UNE VEILLÉE AUX ÉTOILES
— Vous savez, dit le jeune voyageur anglais, que nous ne gardons pas toujours l'exacte vérité quand nous revenons d'une expédition fabuleuse ; mais je vous affirme sur l'honneur qu'il n'y a pas un seul mensonge d'agrément dans ce que vous allez entendre. A quoi bon mentir d'ailleurs, pour de petits détails , lorsqu'on vient d'accomplir quelque chose de plus incroyable que le voyage des Argonautes ou la retraite des dix mille ; lorsqu'on vient de faire deux cents lieues à travers l'inconnu, depuis ]v rivage de l'Atlantique jusqu'aux portes de Tombouctou ?
— C'est vrai ! dirent les auditeurs.
— Ayant mon histoire amusante, que miss Liza me demande, reprit Asthon, il faut Lien vous conter notre première rencontre avec les lions. C'était vers la fin du jour; nous allions atteindre le village de Koumi-Koumi. M. Mungo-Park et son ami intime, M. Anderson, mort de la fièvre quinze jours après, marchaient en avant de noire petite caravane, parce qu'un somini de Dahabou nous avait dit qu'il y avait du danger sur la route. Un rugissement sourd se fit entendre dans un petit hois de sheas, arbres de ce pays, et trois superbes lions se montrèrent, marchant de front comme s'ils se fussent rangés en bataille pour nous attaquer.
« M. Mungo-Park, qui a un volume de voix proportionné à sa taille gigantesque, poussa un cri terrible, et les lions s'arrêtèrent avec la précision de trois soldats bien disciplinés (1). Leur étonnement et leur immobilité avaient quelque chose de comique. Comme tous les animaux de l'espèce féline, les lions se tiennent dans une réserve prudente
(1) Le sort de l'infortuné Mungo-Park n'était pas connu à cette époque; Asthon en parle comme s'il était encore vivant. Le journal d'Amadi-Fatouma et le rapport d'Isaac n'ont été publiés qu'en i8i0, cinq ans après la catastrophe du village de Boussa, où périt le plus illuîtr-e des voyageurs. "' ''' '
devant riiicoiinu, ç'est-à-dire tout ce qui conliarie leurs instincts naturels et leurs traditions de famille. Ils connaissaient les animaux et les naturels du pays, les loups, les éléphants et les petits sauvages noirs et nus. Cette fois ils rencontraient au désert un être ^gantesque tout vêtu de blanc, et la tète couverte d'une sorte de crinière blonde, comme celle des lions. Il y avait de quoi s'étonner.
ce La situation ne pouvait se prolonger pourtant. Mungo-Park prit son fusil, visa le lion du milieu et fit feu. Les trois animaux bondirent symétriquement en arrière, en exécutant un trio de grognements sourds à l'unisson.
ce En entendant la détonation, nous accourûmes, Jonas Watkins, Martyn, William Cox et moi, et nous pûmes encore voir les trois lions s'enfoncer dans le bois de sheas, mais avec lenteur et en tournant à chaque pas la tête de notre côté. Nous nous offrîmes pour leur donner la chasse.
« — Gardez-vous-en bien ! nous dit Mungo-Park; je connais les lions, je les ai étudiés à mon premier voyage en Afrique ; ne les faisons pas passer de l'étonnement à l'irritation (1).
(1) MuDgo-Park raconte l'aventure de ces Uoiâ Uunà daus sou
\n TRAFALGAR.
" Nous gagnâmes au pas de course le village de Koumi-Koumi, où nous passâmes la nuit.
« On m'avait fait, je ne sais trop pourquoi, une réputation d'inventeur. Avant de prendre un peu de repos, Mungo-Park me dit :
« — Nous allons traverser le vaste désert qui s'étend jusqu'à Sego. C'est là que les lions abondent et défendent leur domaine contre l'invasion de l'homme. Nous aurons bien des nuits à passer sous des tentes, et le bois nous manquera pour faire du feu et tenir à distance ces terribles animaux. Vous avez étudié les lions, inventez quelque chose pour remplacer le feu.
