V. fascicule
LES ESPÈCES
La disparition graduelle de certains organes peut être observée dans tous les groupes du Règne animal. Il y a de nombreuses Éponges sans oscules. Chez une foule d’Hydroméduses, l’ombrelle des Méduses reproductrices demeure rudimentaire ou disparaît tout à fait soit dans l’un des sexes, soit dans tous les deux. Suivant le degré du développement de leur ombrelle, P. J. Van Beneden appelle ces Méduses des semi-atrophions ou des atrophions. La femelle seule est imparfaite et constitue un semi-atrophion chez les Podocoryna carnea, Coryna mirabilis et C. gravata; c’est le mâle, chez les Corydendriuin parasiticim, Eudmdrium ramosum, E. racemosiim, Pennaria Cavolini, Eucoryna elegans; les deux sexes sont à l’état de semiatrophion chez les Campanularia dichotoma, Tubularia indivisa, T. coronata, Syncoryna ramosa. Enfin, il ne se développe que des atrophions des deux sexes chez les Hydra, les Hydractinia echinata, polycleus., fucicola, le Cordylophora lacustris, la Coryna squamata, la Syncoryna Listeri. C’est au contraire le manubrium ou sac stomacal qui manque aux Méduses locomotrices des Siphonophores et aux Cténophores. Les tentacules manquent aux gastromérides des Cryptohclia, aux microzoïdes des Pennatulides ; ils sont rudimentaires chez la Sicyonis crassa, plus encore chez les Polystomidiiim patens el Polyopis striata; ils disparaissent enfin chez les Liponema, Aclinies qui vivent à environ 3000 m. de profondeur.
Parmi les Echinodermes, l'ambulacre antérieur est plus ou moins réduit chez les Spatangoïdes et les deux ambulacres dorsaux le sont plus encore chez les Holothuries à sole ventrale, où leurs tubes ambulacraires sont quelquefois transformés en organes tactiles. Les pédicellaires eux-mêmes sont rudimentaires chez de nombreuses Étoiles de mer, et sur un même individu on observe souvent, dans la famille des Goniasteridæ, toutes les phases de leur dégénérescence en un simple granule du test.
Chez les Arthropodes, les appendices s’adaptent successivement d’avant en arrière au tact, à la mastication, à la préhension et au maintien des proies, puis à la locomotion. Rarement la locomotion s’effectue seulement au moyen de la natation et le plus souvent f animal peut à la fois marcher et nager; aussi chez une partie des Crustacés décapodes, les pattes abdominales qui font suite aux cinq paires de pattes thoraciques deviennent-elles des pattes natatoires et gardent-elles un grand développement (Sergestidæ, Carididæ); mais d’autres Décapodes sont exclusivement marcheurs, leurs pattes abdominales se réduisent dès lors beaucoup, et tombent à l’état d’organes rudimentaires (Palinuridæ, Astacidæ, Galatueidæ, Thalassi- NiDÆ, Paguridæ, Hippidæ, tous les Brachyüres). Parmi les Arthropodes terrestres, il n’y a que les Myriapodes qui présentent des membres sur tous les segments de leur corps; chez presque tous les autres, les membres abdominaux manquent, mais il est facile d’établir que fabsence de ces membres est le résultat ' d’une disparition. Plusieurs articles abdominaux des embryons de Scorpions et les i: quatre premiers articles abdominaux des embryons d’Araignées portent des membres } rudimentaires qui s’atrophient par la suite du développement. Parmi les Insectes, j le Machilis maritimus ne présente pas moins de 8 paires de pattes abdominales j petites, mais possédant toutes leurs parties caractéristiques, et que l’animal appuie fréquemment sur le sol (Jourdain). Chez les Campodea (fig. 434) les pattes abdominales existent aussi, mais sont beaucoup plus rudimentaires; il y en a trois ' paires chez un Coléoptère de la famille des Staphylins, le Spirachta eurymedusa; ,
PERTE DE FONCTION DES ORGANES
enfin, chez les larves de Sialis, on peut voir aussi des pattes abdominales rudimeur taires, mais elles sont employées à la respiration. L’atrophie des pattes peut aller plus loin chez les Insectes : on sait que les papillons des familles des Satyrides et des Nymphalides {Satyrus, Apatura, Vanessa, Argynnis, etc.) n’utilisent pas leurs pattes antérieures, très réduites et dites en palatine.
