SÉLECTION SEXUELLE
Des faits non moins importants tendent à établir que ces corrélations rentrent dans la catégorie de celles qui relèvent d’une sélection. En effet, quand les organes sexuels avortent, comme cela arrive chez les Hyménoptères et les Névroptères sociaux, les individus frappés de cet avortement, les neutres prennent des caractères spéciaux qui les distinguent des mâles et des femelles. Or les neutres ne sont pas d’une seule catégorie. Parmi les Abeilles on distingue déjà des cirières, des nourrices, des maçonnes. Parmi les Fourmis et les Termites il y a des ouvriers et des soldats et les diverses sortes d’individus se reconnaissent à des caractères déterminés. Mais ces caractères, très tranchés chez la majorité des individus, s’atténuent chez d’autres, de sorte qu’on trouve de nombreux intermédiaires non seulement entre les diverses sortes de neutres, mais encore entre les neutres et les individus sexués.
De plus, les individus sexués ne sont pas nécessairement identiques entre eux. Il existe chez divers Crustacés deux sortes de mâles {Tannis duhiiis, Orchestia Darioinü^ Pontoporeia affinis). Le même fait a été constaté pour sept espèces de Coléoptères des genres Xenocerus et Mecocerus de la famille des Anlhribides, pour certaines espèces de Lucanides {Odontolabis bellicosus, de ITnde, 0. Cuvera) dont les mandibules, sans ressembler à celles des femelles, peuvent être longues ou courtes; les Bytiscus et plusieurs espèces de papillons présentent, au contraire, deux ou plusieurs sortes de femelles (Papilio Memnon, P. pammon. P. ormenus, P. lurnus, Panopea hirce, etc.). On peut rattacher à ce dimorphisme dans un même sexe, le cas plus remarquable, à certains égards, des Cirripèdes où, à côté des individus hermaphrodites, il existe des mâles supplémentaires de petite taille. Dans ces divers cas, les deux sortes de mâles, les deux sortes de femelles paraissent s’être constituées sous l’empire de conditions différentes ou de manière à répondre par deux voies différentes à une même nécessité. Les phénomènes sont plus compliqués encore chez certaines Nereis et chez les Termites.
Sélection sexuelle. — Beaucoup de caractères sexuels ne peuvent cependant trouver leur explication dans leur utilité. De ce nombre sont les brillantes couleurs que revêtent les mâles de beaucoup d’insectes soit à partir d’un certain âge {Libellula depressa, L. conspurcata, L. camllata, L. cœrulescens dont les mâles deviennent d’un gris bleuâtre, L. ferruginea, L. vulgata dont les mâles deviennent rouges), soit dès leur éclosion (beaucoup de Bgnastes^ de Goliath, Anthocaris cardamine, A. eupheno, Apatura iris, A. ilia, TherAa betulæ, T. quercus, Lycœna Argus, L. Adonis) ; les vives couleurs de beaucoup de Poissons mâles {Gasterosteus leiurus, Salmo salar, Macropodus viridi-auratus, Callionymus lyra, Labrus mixtus, etc.), la crête dentelée dorsale ! des Tritons mâles; le plumage éclatant de nombreux Paradisiers, Gallinacés, Palmipèdes et même d’un assez grand nombre de Passereaux mâles, les caroncules,
I les crêtes de nos Coqs, de nos Dindons et de beaucoup d’autres Gallinacés. Ces caractères sont purement ornementaux; tout au contraire des couleurs protec- 1 trices, ils sont souvent un danger pour les individus qui les présentent. La sélection naturelle, en tant que conséquence de la lutte pour la subsistance, ne suffit plus pour en conserver et en fixer les perfectionnements progressifs. Darwin a tourné I la difficulté en faisant intervenir un mode nouveau de sélection qu’il nomme I la sélection sexuelle. Il s’appuie sur ce fait iudériiable que ce n’est pas seulement î par la force que les mâles arrivent à vaincre leurs rivaux et à les éloigner des
LES ESPÈCES
femelles. Les femelles, de leur libre choix, s’unissent à certains mâles de préférence à d’autres. Dans les formes élevées du Règne animal, l’élément psychique intervient dans ce choix; non seulement les femelles de chaque espèce, mais encore les diverses femelles d’une même espèce semblent avoir une esthétique particulière, dont les mâles ont, dans une certaine mesure, conscience. Les Dindons et les Paons qui font la roue devant leurs compagnes, les Tétras qui se livrent sous leurs yeux â des exercices connus sous le nom de danses de Perdrix, les Combattants dont le nom vulgaire rappelle les ardeurs belliqueuses, les Rossignols qui, en présence d’un émule, cherchent â couvrir sa voix, s’efforcent, semble-t-il, de faire apprécier leur beauté, leur courage ou leur talent. S’il existe chez les femelles une préférence pour certains genres de beauté, certaines qualités morales, certaines formes de talent musical, les mâles les mieux doués sous ce rapport seront le plus fréquemment choisis par les femelles; leur descendance sera la plus nombreuse, et le type de beauté ou de talent qu’ils présentent se répandra de plus en plus, en se perfectionnant. Ainsi pourront se développer des caractères purement esthétiques, inutiles ou même nuisibles â la conservation personnelle de l’individu qui les présente, mais qui l’auront placé dans de meilleures conditions de reproduction.
La corrélation du développement de ces caractères purement esthétiques avec les glandes génitales, de manière qu’ils se limitent â un seul sexe et souvent â la période de reproduction (robes de noce et chant des Oiseaux), est un fait des plus remarquables au point de vue des lois de l’hérédité. Cette transmission n’est d’ailleurs pas plus exclusivement unilatérale que celle des caractères liés â l’exercice de la fonction sexuelle ou â la protection des jeunes. Dans les cas où le dimorphisme sexuel purement esthétique est très accusé, on peut en suivre le développement et former, au moins dans certains cas, des séries continues d’espèces, dont les premiers termes sont représentés par des espèces où les mâles et les femelles sont semblables, mais de forme simple, les mâles prenant peu â peu des caractères de plus en plus tranchés qui s’étendent ensuite plus ou moins complètement aux femelles. Ainsi dans le groupe des Lycénides, petits papillons de notre pays vulgairement connus sous le nom d’ Argus, les Thecla pruni et rubi, la Lycœna agestis ont les ailes brunes en dessus dans les deux sexes; des taches bleues apparaissent sur le dessus des ailes de la T. qiiercus mâle, une bande jaune sur celles de la T. betulæ-, le dessus des ailes est brun chez les femelles, entièrement bleu chez les mâles des Lycœna bœtica, Argus, Adonis, œgon; fréquemment, mais pas toujours, la couleur bleue commence â gagner les ailes des femelles des L. Alexis et L. Corydon-, i enfin les deux sexes sont bleus et semblables dans la L. arion. On peut dresser ; une liste semblable de Piérides â ailes antérieures blanches dans les deux sexes ( (Pieris daplidice)-, blanches â la base, jaunes â l’angle supérieur chez les mâles ' seulement (Anthocaris cardamine, A. genutia, A. cupheno); blanches â la base, jaunes j â l’angle supérieur dans les deux sexes (IgMs glaucippe). Le même fait se retrouve ! pour d’autres groupes de Papillons. \
Toutefois les différences sexuelles dues â la coloration ou au développement de j certains appendices d’un caractère purement ornemental sont très souvent telle- ! ment faibles qu’on peut se demander en quoi elles peuvent avoir exercé les facultés esthétiques de femelles dont les sensations visuelles sont aussi bornées, par