« — Mon commandant, lui dis-je, le feu môme n'épouvante plus les lions ; ils se sont habitués à cet ennemi, et, dans les nuits humides et froides, j'ai vu ces animaux frileux venir se chaufTer comme des chiens devant le;- brasiers qu'on avait allumés pour leur faire peur ; et, s'ils ne nous attaquaient pas alors, c'est qu'ils nous étaient reconnaissants du service que nous leurs rendions.
journal, qui a été traduit de l'anglais et puhlié en 1S30 chez J. G. Dentu, rue des Petits-Aiigustins, h. An reste, H^^n* mon histoire, tout est historique.
TRAFALGAR. f2S
« — Oui, me dit Miingo-Park en riant, c'est bien dans le caractère des lions ; mais dans une solitude déboisée il nous sera impossible de leur rendre ce service. Ainsi, je me fie à vous. Cherchez un autre préservatif contre nos ennemis.
a Je promis de chercher sans promettre de trouver.
« J'avais acquis la certitude que les lions éprouvent des terreurs nerveuses, pour trois choses : le serpent, le chant du coq et les grands instruments à cordes. La forme hideuse qui rampe et le son aigre qui agace révoltent les instincts de ces nobles animaux. Ils sont délicats et impressionnables comme des artistes élevés au conservatoire de la nature. Ils ne voient autour d'eux que la beauté des forêts vierges et des lacs endormis ; et ils écoutent avec bonheur les harmonies des nuits, des torrents et des cascades, ces voix qui charment l'oreille et n'ont pas faussé une note depuis la création.
« En étudiant ainsi les mœurs de ces animaux, je crus avoir trouvé l'expédient, et le lendemain je profitai d'un jour de repos à Koumi-Koumi pour préparer mon épouvantail avec l'aida de quelques ouvriers.
a A notre première étape, dans le désert sablonneux qui s'étend jusqu'à Sego, nous entendîmes au coucher du soleil ce mugissement sourd qui agite les plus braves. C'est le salut que le lion adresse à la nuit qui va venir. Dans le voisinage des lieux habités, ce cri est souvent isolé ; mais au cœur de l'Afrique il trouve des échos formidables ; la meute répond, et ceux qui n'ont pas entendu ce concert ne peuvent se faire une idée de l'épouvante qu'il sème sur tous les horizons. Les chevaux et les bêtes de somme murmurent des notes plaintives, frissounent, chancellent et se rapprochent de l'homme pour lui demander son secours. Les chants joyeux ds la caravane s'interrompent tout à coup, et sur toute la ligne règne un silence de mort.
« Voilà ce que la nuit nous réservait à celte première étape; voilà les émotions qu'il faut subir, pour savoir si le Niger ou Joliba se jette dans le Congo ou Zad, dans le royaume de Wangara, à cinq cents lieues de notre point de départ; si ce grand fleuve prend une direction méridionale, et si, réaniau Zad, il a comme lui son embouchure dans la mer Atlantique.
Un frémissement courut dans l'auditoire d'Aslhon.
^- Et les lions ? les lions? dit miss Liza sur le tun de l'impatience.
— Belle miss, reprit Asthon, nous sommes en pleine ménagerie léonine, vous allez voir... Notre coffle, ou petite caras'ane, a fait halte. Quatre tentes doivent abriter notre sommeil, et mon attirail va le défendre contre l'attaque des lions. Nos chevaux et nos bêtes de somme vieuneut d'être attachés à des pieux par des lanières solides, et ils continuent leurs gémissements sinistres. Par malheur le vent souffle du Niger, et apporte aux narines subtiles des monstres fauves les exlialaisons de nos quadrupèdes domestiques, dont les lions sont très-lriands.
ce Dans tous les villages de ce pays, les naturels conservent, comme des trophées, les peaux des grands reptiles qu'ils ont tués. J'avais acheté douze de ces dépouilles à Koumi-Koumi, au prix de cent caurig, et je les avais restaurées, par la taxidermie, au point de les rendre formidables aux yeux. Placées devant les tentes, avec des poses tortueuses, elles devaient s'agiter, au moyen d'une longue tige de laiton, tenue par une sentinelle invisible.