Les élytres des Coléoptères et des Orthoptères ne servent guère que d’organes de protection pour les ailes inférieures; elles s’atrophient chez les Sitaris (flg. 436, b),
Fig. 434. — Partie antérieure de la Cavipodea fragilis (d’après Palmén). — Tr, trachées ; Sj stigmates ; P, pattes ; P', pattes rudimentaires abdominales.
Fig. 435. — Forficula auricularia (règne animal).
taris humeralis (règne animal).
les Staphylinides, les Forflculides (tig. 435), les Courtilières et les Rhipiptères. L’atrophie des ailes postérieures est plus fréquente encore chez les Insectes chasseurs à pattes robustes, comme les Carabes, ou chez ceux à abdomen lourd comme les Blaps, les Meloë (fig. 436, a). Elle est générale chez les Diptères où ces ailes sont remplacées par des balanciers, et chez les Cochenilles mâles (fig. 437). D’autres fois les quatre ailes avortent simultanément; l’avortement ne porte que sur les neutres, chez les Fourmis et les Termites; sur les femelles, chez les Lampyres (fig. 393, b, p. 273), les Cochenilles, les Mutilles et certains papillons de nuit {Solenobia, Psyché, fig. 438,
Orgyia)-, sur les femelles ovipares d’automne chez les Pucerons; il porte sur les deux sexes chez \&s,Pyrrochrous apterus, les Acanthia lectularia (Punaise des lits), les Ephippiger et surtout les Psocus-, l’appareil musical des élytres persiste seul chez les Ephippiger.
On trouve tous les états de développement des ailes chez les Phasmides : les Protophasmes du carbonifère de Commentry avaient de grandes ailes; les Phyllies de l’Inde ont des élytres bien développées, mais les ailes I inférieures manquent aux femelles de la Phyllie feuille sèche; les élytres sont, au
Fig. 437. — Coccus caeti (d’après Burmeister). — a. Femelle. — b. Mâle.
LES ESPÈCES
contraire, seules réduites dans les deux sexes des Phasmes et des Cyphocranes; enfin les ailes manquent totalement aux deux sexes chez les Eurycanthes, les Bactéries et les Bacilles. Une gradation analogue peut être établie chez les Diptères pupipares
Fifr.438. — Psyché hélix. — a. Femelle. Fig. 433. — liippobosca equina Fig. 440. — Melophac/us ovhius
— ft.Mù'e. — c. Fourreau de la che- (d’après Packard). (d’après Packard),
nille mâle. — d. Fourreau de la chenille femelle.
parasites, où les ailes deviennent de plus en plus petites des Hippobosques (fig. 439) aux Ornithomyes, aux Lipoptènes et aux Anapères; la série se termine par les Mélophages (fig. 440), qui sont aptères. D’autres Insectes parasites : les Puces, les Ricins et les Poux, sont également privés d’ailes. On ne saurait confondre avec celte disparition des ailes, l’absence primilive des ailes, qui paraît avoir été le cas chez les Thysanoures. Chez quelques Insectes, ce sont les pièces de la bouche qui s’atrophient, de sorte que ces animaux doivent être nourris par d’autres Insectes, comme les Clavigères, esclaves des Fourmis, ou ne prendre aucune nourriture à
l’état adulte comme les Perles, les Ephémérides, les Phryganides, les Tinéides, les Bombyeides, etc.
Si l’on considère que les Géphyriens armés et, parmi les Sangsues, les Acanthobdelles, présentent quelques soies chitineuses, on est conduit à penser que l’absence de ces organes chez les Géphyriens inermes et le plus grand nombre des Hirudinées, est le fait d’un avortement.
Le pied, si caractéristique des Mollusques, devient rudimentaire ou nul chez les Ostréides qui accolent leurs coquilles aux corps étrangers; il est de même très réduit chez les Clavagelles, les Fislulanes, les ïarets et les Arrosoirs, qui sont tubicoles.
Nulle part cette atrophie graduelle des membres n’est plus intéressante que chez les Vertébrés. Déjà, chez les Poissons, les nageoires postérieures manquent quelquefois (Anguilles, Plectognathes, Syngnathes), plus rarement encore ce sont les antérieures {Plagusia) ou les deux paires à la fois (Hippocampe, fig. 441). Il ne faut pas confondre ce cas avec celui des Amphioxits et des Lamproies qui paraissent représenter des types primitifs de Vertébrés, encore dépourvus de membres; il en est peut-être également ainsi des Cécilies, parmi les Batraciens. Mais l’absence de membres
Fig. 441. — Hippocampe mâle avec sa poche ovifere, Brt.
