PRINCIPE DES CONNEXIONS
des organes qui lui correspondent. Ainsi autour du condyle d’un os sorti de sa cavité articulaire, à la suite d’une luxation, se constitue une nouvelle cavité cotyloïde; un muscle exercé se fortifie, et détermine l’apparition d’apophyses nouvelles sur l’os auquel il s’attache. Ces faits et d’autres du même ordre ont conduit les physiologistes à dire que la fonctmi crée l’organe. Cette proposition peut paraître au premier abord en désaccord avec la précédente, mais il n’en est rien. Si la fonction crée l’organe, cela suppose, en effet, qu’elle en est indépendante, et l’organe, une fois créé, peut à son tour exercer des fonctions autres que celles pour lesquelles il s’est constitué. Cela suppose, à la vérité, dans les organismes une mobilité que n’admettaient pas, il y a peu de temps encore, les anatomistes.
Principe <ies connexions. — Il résulte de ce qui précède que pour comparer rigoureusement les animaux les uns avec les autres, les zoologistes doivent se proposer de suivre, dans une série déterminée d’animaux, le même organe à travers tous les changements de forme et de fonction qu’il subit. C’est là, en effet, l’un des problèmes les plus importants de la morphologie. Sa solution ne comporterait aucune difficulté s’il était toujours possible de trouver toutes les transitions entre deux états différents de l’organe. Mais il arrive fréquemment que la chaine des transitions ne peut être reconstituée, soit parce que les êtres vivants ou fossiles qui les présentent ne sont pas encore connus, soit parce que certains fossiles sont peut-être perdus pour toujours. Il est donc nécessaire de rechercher s’il n’existe pas de critérium permettant de reconnaître un organe, quelles que soient les modifications qu’il ait subies. Dans les organismes simples dont la valeur morphologique ne dépasse pas l’état de méride (Uotifères), dans les différents mérides constituant un zoïde déterminé (mérides d’un zoïde ramifié d’HvDRAiRES, de CoRALLiAiREs OU de Bryozoaires, segments du corps d’un Arthropode ou d’un Ver), les organes peu nombreux, peu compliqués, se reconnaissent en général sans grande difficulté : ils occupent les uns par rapport aux autres les mêmes positions respectives, et cette position permet souvent, à elle seule, de déterminer leur nature. Lorsque dans un zoïde les organes homologues des divers mérides se groupent de manière à constituer une seule et même unité organique, les organes complexes résultant de la coalescence des organes simples gardent naturellement les mêmes positions respectives que ces derniers, et .leurs rapports, une fois établis, se conservent, en général, quelles que soient leurs modifications ultérieures. La détermination exacte, d’ailleurs parfois difficile, des rapports ou, suivant l’expression de Geoffroy Saint-Hilaire, des connexions d’un organe problématique, peut donc permettre de reconnaître sa véritable nature morphologique. Ces connexions sont particulièrement fixes : 1° lorsque les mérides sont à ce point spécialisés et solidaires que leur nombre devient constant dans le corps des animaux d’un même groupe (Malacostracés; Aranéides; Insectes); 2° lorsque les mérides arrivent à se fusionner au point de ne plus être discernables dans un corps absolument continu (tête des Insectes et des Vertébrés, abdomen des Araignées, totalité du corps des Géphyriens et des Mollusques). En raison de la fixité des connexions de leurs organes, on dit que les animaux constitués dans ces conditions sont construits sur le même type. On peut effectivement concevoir alors, dans chaque cas, un animal idéal, dème ou zoïde.
MORPHOLOGIE INTERNE
formé d’un nombre tel de parties, groupées d’une telle façon, qu’il n’y ait plus qu’à modifier la grandeur, la forme, l’usage de ces parties pour en déduire tous les animaux d’un groupe donné. Mais, nous le savons déjà, le type ne peut être défini avec cette rigueur que dans les termes les plus complètement différenciés ou condensés de chacune des séries dont se compose le Règne animal. On ne le trouve pas toujours complètement réalisé chez les animaux les plus élevés en organisation. Ainsi le nombre des vertèbres du tronc est déjà variable chez les Mammifères; cette variabilité s’étend au nombre des vertèbres du cou chez les Oiseaux, et le nombre total des vertèbres peut varier dans l’ensemble de l’embranchement des Vertébrés de 422 (Python) à 8 ou 10 (Batraciens anoures). Dans ces conditions, la fixité des connexions ne peut être observée que dans les rapports généraux des organes tels que les rapports de position du système nerveux, du tube digestif et des centres d’impulsion de l’appareil circulatoire, ou dans les parties coalescentes, formées originairement, soit d’un même nombre de segments, comme paraît l’avoir été la tête des Vertébrés, soit d’un même nombre de dépendances homologues des segments, comme c’est le cas pour les membres.
Iiiiportaiicc des applications du principe des connexions. — En raison de la fixité qu’acquièrent les connexions chez les animaux tels que les Insectes, les Crustacés malacostracés ou les Mollusques, il devient légitime de prendre pour point de départ, chez ces animaux, un système important d’organes, le système nerveux, par exemple, et de déterminer la nature des organes douteux, d’après leurs rapports avec les dépendances de ce système. C’est ainsi que les chélicères des Arachnides ont été déterminées comme des antennes par M. Em. Blanchard parce qu’elles sont innervées par les ganglions cérébroïdes, à la façon des antennes des Crustacées, des Myriapodes et des Insectes; que les lobes dont les Aplysies se servent pour nager ont été déterminés comme des dépendances du pied de ces Mollusques à cause de leurs rapports avec les ganglions pédieux, par M. de Lacaze-Duthiers, et que ce savant a pu deviner, en quelque sorte, puis démontrer l’existence d’un nerf acoustique reliant l’otocyste des Mollusques gastéropodes au cerveau (fig. tOo, n), dans le cas où ces organes sont fixés aux ganglions pédieux, en se basant sur ce qu’on voit ces otocystes manifestement suspendus aux ganglions cérébroïdes chez les Ilétéropodes (fig. 106).
Le système nerveux n’est pas le seul guide auquel on puisse avoir recours : Et. Geoffroy Saint-Hilaire, dans sa détermination des os du crâne des Vertébrés, invoquait purement et simplement les rapports réciproques de ces os, et c’est aussi en se basant sur les rapports des pièces buccales les unes avec les autres que Savigny a pu établir l’unité de plan de constitution de la bouche chez les Insectes. Ces succès partiels avaient conduit Étienne Geoffroy Saint-Hilaire à faire de la recherche des connexions la base même de la morphologie : « Un organe, disait-il, est plutôt altéré, atrophié, anéanti, que transposé L » Il s’appuyait sur ce principe pour proclamer Vunité de plan de composition du Règne animal. En réalité cette unité de plan n’existe que dans l'étendue de groupes plus ou moins limités, eux-mêmes construits sur des plans différents, et le problème général de la morphologie est beaucoup plus complexe que ne le supposaient Geoffroy et
1 Etienne Geoffroy Saint-Hilaire, Philosophie anatomique, 1818. Introduction, p, xxx.