(i Une précaution est bonne si elle est doublée
d'une autre précaution. Il faut toujours avoir deux flèches à son arc.
«Nous plantâmes en quinconce régulier quinze poteaux, recouvert? d'étoffes rouges, et surmontés de petites caisses garnies de longues aiguilles horizontales, comme des harpes éoliennes, mais d'un timbre beaucoup plus aigu, sous l'action du vent.
« La nuit tomba, et le spectacle dont nous fûmes bientôt témoins n'a jamais eu son égal au monde.
« Les étoiles donnaient une clarté lugubre à l'immensité du désert ; il nous semblait que nous étions sur im navire ancré au milieu d'un océan de sable. Les insectes de la nuit bourdonnaient tristement autour de nous, et ce concert se confondait avec le murmure lointain du Niger, qui coule en rapides devant Yamina.
« Des rugissements affreux dominaient ces bruits; ils annonçaient l'approche de l'ennemi.
« Personne, dans notre coff.e, ne songeait à dormir, comme on le pense. Nous étions tous debout, nos fusils à la main et le doigt à la détente, quoique en pareille occasion les armes soient plus dangereuses qu'utiles, mais le courage se retrempe au contact de? armes ; il y a dans le froid de leur
acier un fluide magnétique qui réchauffe le cœur au moment des extrêmes périls.
ce Tout à coup, dans la livide clarté de la nuit, nous vîmes des masses sombres se détacher sur le sable du désert ; le nombre de ces agresseurs fauves était effrayant. Les gazelles avaient sans doute manqué à l'abreuvoir ; la lamine désolait le peuple léonin, et ils arrivaient tous à la curée, promise par le vent.
« Alors les plus braves d'entre nous connurent la peur. Mon invention défensive nous produisit l'effet decesépouvantails comiques renouvelés des Chinois. Toutes les belles théories des naturalistes nous parurent des rêves stupides inventés par les savants officiels, qui ont étudié l'Afrique dans les ménageries de Londres et deLiverpool. Mungo-Park étaitdebout, à côté de moi, et j'admirais le calme de son \àsageet de son attitude. Les hommes vraiment supérieurs se révèlent dans ces moments. Il regardait cette meute de lions, comme s'il eût été devant une exhibition foraine, ets'amusait beaucoup en suivant de l'œil ce torrent de crinières qui traversait le désert en roulant des hures formidables et des tisons enflammés.
a C'était pour ces puissants animaux l'heure de la
faim incxoral3le et des orgies de sang ; les chevaux et les bètes de somme, race stupide, éclatèrent en gémissements, et annoncèrent aux lions que le vent ne les avait pas trompés. Aussitôt les plus affamés de la ménagerie libre bondirent dans la direction du festin. Je donnai le signal de démasquer les caissons des harpes, et d'agiter les serpents, et une harmonie discordante, composée de toutes les voix aigres et fausses, de toutes les gammes surhumaines, retentit dans la solitude, comme si tous les serpents boas de' l'Afrique se fussent insurgés contre la tyrannie des lions.
<c L'avant-garde des monstres s'arrêta brusquement, comme si elle eût trouvé devant elle un précipice à pic. Nous voyions leurs énormes muffles s'agiter, en flairant l'air, sous des crinières hérissées par l'épouvante. Ils se balançaient sur leurs jarrets d'acier flexible, comme des clowns qui vont rebondir de la planche du tremphn pour décrire dans l'air une ellipse immense; puis ils reprenaient leur immobilité de sphinx, et ressemblaient à des lions de marbre sombre, sculptés sur l'avenue d'un jardin. A chaque rafale violente sortie des cordes de fer, en sifflements aigus, à chaque mouvement tortueux des
grands reptiles, ils poussaient, à leur tour, des plaintes lugubres, qui semblaient s'échapper des profondeurs d'une caverne d'airain, et l'air, repoussé par leurs puissanteshaleines, arrivait comme une masse de plomb à nos poitrines, en nous supprimant la respiration.