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postérieurs paraît bien le résultat d’un avortement chez les Sirènes, car on passe des Ménobranches et des Ménopomes à quatre membres courts pourvus de quatre doigts, aux Amphiumes et aux Prolées, qui n’ont plus que trois doigts en avant et deux en arrière, enfin aux Sirènes chez qui l’avortement des membres postérieurs est complet.
Les mêmes faits se retrouvent dans trois familles distinctes de Sauriens, celles des Amphisbéniens, des Scincoïdiens et des Chalcidiens. Dans la première famille, les Chirotes ont des membres antérieurs et un bassin rudimentaire; les membres disparaissent, mais le bassin subsiste dans les autres genres, témoignant ainsi de l’existence antérieure des membres qu’il portait et qui sont sa raison d’être. Dans la famille des Scincoïdiens, les Gongyles, les Scinques ont quatre membres à cinq doigts différant peu de ceux des Lézards; les membres se raccourcissent déjà chez les Seps, les Podophis, les Cyclodus; chez les Brachymeles, les membres antérieurs n’ont plus que deux doigts et les postérieurs un seul; les membres postérieurs subsistent seuls chez les Scelotes et les Ophiodes-, ils sont même dépourvus de doigts chez les Pygopus (fig. 442); enfin les Orvets {Soridia, Anguis,
Acontias] ,les Typhlines n’ont plus de membres du tout; une ceinture scapulaire et une ceinture pelvienne témoignent toutefois encore de leur existence antérieure. On peut former dans ta famille des Chalcidiens une série semblable avec les Zonurus, Cordulus, Gerrhosaurm,
Gerrhonotus pourvus de quatre membres à cinq doigis, les Saurophis dont les membres n’ont plus que quatre doigts, les Chalcis à membres postérieurs dépourvus de doigts, les Chamœsaura, sans doigts à tous les membres, les Pseudopus, qui n’ont plus de membres antérieurs et les Ophisaurus qui n’ont plus de membres du tout. On ne trouve chez les Serpents ni ceinture scapulaire, ni ceinture pelvienne ; toutefois l’existence chez les Pythons de membres postérieurs rudimentaires témoigne que les Serpents eux-mêmes dérivent de Vertébrés jadis pourvus de pattes.
La forme encore très nettement reptilienne de l’aile des Autruches, qui se ^.termine par trois doigts dont deux armés de griffes, semble indiquer que le membre antérieur de ces Oiseaux n’a jamais été utilisé pour le vol. En suivant la série des Oiseaux coureurs on assiste, en conséquence, à sa disparition graduelle. Il ne présente plus qu’une griffe chez les Nandous; il n’a plus de griffe chez les Casoars, mais porte encore des rémiges; il se rapetisse beaucoup chez les Emous, se réduit à de simples moignons chez les Aptéryx (fig. 443) et était entièrement
Fig. 442. — Pijçiopus (Dipes) lepidopus (règne animal).
LES ESPÈCES
atrophié chez les Dinornis. Il y a aussi chez ces Oiseaux une réduction du pied qui semble suivre une marche inverse de celle de l’aile : les Aptéryx ont un pouce rudimentaire, les Emoiis, les Casoars et les Nandous n’en ont pas; les Autruches n’ont plus que deux doigts à chaque pied.
Seuls les Sirénides et les Cétacés présentent, parmi les Mammifères, un avortement à peu près complet des membres, et cet avortement ne porte que sur les membres postérieurs. Les Halitherium de l’époque miocène avaient un très petit bassin présentant une cavité cotyloïde dans laquelle s’articulait un rudiment de fémur. Le bassin subsiste encore sous forme d’une frêle ceinture chez les Dugongs; il n’est plus clos en avant, mais porte un rudiment de fémur et de tibia chez les Baleines; le tibia disparaît chez les Mégaptères et le Rorqual commun; le fémur manque, à son tour, chez le Rorqual boréal et les membres postérieurs ne sont plus représentés que par une ' Fig. 443. — Aptenjx Owemi. paire de stylets chez les Cétacés
pourvus de dents. Mais si les quatre membres restent*bien développés chez tous les Mammifères terrestres ils présentent, au point de vue du nombre des doigts, des réductiôns d’autant plus remarquables qu’elles paraissent, chez les Mammifères placentaires, corrélatives de l’allure plantigrade, digitigrade ou onguligrade de l’animal, corrélatives, par conséquent, de l’usage de moins en moinsj'grand que fait l’animal de son pouce et de ses deuxième et cinquième doigts, toujours fplus petits que les autres. Ces modifications du pied se développent, à leur tour, concurremment avec des modifications assez grandes et également atrophiques du système dentaire, comme si l’allure de l’animal était dans quelque rapport avec son régime alimentaire.
