les zones barbares où la civilisation chrétienne pénétrera.
Les applaudissements des convives accueillirent ce toast du jeune compagnon de Mungo-Park, et Tonin s'étonna de l'émotion qui agitait son cœur et des larmes qui mouillaient ses yeux.
— Allons ! ça marchç, murmura tout bas Tonin,
en se frottant les yeux ; si cela continue, je vais être tout à fait Anglais, moi, Trafalgar ! et je chauterai Gûd save ihe king quand il faudra crier vive l'empereur ? Ah ! je ne suis pas content de moi ! Décidément je n'écrirai pas à Donnadieu.
'Pendant qu'il s'entretenait ainsi avec lui-même, Tonin n'entendait pas une voix douce qui faisait à l'Anglais Asthon cette demande :
— Monsieur Asthon, j'aime beaucoup les histoires de lions ; vous devez en savoir beaucoup puisque vous arrivez de leur pays ; racontez-nousen une, mais bien amusante.
— Oui, oui, dirent les convives, une liistoire de lions !
— Je veux bien, mes amis, dit Asthon en allumant un cigare de 3Ianille.
— Ali ! quel bonheur ! dit la jeune fille. Écoutez, monsieur Tonin, et ne parlez pas seul, si vous voulez qu'on vous aime.
Ces derniers mots furent dits à l'oreille de Tonin comme une confidence.
Et elle ajouta encore plus bas, mais d'une voix distincte :
— Moi, j'adore les lions, parce qu'ils sont cou*
rageiix et bons ; ce sont les Français des animaux. Les passagers firent cercle autour de la table. Liza, tout illuminée par les rayons des étoiles, appuya ses coudes nus sur la table, son menton d'agate sur ses petites mains pour prendre la pose d'audition la plus favorable, et Aslhon commença son récit.