Les familles retardataires, ne comprenant rien à cette halte de Pavant-garde, arrivaient suivies des lionceaux, mais avec des inquiétudes trahies par la lenteur saccadée de la marche ; il y avait là sans doute des mères, qui tremblaient pour de chers rejetons, et ne s'aventuraient que prudemment vers une table de festin entourée de périls mystérieux. Les lionceaux trottinaient, en jouant avec l'étoùrderie charmante du bel âge, et augmentaient les soucis des chefs de famille. Bientôt nous les vîmes tous en ligne, et pas un des nouveaux venus n'osa franchir la limite d'arrêt fixée parles éclaireurs. L'épouvante devint alors générale chez la bande fauve. Un chœur de rugissements, articulés en syllabes de bronze, semblait dire que le mystère de la terreur del'avant-garde était deviné par les traînards. Quant à nous, spectateurs haletants de cette scène inouïe, nous étions sous l'obsession d'une commune pen-
sée. A tout moment, nous nous attendions à voir le plus hardi et le plus intelligent de ces lions, se dévouant pour le salut de tous, tomber sur les mensonges de notre attirail de défense, découvrir le secret de nos superclieries bouffonnes, et, par un cri de joie stridente, appeler à lui tout le bataillon fauve pour mettre en pièces, à coups de griffes et de dents, la mystification et les mystificateurs.
« Si la faim — et quelle faim ! — n'eût pas crié dans les entrailles de ces monstres à jeun, ils auraient battu en retraite aux premières notes de notre orchestre aérien, aux premiers frétillements de nos reptiles ; mais l'odeur de la viande fraîche, et cette volupté friande qui les attendait au festin, lorsqu'ils sentiraient la chair vive mourir sous leurs dents, retenaient impérieusement ces Tantales du désert dans le voisinage de l'orgie sanglante, et leurs convoitises inexorables luttaient avec les terreurs nerveuses et l'instinct de la conservation. N'osant pas avancer, et ne pouvant se résoudre à abandonner leur proie, ils erraient à l'aventure, se croisaient en tous les sens, tourbillonnaient par bonds, et inventaient une nouvelle langue léonine et rugissante, pour se communiquer leurs pensées sur ce phéno-
mène inconnu de leurs instincts et de leurs traditions. C'était un horrible concert, qui attirait le sang à l'orifice de nos oreilles, un drame infernal, que semblait accompagner l'émission des orgues de dix églises. Chose incroyable! l'excès de l'épouvante opéra chez nous une réaction. Une idée noblement orgueilleuse nous rendit le calme ; nous étions fiers d'avoir été choisis par la volonté de Dieu, pour assister à un spectacle digne de lui ; une poignée d'hommes luttant avec tous les monstres du désert africain!
Asthon s'arrêta, regarda les étoiles, se recueillit un instant, et continua ainsi :
— Jamais nuit de tropique ne me parut plus longue; h chaque instant, nos yeux se tournaient vers l'horizon de l'aurore, pour voir poindre le premier rayon de notre libérateur le soleil; car cet astre, en se levant, met en fuite les bêtes fauves et semble leur rappeler le pacte qu'elles ont fait avec Adam, lorsque le premier homme leur dit : A vous la nuit, à moi le jour.
« Mungo-Park, ennuyé de perdre un temps précieux, prit ses instruments d'astronomie pour luire des observations. Le fracas du vent, les grincements
aigus des harpes, les cris terribles des lions, permirent à notre chef d'engager avec moi un court dialogue, et c'est alors qu'il me parut sublime de sangfroid.
(c — La nuit est admirable, me dit-il ; je viens d'observer l'immersion du premier satellite de la planète de Jupiter.
<c — J'écrirai cela demain à la Société royale de Londres, lui dis-je, si les lions veulent bien me le permettre.
(( Il ouvrit ensuite son desk, et se mit à faire des calculs de logarithmes avec un calme parfait. Je trouvai ce spectacle encore plus beau que celui des bons : c'était la victoire morale de l'héroïsme sur la plus épouvantable force brutale qui ait existé.