Fig. 4-i4. Pattes de devant et de derrière (droites) Fig. 445. — Dinoceras mirabile, Marsh. 1/7. Eocône moyen, do CovyphodoYi hdTïicituSf Marsh. Eocene inferieur. Wyoming. Pattes de devant et de derrière.
Wyoming.
L histoire de la succession des Mammifères ongulés est, à cet égard, très instruc-
PERTE DE FONCTION DES ORGANES
tive. Les plus anciens paraissent avoir été des animaux pentadactyles, ayant une dentition d’omnivore {Phenacodon) et possédant quarante-quatre dents. Les premiers de ces animaux] ont été plantigrades; mais aux plantigrades succèdent des Ongulés digitigrades, toujours pentadactyles {Coryphodon, Dinoceras, Elephas) et marchant en appuyant leurs cinq doigts sur le sol (fig. 444 et 445). Comme les doigts de ces animaux étaient primitivement inégaux, le travail était inégalement réparti entre eux; les doigts médians, plus longs que les autres, prenaient la part la plus active à la locomotion, et les doigts latéraux tendaient à s’atrophier. L’allure digitigrade s’accentuant, le pouce, puis le 2® et le 5° doigts, toujours plus petits que les autres, cessent de toucher le sol. Dès lors, ces doigts deviennent inutiles, et ils s’atrophient (Acerotherium, fig. 446). Le pouce, le plus court de
Fig. 446. — Acerotherium tetradactylum. Fig. 447. — Pattes gauches de devant et de derrière Sansan. Patte de devant gauche. 1/6. de Brontoiherium.
tous, disparait le premier, puis vient le tour des 2® et 5° doigts (fig. 447). La sustentation du corps peut, dès lors, être dévolue soit au 3® et au 4® doigts, fonctionnant simultanément, soit au 3® seul, hahituellement plus long que le 4®. Ces deux combinaisons ont été réalisées d’une manière indépendante; elles ont donné naissance, la première, à la série des Ongulés artiodactyles ; la seconde, à la série des Ongulés périssodactyles. Les dents, chez ces animaux, pouvaient demeurer tuberculeuses ou se raser, en quelque sorte, ne présentant plus, au lieu des tubercules, que des croissants d’émail (p. 323). Ces deux formes de dents se combinent avec la forme artiodactyle du pied; de là deux séries de types parallèles : celle des Artiodactyles bunodontes et celle des Artiodactyles sélénodontes. La première série aboutit aux types actuels des Hippopotames et des Porcins, où l’on constate une tendance bien manifeste de l’estomac à se diviser en poches distinctes, ce qui est réalisé chez le Pécari; chez le même animal les métatarsiens moyens sont soudés en un seul os et le cinquième doigt postérieur est réduit à son métatarsien. Les ancêtres de tous ces animaux sont caractérisés par le fait que les os du tarse et du carpe qui soutenaient les doigts latéraux, devenus inutiles, se mettent de plus en plus en rapport avec les doigts demeurés fonctionnels, et leur constituent ainsi une région d’attache de plus en plus solide; il y a en d’autres termes adaptation de la totalité du carpe et du tarse à la forme fourchue du pied (fig. 448). Mais les doigts latéraux pouvaient aussi devenir inutiles et se réduire sans que le carpe ou le tarse fussent modifiés. C’est ce qui est arrivé dans
LES ESPÈCES
une autre série d’Artiodactyles Cette combinaison évidemment défectueuse, après avoir été en quelque sorte essayée, a disparu : les Anoplotherium (fig. 449) et les
Fig. 448. — Squelette de la main, a, chez l'Orang; b, chez le Chien; c, chez le Porc; d, chez le Bœuf; e, chez le Tapir; chez le Cheval (d'après Gegenbaur). — R, radius; U, cubitus; A, scaphoïde; B, semilunaire; C, pyramidal; D, trapèze; E, trapézoïde; F, grand os; G, os crochu] ou unciforme; P, pisiforme; Ce, os central du carpe; M, métacarpe.
Xiphodon qui la présentaient ont cédé la place aux Porcins et aux Sélénodontes à tarse et carpe également adaptés au pied fourchu; ces derniers ont abouti aux
Ruminants.
Les premiers artiodactyles sélénodontes avaient euxmêmes une dentition complète ; c’est-à-dire, à chaque mâchoire, trois paires d’incisives, une paire de canines et sept paires de molaires. Cette dentition s’est peu à peu réduite, mais aussi de façons différentes : chez les Cainotherium on assiste, en quelque sorte, à la disparition des canines supérieures et de l’une au moins des prémolaires; les Camélidés ont conservé leurs canines et leurs incisives latérales, mais ils ont perdu hig. 440 — viîiopfofAei’iiim. Balte de incisives médianes supérieures; les Moschidés
devant avec réduction madaptative. ^ ’
s, scaphoïde; i, semi-lunaire; p, py- ont également consorvé leurs canines supérieures chez ï“gmtdS^Tos'crochr'''°'^ ^^s mâles, mais toutes les incisives supérieures ont
disparu; enfin chez tous les autres Ruminants, toutes les incisives supérieures manquent, ainsi que les canines des deux mâchoires. Nous trouvons donc là encore des combinaisons variées qui ont pour la plupart subsisté, mais deux d’entre elles ne se rencontrent plus que chez un très petit nombre d’espèces, et sont, en conséquence, beaucoup moins stables que la troisième, quoique plus rapprochées du type primitif. Pendant que ces changements s'accomplissaient dans la dentition des Sélénodontes, leurs membres se modifiaient aussi. Les deux
1 \VoLDE.>UR Kowalevsky, Osteology of the IIyopot.amid.-e. Philosophical Transactions of lhe Royal Society of London, 1873.
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doigts latéraux de chaque pied sont d’abord complets, et les doigts médians ont des métacarpiens et des métatarsiens libres (Oreodon); les métatarsiens se soudent chez les Gelocus, les métacarpiens demeurent libres, disposition qui n’est plus présentée aujourd’hui que par les Hyœmoschus de la côte orientale d’Afrique. Cependant, la soudure des métatarsiens et des métacarpiens est déjà réalisée chez les Camélidés, quoique leur dentition soit moins spécialisée que celle de ces animaux; leurs doigts latéraux ont même complètement disparu, alors qu’ils se conservent chez les Ruminants les plus parfaits au point de vue de la dentition, les Cervidés par exemple, et ne disparaissent à l’extérieur que chez les Bovidés. La réduction des doigts est, à la vérité, commencée chez les Cervidés; elle porte sur les métacarpiens et les métatarsiens, et s’accomplit de trois façons ; la portion moyenne de ces os manque chez les Gelocus ] leur partie supérieure fait défaut chez les Cervidés américains, les deux espèces de Chevreuil, et VHydropotes de la Chine; leur partie inférieure est absente, au contraire, chez les Cervidés européo-asiatiques et le seul Wapiti d’Amérique. 11 résulte bien clairement de ces faits que les choses se passent comme si toutes les modifications possibles d’un organisme donné se manifestaient simultanément ou successivement dans la suite des temps, et l’exemple des Cervidés montre qu’une forme donnée de modifications peut se limiter aux animaux occupant une région géographique déterminée; M. Em. Blanchard a constaté des faits de ce genre pour les Perroquets de l’Ancien et du Nouveau-Monde.
Des réductions analogues sont bien connues chez les Ongulés périssodactyles. Ces animaux paraissent avoir été d’abord tétradactyles; mais une première série de formes {Tapiravus, Hyrachyus, Lophiodon) qui aboutit aux Tapirs actuels n’a déjà plus que trois doigts postérieurs; le pied antérieur perd à son tour un doigt chez les Palœotherium et les Rhinocéros. A partir des Palœotherium le pied se relève de plus en plus ; la marche tend à s’accomplir uniquement sur l’extrémité du doigt médian; on passe ainsi des Paloplotherium et des Pachynolophus, aux Anchitherium, puis aux Hipparion, encore tridactyles, et enfin aux Chevaux où les
doigts latéraux ne sont plus Fig- 450. — Extrémités antérieure (V) et postérieure {H) d’Équidés , , , (d’après Marsh). — a, Equus; b, Pliohippus ; c, Proiohippus [Hip-
représentéS que par leurs me- parion) ; d. Miokippus [AnchUherium) ; e, Mesohippus ; f, Orohippus.
tacarpiens et métatarsiens.