« — Asthon, me dit-il, les savants se trompent lorsqu'ils veulent affirmer que le Nil et le Niger sont le même fleuve. Le Nil prend sa source dans les montagnes dites de la Lune, c'est ce que l'avenir démontrera victorieusement, et le Niger commence son cours à Sankari, dans le pays de Wassela, au 11= degré de latitude nord, et 5* de longitude de notre observatoire de Greenwich.
a — Mungo-Park, lui dis-je, vous honorez
l'homme ; quel malheur pour moi d'être seul à vous regarder en ce moment !
« Il parut étonné de mon enthousiasme, et, à coup sûr, il n'y avait aucune affectation orgueilleuse dans cet étonnement.
a — Mon Dieu! reprit-il, ces rascals chevelus n'en finissent pas avec leur tapage ; ils ne veulent ni avancer ni reculer; ils m'empêchent de dormir. Que aire alors ? il faut bien s'occuper.
a II se leva en ajoutant :
«c — Voyons s'ils sont toujours aussi nombreux, et s'il n'y a pas des déserteurs dans la troupe fauve.
a Tout au contraire, il y avait des recrues; etnou? devions nous attendre à ce surcroît d'auxiliaires, dans cette zone africaine désignée sur la carte du premier voyage de Mungo-Park sous le nom de zone des Lions. Ces animaux semblent constitués, de temps immémorial, en république fédérative, qui, par les solitudes de Doulinkenbou, de Giosserra, de Serracorro, s'étend jusqu'au grand désert de Gedumah et de Ludamar. Ainsi échelonnées, ces peuplades léonines peuvent se prêter un mutuel secours, dans un danger d'expropriation que leur intelligence a prévu, et qui, pour la première fois, se révélait
aux rives du Niger depuis la proclamation d'Adam. « Dans ces plaines où l'air est si pur, le silence si profond, l'émission du bruit si rapide, on entendait le fracas de notre concert léonin à vingt lieues à la ronde, et les fédérés étaient arrivés de toutes parts. Mais ils s'arrêtaient tous, comme les premiers, devant les surprises de nos épouvantails, et ne prêtaient à leurs confrères d'autre secours qu'un surcroît de rugissements; parfois des gammes nouvelles brisaient violemment la monotonie du concert : c'était un formidable unisson de plaintes, qui partait d'une pensée commune ; ils étaient furieux contre eux-mêmes ; ils se reprochaient une lâcheté invincible ; ils ne se croyaient plus dignes de la royauté du désert, et déploraient leur décadence dans un funèbre accord de lamentations. Ainsi pleuraient et mugissaient les héroïques Romains, race très-nerveuse aussi, lorsque Pyrrhus, à la bataille d'Héraclée, vint leur révéler un péril inconnu, toute une cavalerie d'éléphants. Les héros se tirent poltrons et inventèrent, pour sauver leur honneur, la dénomination de terreur panique ; ils mirent leur lâcheté impossible sur le compte du dieu Pan, et se réhabilitèrent ainsi à leurs propres yeux.
« Une violente raffale éclata tout à coup, comme la dernière expression de la tempête ; les sifflements des cordes de fer atteignirent leurs notes les plus stridentes ; les griffes du vent déracinèrent les poteaux, enlevèrent nos tentes, balayèrent nos faux reptiles, et nous fîmes feu de toutes nos carabines pour donner une voix nouvelle à cet horrible fracas composé de toutes les voix de la désolation. Les lions bondirent, comme si la terre eût brûlé leurs griffes; les mères donnèrent le signal de la prudence, et entraînèrent leurs nourrissons dans leur fuite ; un dernier unisson de hurlements furieux retentit sur toute la ligne ennemie ; l'armée féline disparut en un clin d'oeil, et nous entendîmes longtemps encore les râles d'effroi et de désespoir qui s'éteignaient graduellement à l'horizon du désert.
a — Maintenant, nous ditMungo-Park avec le plus grand calme, nous pouvons dormir pour attendre le jour.
« Il s'étendit sur le sable, ferma les yeux, et s'endormit comme un enfant. Personne n'osa suivre son exemple, et, moitié crainte, moitié dévouement, nous fûmes tous jusqu'au jour les gardiens de son sommeil.
— C'est fini ? demanda miss Liza.
— Oui, miss, dit Asthon, et nous pouvons imiter Mungo-Park en ce moment, car nous avons eu nos lions dans la journée, et nous avons tous besoin de repos.
— Dormir ! dit Liza, d'un ton mutin. Oh non ! j'ai desfrissonspartout; je ferais des rêves affreux. Ilfaut veiller jusqu'au jour. Qu'en pensez-vous, monsieur Trafalgar ? Vous êtes là comme une statue.
— J'écoute toujours, dit Tonin.
— Et vous paraissez triste ?
— Oui, miss Liza, je suis jaloux.
— Et de qui?
— De Mungo-Park. Voilà un homme! Nelson ne lui va pas à la cheville. C'est lui qui a fait une chose utile pour l'Angleterre et pour tout le monde!... Cela me donne une idée...
— Voyons l'idée, dirent plusieurs voix.
— Écoutez, reprit Tonin; vous, Christian, vous, Asthon, vous, Henri, vous, Sommer, ne croyez-vous pas qu'il serait glorieux de faire quelque chose pour tout le monde, dans le pays nouveau et inconnu où nous allons ?
— Oui, oui , dirent quatre voix avec enthousiasme.
— Vous, reprit Tonin, vous êtes Anglais, vous Danois, vous Allemand, moi je suis Français; pendant que nos nations sont en guerre, voulez-vous que nous vivions en paix, nous ?
— Oui, oui, répondirent les mêmes voix.
— Voulez-vous imiter Mungo-Park, qui se bat contre les bêtes, et laisse vivre les hommes?... Encore, oui : très-bien, mes amis. Nous ne nous séparerons plus; j'ai fait mon plan. Vous verrez quand le moment sera venu.
Miss Liza regrettait bien d'avoir cédé à une curiosité puérile en demandant une histoire de lions ; le jeune et beau marin français n'avait plus l'air de s'occuper d'elle, il ne pensait plus qu'à Mungo-Park, et ses regards, perdus dans l'espace, semblaient chercher une autre Afrique sur le continent australien.
En ce moment, des matelots, par ordre du capitaine, déroulaient des nattes sur le pont, sous une large tente. Les cabines étaient inhabitables, à cause de la chaleur. La nuit était tiède, et invitait au sommeil sur toute la largeur du pont.
— Oui, dit Liza, nous ne nous séparerons plus, comme dit M. Trafalgar, et nous passerons tous la
nuit sous cette tente, mais nous attendrons le soleil pour dormir, à cause des lions... M. Albertus Sommer va nous chanter. . . tout ce qu'il voudra.. . la musique et le chant me ravissent, à bord d'un vaisseau, dans une nuit des tropiques.
Et, s'enveloppant d'un sari, elle s'étendit sur une natte en posant sa tête sur un oreiller de voile roulée assez dur.
— Miss Liza, dit Albertus, que voulez-vous que je vous chante?
— Ce que vous voudrez, vous ai-je dit ; le sujet m'est indifférent.
— Alors, miss Liza, je vais vous chanter un hymne que j'ai composé en l'honneur de notre astronome Marcus Wall, qui est établi à l'observatoire du cap de Bonne-Espérance, où je lui ai serré la main ces jours derniers.
— Je ne vous ai pas dit de parler, reprit Liza ; je vous ai prié de chanter.
Liza, la jeune Irlandaise, avait repris le caractère vif et enjoué de ses compatriotes, et son frère Henri, en retrouvant la vigueur et l'énergie sous le ciel du tropique, avait retrouvé aussi, comme on le verra bientôt, le joyeux naturel des enfants de
la verte Érin. Celait une double transformation.
— On est heureux de vous obéir, dit Albertus. Il prit son instrument et l'accorda longtemps.
— Par bonheur, il n'y a pas de lions à côté de nous, remarqua le jeune Irlandais Henri.
Albertus, absorbé dans son œuvre, n'entendit pas cette remarque, et, après un long prélude savamment composé, il commença. Voici la traduction :