Des modifications exactement parallèles à celles qui s’opéraient sur les Paléo- Ihéridés de l’Ancien-Monde paraissent s’être produites d’une manière tout à fait indépendante sur ceux du Nouveau, et avoir conduit de même à de véritables Chevaux qui avaient disparu avant la conquête de l’Amérique. La série américaine (fig. 4b0) est même plus complète que la série européenne.
Le rapport entre la disparition des doigts et l’allure digitigrade est encore con-
334 LES ESPÈCES
servé chez les Carnassiers qui gardent cinq doigts tant qu’ils sont plantigrades, mais perdent en général un doigt en arrière (Chiens et Chats) ou même aux quatre pieds (Hyènes), dès qu’ils sont digitigrades.
L’atrophie des doigts semble être, dans tous les cas que nous venons d’indiquer, une conséquence indirecte de l’action musculaire de l’animal. Le processus de modification des membres est le même que si le Mammifère s'était constamment efforcé de se dresser de plus en plus sur ses pattes, pour user de toute leur longueur, et augmenter, en conséquence, la rapidité de son allure. On peut suivre toutes les phases de ce redressement à partir des Monotrèmes. L’humérus et le fémur se meuvent encore chez
ces animaux, comme chez les Reptiles actuels, dans un plan horizontal, et un os coracoïde, supporté par le sternum, prend part à la constitution de l’articulation humérale (flg. 451). Chez presque tous les autres Mammifères, les membres se meuvent tout entiers dans des plans verticaux, et le coracoïde, comme emporté par les membres antérieurs, entre lesquels le tronc vient se placer, abandonne le sternum et se soude à
Fig. 451. — Ceinture scapulaire de V Ornitliorhynchus 1 Omoplate pOUr Constituer 1 apOphySe
paradoxus (d’après Wiedeisheim). — St, sternum; coraCOÏde. Cette transformation est COm-
Ep, episternum ; Co, coracoïde ; Co , épicoracoïde ;
s, omoplate; Cl, clavicule; G, cavité articulaire pour plètement réalisée CheZ leS MarSUpiaUX
1 humérus. actuels et chez les Placentaires, où se
poursuit jusqu’à son dernier terme le redressement graduel de la patte, qui de plantigrade devient digitigrade, puis onguligrade, l’animal se hissant enfin sur l’extrémité de la dernière phalange de son doigt le plus long.
Toutes les transformations des membres ne sauraient, à la vérité, rentrer dans cette formule de l’effort héréditaire. Elle n’explique pas la soudure des métacarpiens et des métatarsiens des Ruminants en un canon. Il est remarquable pourtant que cette soudure semble liée à l’aptitude au saut ; tous les métatarsiens des Gerboises sont, en effet, soudés également en une tige unique que terminent trois doigts; c’est Justement aussi le caractère de la patte des Oiseaux, où les os du tarse se sont, en outre, soudés à l’os unique résultant de la fusion des métatarsiens d’une part, au tibia de l’autre. Le pied des Gerboises, comme celui des Oiseaux, n’est plus mobile latéralement et, dans les deux cas, le péroné est rudimentaire.
11 y a plus : le degré de soudure des métatarsiens paraît proportionnel à l’aptitude au saut de ces animaux. Ces trois os sont encore bien reconnaissables et relativement courts chez les Perroquets qui ne sautent pas; ils sont séparés par de profonds sillons du côté antérieur du tarso-métatarse chez les Manchots.
Atrophie des organes des sens; animaux aveugles des cavernes et des eaux profondes. — Les organes des sens sont susceptibles, comme les membres, de présenter des atrophies d’autant plus remarquables qu’elles n’influent pas sur l’aspect général de l’organisme, et semblent en rapport avec des conditions d’existence bien déterminées. On a remarqué depuis longtemps que les yeux s’amoindrissent et peuvent même disparaître chez beaucoup d’animaux vivant constamment